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Je est un autre… (1)
Catégorie: en France, Langue & idéologie
Titre un peu ésotérique pour ce billet, ce paradoxe célèbre empruntée à Rimbaud reflète bien toute la complexité de la problématique de l’identité. Car, bien sûr, le sujet d’actualité est cette « identité nationale » dont on nous rebat les oreilles. J’ai longtemps hésité avant d’entrer dans ce débat aux relents nauséabonds, mais puisqu’il nous est imposé par le matraquage sarkozyste, repris à l’envi par les médias serviles, alors, allons-y. Mais pas sans précautions.
Première précaution : inscrire ce débat dans son contexte socio-politique, c’est-à-dire ne pas s’enfermer dans les seuls termes de la question « Qu’est-ce de nos jours que l’identité nationale ? », mais aussi se demander pourquoi cette question qu’aucun parti politique, qu’aucune association ou institution, que nul —sinon un quarteron de nostalgiques de l’extrême-droite— ne se posait, est soulevée aujourd’hui. D’autant qu’elle est soulevée au moment où Sarkozy, dans son discours du 27 octobre à Poligny retrouve de purs accents pétainistes pour dire : « La France a un lien charnel avec son agriculture, j’ose le mot, avec sa terre. Le mot terre a une signification française et j’ai été élu pour défendre l’identité nationale française. Ces mots ne me font pas peur. Je les revendique ». Donc ne soyons pas dupe de cette manœuvre rappelant aux valeurs traditionnelles de la plus conservatrice des droites tout en faisant passer un implicite xénophobe que, bien sûr, le discours officiel dénoncera pour la forme après l’avoir introduit en contrebande dans le champ idéologique par l’acte même de la mise en débat.
Le contexte socio-politique immédiat est celui d’une perte de crédit du pouvoir et de la perspective des élections de mars où il compte cependant reprendre le plus possible de régions à la gauche : ne nous étonnons donc pas de voir que la première opération de campagne est de resserrer les rangs à droite et de s’assurer le soutien de l’électorat FN, comme nous ne nous étonnerons pas d’ici quelques semaines, dans un deuxième temps de la campagne, d’entendre Sarkozy prendre des accents sociaux pour essayer de draguer les couches populaires victimes pourtant de sa politique. Après Jean Jaurès et Guy Môquet, quelle figure emblématique cherchera-t-il encore à détourner ? Ce faisant, il brouille tous les repères idéologiques et permet aux idées les plus nauséabondes de venir infecter l’inconscient populaire. Comprendre et maîtriser cet enjeu est donc la précaution méthodologique préalable à l’analyse.
La deuxième précaution, elle aussi préalable, est de se demander pourquoi cette question s’adresse à nous. S’agit-il d’escamoter la réflexion critique d’historiens, de sociologues, de philosophes ou d’universitaires au profit du sentiment, parfois mal maîtrisé, du citoyen en proie à la difficulté de s’épanouir dans une société injuste et de plus en plus dure à vivre ? Marx écrivait que celui qui ignorait l’Histoire était condamné à la revivre, ainsi laisser les frustrations populaires s’emparer d’un tel sujet, sans le recul du savoir historique, sans la connaissance éclairée de l’horreur fasciste ni des crimes coloniaux, est un jeu très dangereux ; et cela dans deux sens, d’abord, c’est jouer avec le feu que souffler sur la braise de la xénophobie et du racisme populaire car on n’est jamais certain d’en maîtriser toutes les conséquences, ensuite, et c’est sûrement là le vrai but, il y a là une façon de manipuler l’opinion, c’est un travail sur les représentations collectives qui vise peut-être plus loin que le simple opportunisme électoral : n’est-ce pas Nicolas Sarkozy qui déclarait au Figaro, le 17 avril 2007 : «Au fond, j’ai fait mienne l’analyse de Gramsci : le pouvoir se gagne par les idées.» Quelle est cette analyse ? C’est qu’avant d’être programmatique et électorale, la bataille politique se mène sur les représentations sociales et les valeurs ; ce sont elles qui légitiment un pouvoir. L’ordre bourgeois ne repose pas sur la seule violence de classe et la domination économique mais aussi sur sa capacité à imposer ses modèles idéologiques et c’est cette suprématie acquise sur le terrain des représentations qui conditionne les victoires politiques ultérieures.
Alors, pourquoi cette question de l’identité nationale nous est-elle posée ? Parce que dans le domaine idéologique, nous sommes à la fois sujet et objet : nous devenons les vecteurs des représentations que nous faisons nôtres, et sans les références historiques précises des universitaires, nous ne pouvons exercer une véritable analyse critique des modèles qui nous seront subrepticement imposés : un discours sur ce que nous sommes dont nous intérioriserons, sinon l’intégralité au moins quelques segments, et cela grâce au sentiment de coproduction inhérent au débat qui fait de nous des supports-vecteurs, et que, de bonne foi, nous diffuserons à notre tour, assurant ainsi sous la forme d’une description une transformation profonde des valeurs. En vue de quelle victoire politique ? Face à cette droite dure, qui poursuit avec obstination la casse de tous les acquis sociaux depuis la Libération et la concentration du pouvoir et de la richesse aux mains d’une minorité, le pire est à craindre.
Voilà donc, ce qui me semble être les enjeux redoutables de ce débat national : au-delà d’une petite tactique électorale et en dépit du risque qu’il y a à ouvrir cette boîte de Pandore, c’est l’inlassable poursuite, selon un nouvel axe, du travail de l’idéologie sarkozyste. Je est toujours un autre, et vouloir s’interroger sur sa nature, c’est déjà travailler à la transformer.
Bon, ça suffit pour aujourd’hui, dans le prochain billet, on commencera à entrer dans le vif du sujet.
JPR




