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La preuve selon Panurge

© P. Leclerc - Photothèque du mouvement social

On va reparler de la question des retraites. Je l’avais déjà abordée dans un billet précédent, le 20 janvier.
L’autre jour, lors de l’émission « Dimanche + » j’ai entendu Xavier Darcos prétendre qu’il était « incontournable » de cotiser plus longtemps. Et il en administrait la preuve avec l’argument qui tue : « Tous les autres pays européens ont fait de même, y compris ceux gouvernés par les sociaux-démocrates. » Et en effet, Tony Blair, en 2006, a repoussé l’âge de départ à 68 ans, l’Allemand Schröder, autre social-démocrate, à 67 ans, comme l’a également choisi, en Espagne, le président socialiste José Luis Rodriguez Zapatero… La logique de cet argument est imparable : c’est la même qui a conduit les moutons de Panurge à l’abîme !
Au passage, on pourrait remarquer que l’Europe est ainsi devenue pour les uns et les autres une instance réciproque de validation des réformes libérales : si tous nos partenaires européens le font, c’est qu’il y a de bonnes raisons pour cela et nous devons donc le faire aussi, inutile par conséquent de s’interroger plus avant sur le bienfondé de la chose, l’exemplarité par le nombre en atteste, exemplarité d’ailleurs circulaire chacun servant à son tour de justification pour les autres. Argumentation un peu courte quand on sait que l’économie européenne n’est orientée que vers la préservation des intérêts du capital, dans le cadre d’un libre échange qui fait de la rentabilité et de la concurrence ses seuls objectifs contraignants, remettant toujours toute perspective de progrès social concret à l’horizon indéfini des belles paroles qu’on prononce l’œil humide.
Toujours au passage, notons qu’une formation politique de droite se définit par le fait qu’elle est un appareil qui incarne les intérêts de classe de la bourgeoisie : comment pourrait-on dès lors considérer comme des partis « de gauche » le SPD allemand ou le « Labour » britannique, pour ne citer que ceux-là, dont les réformes n’avaient pour objet que de réduire des protections sociales et maintenir la rente du capital ? Le PS français a jusque là résisté, dans ce domaine précis, à la tentation de la collaboration de classe, même si sa première secrétaire a pu se livrer à de comiques palinodies le mois dernier et si son aile « démocrate » ou d’inspiration cédétiste y pousse de façon discrètement tapageuse : un des enjeux de l’époque est de maintenir ce parti à gauche car il reste nécessaire à la constitution d’un rassemblement majoritaire…
Mais, je m’éloigne du sujet des retraites, revenons donc à nos moutons, noirs bien sûr et qui ne sont évidemment pas ceux de Panurge. Dans le billet précédent, j’avais évoqué les « leviers » proposés pour combler le déficit des caisses de retraites, toujours les mêmes : allonger le durée de cotisation, retarder l’âge légal de départ ou sinon, baisser les pensions ; notons qu’en quinze ans, en jouant sur ces leviers, le taux de remplacement a déjà perdu 10 points. Depuis, le 7ème rapport du Conseil d’Orientation des Retraites (COR) a été rendu, présentant trois voies possibles de système par répartition (annuités comme aujourd’hui, système à points fondé sur le montant des cotisations versées et non sur le temps travaillé ou enfin comptes notionnels à la suèdoise qui créent l’illusion d’une plus grande équité en prenant en compte l’espérance de vie selon les catégories socio-professionnelles, mais, au total reviendrait à verser des pensions en moyenne moins élevées, comme le reconnaît le COR). Aucun cependant, selon le même rapport, ne parviendrait à rétablir l’équilibre financier, aussi, examinons donc ce déséquilibre de plus près (si vous n’avez pas le courage de lire intégralement le rapport du COR, le dossier de presse en présente un résumé).
Le déficit s’élève à environ 10 milliards cette année. Considérons bien que 2010 est une année de crise ce qui implique une chute des cotisations ; il y a deux ans, il se montait à 5 milliards. Le chiffre brut peut impressionner, mais il est à relativiser : il ne représente que 2,5 % du budget-retraites du pays (alors que l’Etat, lui, est à 20 % —voire 40 % cette année— de découvert de son buget !). Ce déficit tient évidemment au volume insuffisant des cotisations… La première piste pour le combler est l’emploi : le COR explique qu’il suffirait de revenir à un taux de chômage de 4,5 % et de prélever un point de PIB avant 2020 pour retrouver l’équilibre (1 point de PIB = 20 milliards). Il importe surtout de se garder de l’argumentation trompeuse de l’idéologie dominante qui voudrait qu’il y ait trop de retraités par rapport au nombre d’actifs : la productivité du travail a tant augmenté que 2 actifs d’aujourd’hui produisent plus de richesses que 4 il y a 60 ans : ce n’est pas sur le rapport actifs/retraités qu’il faut s’appuyer, mais sur le pourcentage de la richesse nationale que le projet de société consacre à la protection sociale.
Depuis 1982, les salaires ont perdu 8 points, soit 160 milliards (qui sont devenus ces stock options, golden parachutes et autres retraites-chapeau ou revenus du capital qui ne cotisent pas à la solidarité nationale). Ces 160 milliards volés aux salaires représentent, au taux moyen de 6 %, près de 10 milliards de cotisations perdues ! Ajoutons-y les 30 milliards d’exonérations —totalement inefficaces au regard de l’emploi— des « charges » sociales que l’Etat ne compense pas complètement, et nous voyons bien que des marges existent pour maintenir, voire améliorer le système, sans prolonger la durée de cotisation ni reculer l’âge de départ et encore moins baisser le niveau des pensions !
Sauver le système des retraites n’est donc qu’une question de choix politique qu’il va falloir imposer dans les luttes qui s’annoncent, et il faudra que toute la gauche politique et syndicale soit de ce combat qui exigera :
1° que l’ensemble des revenus financiers soit soumis à cotisation ;
2° que soient supprimées les exonérations de charges, inefficaces et injustes (puisqu’elles n’améliorent pas la situation de l’emploi et font payer deux fois les salariés : cotisations sur les salaires et impôts pour que l’Etat compense le dégrèvement des entreprises);
3° relever les cotisations (notons que les charges-employeurs ont baissé en moyenne de 3,7 points en 15 ans, alors qu’on estime à un tiers de point la hausse nécessaire immédiatement !).
Voilà donc le combat qui nous attend ce printemps, dans cette période électorale Sarkozy s’est engagé à ne pas passer en force, mais qui lui ferait confiance ? Une victoire nette de la gauche aux élections régionales l’affaiblirait, certes, mais encore faut-il que ce soit une gauche nettement résolue à mener ce combat, une gauche qui ne cherche pas de compromis avec une quelconque économie sociale de marché, une gauche qui ne se cache pas derrière les exigences de l’eurolibéralisme ou le verbiage « démocrate« ; la meilleure façon d’y parvenir est de renforcer le Front de Gauche, seul vote utile à toute la gauche le 14 mars.
JPR

Les chiffres et arguments de ce billet sont issus du rapport du COR, du Monde Diplomatique (février 2010) et des analyses de Jean-Luc Mélenchon.

2 Commentaires sur

La preuve selon Panurge

  • jozzy-online |

    Merci d’avoir un blog interessant

  • Bertrand78340 |

    Pour t’appuyer concernant mes ex-camarades : sais-tu que les socialistes allemands et espagnols ont voté la directive de la honte (directive retour) au parlement européen et que les britanniques se sont abstenus ? Tu as raison, il n’ont plus rien à voir avec la gauche.

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