Contrepoint » « Toute chose naît de la lutte » (3)

« Toute chose naît de la lutte » (3)

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Carte de la waffen-SS de l'Europe des régions

Encore Héraclite, eh! oui ; la citation complète est «Les contraires s’accordent et la belle harmonie naît de ce qui diffère.  Toute chose naît de la lutte.» (fragment 8).  C’est déjà une explication de ce changement incessant qui fait qu’on ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve en ce monde soumis au conflit des contraires, et c’est évidemment à l’opposé de la conception d’une permanence de l’identité.  Ce n’est pas pour rien que Marx et Lénine ont vu dans le philosophe d’Ephèse un précurseur du matérialisme dialectique.  

La notion d’identité nationale est par nature paradoxale, puisqu’elle cherche à établir une permanence dans dans ce qui change à travers le flux du temps : le drapeau, la Marseillaise, la Bastille, Vercingétorix et la laïcité ne sont évidemment que des éléments bien récents de cette identité au regard du temps historique. Mais l’esprit humain est ainsi fait qu’il a besoin de se poser sur des représentations stables, qu’il a besoin de figer le mouvement pour saisir l’objet qui se déplace, telle la flèche de Zénon d’Elée « qui vole et ne vole pas », car immobile quand elle est saisie à chaque instant de son parcours. Conception du mouvement qui en revient à nier le devenir et à laquelle s’opposait, dès le VIème siècle avant J.C., l’Héraclitéisme, car elle repose sur une représentation erronée du temps comme somme d’instants.

Bon, maintenant que j’ai découragé tous les lecteurs trop fainéants par ces références un tantisoit pédantes, on peut entrer dans le vif du sujet.  Mais vous avez compris qu’il y a, sous-jacentes à la problématique, deux approches métaphoriques possibles, celle de la flèche qui ne vole pas et celle du fleuve qui coule…

La première est tout entière dans le mot même « identité ».  Rappelons que l’identité, c’est ce qui me permet de reconnaître le « même« , autrement dit l’idem (étymologie du mot) de l’autre (alter).  Cela suppose le partage ce certaines caractéristique « essentielles« .  Et si je souligne essentielles, c’est pour bien insister sur le fait que ce mot n’est pas pris ici seulement dans son acception courante : « ce qui est important, ce qui compte », mais dans son sens philosophique : « ce qui appartient à l’essence, la nature profonde et immuable d’un être » et non ce qui relèverait de l’accidentel, de l’existentiel.  Le questionnement sur l’identité contient donc l’implicite de cette nature immuable qui me permet de distinguer l’idem de l’alter. Et s’il s’agit d’identité nationale, on comprend bien que cela ne peut être de même nature que les critères scientifiques objectifs qui permettent de distinguer la drosophile de la mouche à merde, mais d’un ensemble de traits culturels qui sont non pas saisis comme le produit, à l’instant T, d’un certain état des rapports à l’intérieur de la société, mais comme des traits propres à une nature nationale.  On va donc forcément chercher cette nature nationale, dans le passé, dans ce qui a pu constituer le ciment de la communauté.  On trouvera inévitablement la terre sur laquelle le peuple français a vécu et qu’il a modelée par son travail, la religion qui a été le vecteur des représentations morales et dont les fêtes rituelles ont rythmé le calendrier, la langue dont l’unification a été un facteur du sentiment d’appartenance nationale, les arts qui ont formé notre regard et notre esprit… Cela apparaîtra sûrement comme les plus permanentes des valeurs.  On ne manquera pas de souligner aussi, la philosophie des lumières, la Révolution française, l’idéal républicain, la laïcité, le sang versé pour la patrie et les « glorieuses » épopées militaires, le creuset du travail où se sont intégrés des générations d’immigrés, etc.  Chacun y trouvera son compte, mais, au final, qu’aura-t-on défini ?  Rien.  Rien de ce qui serait cette réalité toujours mouvante, mais on aura figé de nouveaux stéréotypes dont la fonction sera bien plus ségrégative qu’intégratrice ; on dira à l’alter : tu dois ressembler à ce que je m’imagine avoir été hier pour que tu sois demain partie prenante de l’identité nationale.  On aura juste oublié que celle-ci, si tant est que ce concept ait quelque validité, se forme dans les luttes présentes, et qu’appartenir à la collectivité nationale, c’est d’abord vivre, travailler et s’inscrire dans un projet ici et maintenant.

On aura fait, dans un style compassionnel et émouvant le récit de notre baignade d’hier dans le fleuve.  On l’aura fait, sans la pertinence critique de l’historien, ni le recul recul réflexif du philosophe, mais assurément dans un but idéologique.  C’est sur celui-ci qu’il est urgent de s’interroger, d’autant que même s’il s’appuie sur les valeurs très conservatrices de la terre, du sabre colonial et du goupillon éducatif, qui ont quelques relents de nationalisme chauvin, Nicolas Sarkozy poursuit très méthodiquement la destruction de ce qui constitue le lien social au sein de la Nation : refonte territoriale antidémocratique, démantèlement des services publics, réduction des protections sociales… jusqu’à la récente proposition de faire venir en France comme ouvriers agricoles des intérimaires polonais ou roumains avec la rémunération de leur pays d’origine.  Je verrai assez bien, dans le projet sarkozyste, la définition d’une France des terroirs, en robe alsacienne ou en coiffe bretonne, qui s’inscrirait dans une grande Europe « démocrate et humaniste » (guillemets SVP). Tiens, ça ressemble encore foutrement au projet néoconservateur… Ne soyons pas dupes.

JPR

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