Contrepoint » Je descends et je ne descends pas dans le même fleuve… (2)

Je descends et je ne descends pas dans le même fleuve… (2)

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Après Rimbaud dans le billet précédent, on va mettre Héraclite à contribution, avec ce paradoxe sur la permanence et le changement : entre quelles rives coule donc le flot sans cesse nouveau de notre identité collective ?  

D’abord, résumons le chapitre précédent et les préalables à garder en mémoire tout au long de la réflexion.  Le débat sur l’identité nationale est lancé dans deux buts (au moins) :

1° Un but immédiat : draguer l’électorat du FN en vue des régionales, électorat en particulier nécessaire à la droite pour regagner la région PACA ; en effet, cette région, en 2007, a voté Sarkozy à 62% avec seulement 37% au 1er tour mais 14% pour Le Pen, et le FN, aux élections régionales de 2004 avait obtenu 23% des voix et s’était maintenu, imposant ainsi une triangulaire qui a permis à la gauche -minoritaire- de l’emporter avec 45%. L’UMP ne veut évidemment pas voir ce cas de figure se reproduire et pour cela doit ramener le FN sous la barre des 10%, afin qu’il ne puisse se maintenir.

2° Un but à long terme : le travail idéologique sur les représentations collectives, cette mutation des valeurs qui légitimera ensuite les profondes transformations de notre société que la droite a commencé à nous imposer.  Or l’outil de plus efficace de formatage des esprits est de nous amener à produire nous-mêmes ces représentations qui seront l’assise culturelle des politiques de demain.

Ajoutons à ces questions abordées avant-hier une autre interrogation : l’existence même du débat présuppose une menace implicite sur cette « identité nationale » —adoptons provisoirement le terme dans le sens des rives qui enserrent le fleuve toujours renouvelé—, donc, s’il y a menace, d’où vient-elle ?  D’une immigration cantonnée dans les secteurs les moins favorisés de la société, astreinte aux tâches les plus ingrates et victimes d’un racisme qui n’est pas seulement latent ?  Car c’est là le non-dit de ce débat organisée par le ministre des reconduites à la frontière dont le titre exact est  ministre de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Développement solidaire. Immigration, intégration, autant de mots qui connotent la nature du débat à venir et définissent le cadre de la discussion.  D’autant que celle-ci se greffe sur le battage médiatique au sujet de la burqa, renvoie au thème récurrent des menaces intégristes ou s’illustre des images-chocs de violences urbaines.  Comprenons-nous bien, je n’approuve pas le voile, je vomis tous les intégrismes et je suis un fervent défenseur de la laïcité : il ne tiendrait qu’à moi, toutes les écoles religieuses, de quelque évangile qu’elles soient, seraient fermées demain matin, ou pour le moins ne bénéficieraient d’aucun financement public et toute manifestation non strictement privée de superstition serait proscrite… mais agiter sans relâche ces thèmes, c’est évidemment travailler l’opinion, imposer cette problématique pour qu’elle occulte d’autres questions, et ainsi, le quidam qui entend « identité nationale » comprend « immigration »…

Alors revenons à la question : qu’est-ce qui, aujourd’hui menace le plus cette « identité nationale » ?  Je réponds sans hésiter : la mondialisation libérale et son cheval de Troie européen !  Curieusement, si vous dites cela, vous allez immédiatement être taxé d’esprit fermé, de petit coq chauvin qui pousse son cri matinal les pattes dans le fumier, d’homme -ou de femme- du passé, bref, d’immobilisme et d’archaïsme, pour reprendre les deux anathèmes magiques du discours de la merdonité libérale. Pour un peu, ce sera vous le conservateur, et non celui qui défend la terre(1), le clocher(2), la famille(3), l’ordre moral(4) et le travail rédempteur(5) mais, bien sûr, tout cela dans un monde « ouvert » (surtout pour la finance) et qui est « démocratique » dans la stricte limite où les institutions interdisent toute vraie remise en cause du système !  En voilà une conception de la « modernité » qui ressemble foutrement à celle des néo-cons(6) américains.

Bon, je m’égare encore une fois ; revenons au sujet.  Pour ma génération cette fameuse « identité nationale » se forgeait à l’école, et commençait invariablement par le mythe fondateur « Nos ancêtres les Gaulois…». Je crois même me souvenir qu’ils habitaient dans des huttes de forme ronde, cultivaient la terre mais étaient indisciplinés et batailleurs.  À l’âge de six ans, je recevais ça comme une vérité et je me sentais le prolongement de ces guerriers moustachus, sans me demander pourquoi mes ancêtres n’étaient pas les premiers néandertaliens qui avaient habité le territoire où les Francs qui avaient donné leur nom au pays et l’avaient unifié.  Je ne savais pas que l’Histoire officielle étaient une construction idéologique, ni d’ailleurs que personne ne s’était intéressé à Vercingétorix avant le romantisme, soit 2000 ans après sa mort, ni surtout que c’était la troisième république qui l’avait instrumentalisé, après la défaite de 1870, comme un symbole de la résistance héroïque mais brisée contre l’envahisseur étranger.  Et cela dans le but de préparer la revanche et la boucherie de la Grande Guerre…  On comprend mieux pourquoi les Francs, ces affreux barbares germaniques, ne pouvaient être retenus comme les pères fondateurs de la Nation française !  Sait-on que nos ancêtres gaulois n’ont opposé qu’une faible résistance à la colonisation romaine et ont exercé une telle influence culturelle qu’il ne reste en français qu’une soixantaine de mots issus de leur langue (caillou, braguette…).  Mais le mythe a la peau dure et est entretenu de façon humoristique par la BD et ses déclinaisons cinématographiques qui caricaturent le caractère français à travers quelques irréductibles gaulois sympathiques et querelleurs.  Et dans la langue des « quartiers », le Français de souche (comme on dit…) est le Gaulois.

Bon, il est tard, on s’arrête là pour aujourd’hui.

JPR

1 : discours de Poligny (27/10/2009), « La France a un lien charnel avec son agriculture, j’ose le mot, avec sa terre. Le mot terre a une signification française et j’ai été élu pour défendre l’identité nationale française. Ces mots ne me font pas peur. Je les revendique »

2 : Allocution de Latran (20/12/2007): «…la laïcité ne saurait être la négation du passé. La laïcité n’a pas le pouvoir de couper la France de ses racines chrétiennes. Elle a tenté de le faire. Elle n’aurait pas dû. Comme Benoît XVI, je considère qu’une nation qui ignore l’héritage éthique, spirituel, religieux de son histoire commet un crime contre sa culture, contre ce mélange d’histoire, de patrimoine, d’art et de traditions populaires, qui imprègne si profondément notre manière de vivre et de penser. Arracher la racine, c’est perdre la signification, c’est affaiblir le ciment de l’identité nationale, c’est dessécher davantage encore les rapports sociaux qui ont tant besoin de symboles de mémoire. […] Dans la transmission des valeurs et dans l’apprentissage de la différence entre le bien et le mal, l’instituteur ne pourra jamais remplacer le curé ou le pasteur, même s’il est important qu’il s’en approche, parce qu’il lui manquera toujours la radicalité du sacrifice de sa vie et le charisme d’un engagement porté par l’espérance.»

3 : Discours de Nice (30/03/2007) « Il faut en finir avec cet autre aspect de l’idéologie de 68 qui tient l’influence de la famille pour forcément néfaste. Il faut en finir avec la mise en accusation systématique de la famille. C’est dans la responsabilisation de la famille et non dans son affaiblissement que se trouve la clé de beaucoup des problèmes que nous rencontrons avec une partie de la jeunesse

4 : Discours devant le Parlement européen (13/11/2007) « L’Europe doit faire en sorte de ne pas être vécue comme une menace contre les identités mais comme une protection, comme un moyen de les faire vivre dans l’ordre moral aussi.» Discours de Bercy (29/04/2007) : « Je propose aux Français de rompre réellement avec le cynisme de mai 68. Je propose aux Français de renouer en politique avec la morale, avec l’autorité, avec le travail, avec la nation

5 : Discours de politique générale, 23 juin 2007. « Et je vous propose de faire comme politique celle du travail. Libérer le travail. Récompenser le travail. Améliorer les conditions de travail. Développer la productivité du travail. Et je propose à la majorité présidentielle le choix suivant : Politique sociale : le travail. Politique éducative : le travail. Politique économique : le travail. Politique fiscale : le travail. Politique de concurrence : le travail. Politique commerciale : le travail. Politique de l’immigration : le travail. Politique monétaire, politique budgétaire, je ne les jugerai que par rapport à un seul critère : cela récompense le travail ou cela dévalorise le travail. Tout ce qui récompense le travail sera choisi, tout ce qui dévalorise le travail sera écarté.  C’est cela la rupture…»

6 : néo-conservateurs

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