de l’abstention, causes et conséquences…

évolution sur 50 ans de l'abstention en France*

(* pour les élections à deux tours, le taux retenu est la moyenne des deux.)

D’un taux relativement stable de l’ordre de 25 % pendant les 20 premières années de la Vème République, l’abstention ne va cesser de croître entre 1980 et aujourd’hui où elle a pu atteindre jusqu’à près de 60 % lors des dernières Européennes.  Le lien avec la crise structurelle du capitalisme et la montée du chômage s’impose comme une évidence, mais n’est pas en soi une explication : la bonne question est de se demander pourquoi une large partie de l’électorat ne croit plus qu’elle peut jouer un rôle dans la vie démocratique du pays à travers le fonctionnement des institutions et surtout n’accorde plus sa confiance aux divers partis politiques pour apporter des solutions aux problèmes concrets auxquels elle est confrontée.

La carte nationale de l’abstention montre clairement que c’est au cœur de l’électorat populaire, dans les régions à forte concentration urbaine et/ou sinistrées économiquement qu’elle est la plus massive.

cartographie "Le Monde.fr"

Ainsi, en Ile-de-France, où la participation est presque de 3 points inférieure à la moyenne nationale, c’est en Seine-Saint-Denis, département de gauche, naguère bastion communiste, que l’abstention atteint ses sommets avec plus de 63% au premier tour ; à Clichy-sous-Bois, on n’a compté que 31% de votants… À Plaisir, le 17ème bureau (Valibout) n’a voté qu’à 22% ! Une telle désaffection ne peut être vide de sens, ni simplement considérée comme de la négligence ou du désintérêt : de plus en plus d’analystes finissent par admettre que l’abstention a un sens politique, jusqu’ à ceux du Cevipof (sciences-po) qui y voient une «nouvelle conception de la citoyenneté» car l’abstention serait une sorte de «joker» servant à souligner l’insatisfaction à l’égard des offres politiques — notons que cela devrait nous inciter à réfléchir à la nôtre, car elle ne s’avère pas plus que les autres capable de capter l’attention populaire.

Symétriquement, c’est là où grâce une conjoncture particulière, une dynamique s’est créée à gauche, que l’abstention est la plus faible, et on peut constater que c’est dans ces cas que la gauche connaît de nets succès, comme la Corse ravie à la droite avec un Front de Gauche au-dessus de 10% et un président communiste, Dominique Bucchini, à l’Assemblée Territoriale, et surtout le Limousin, où le FG, après son maintien au second tour dépasse les 19% avec une liste élargie dès le premier tour au NPA et que le total des deux listes de “gauche” frôle les 70 % !

La première conclusion qu’on peut tirer des élections régionales en fait —hors cas particuliers locaux— une victoire par défaut de la gauche qui s’avère surtout une défaite de la droite, imputable davantage au rejet massif de la politique gouvernementale et du style présidentiel qu’à une quelconque adhésion populaire à nos propositions.  Ce rejet est d’ailleurs corroboré par son autre forme d’expression,  le vote Front National, dont la carte pourrait pratiquement être superposée à celle de l’abstention :

De même, d’un point de vue diachronique, la montée du vote FN est corrélée à la baisse du taux de participation aux élections : les déçus des politiques menées, soit relèguent tous les partis dans le même mépris et cessent de voter (n’a-t-on assez entendu le “tous pourris !”), soit choisissent un populisme haineux et la désignation de boucs émissaires pour canaliser leur colère.

La montée de l’abstention concerne, à une exception près, toutes les élections nationales.  Et encore faut-il regarder de plus près cette exception que constitue la Présidentielle, et cela pour deux raisons :

1° L’incarnation personnelle de choix politiques, la présidentialistion du système dont elle constitue la partie la plus visible, la simplification-réduction, finalement, qu’elle opère, ont largement contribué à la dévalorisation du collectif en politique au profit d’une volonté individuelle et à la relégation au second plan du rôle des assemblées, ce qui a induit un certain désintérêt pour les autres scrutins, jugés désormais secondaires.  L’élection du Président de la République au suffrage universel —ce qu’on ne dénoncera jamais trop— est donc l’une des causes de ce malaise de la démocratie. Mais seulement une.

2° Malgré cette tendance à supplanter les autres élections (ce que l’inversion du calendrier —encore merci, Jospin !— n’a fait qu’accroître), et en dépit de deux exceptions qui masquent quelque peu le phénomène et qu’il faudra commenter, l’élection présidentielle connaît aussi une certaine érosion, comme l’atteste la progression de l’abstention.

De 1974 à 2002, on assiste bien à une augmentation, plus lente certes, mais claire, du taux d’abstention : plus de 10 points. La lecture est seulement rendue moins transparente par deux évènements singuliers :

• d’abord, l’élection de 1969 qui vit au second tour un taux record d’abstention (plus de 31% auxquels il faudrait ajouter 6,4% de blancs et nuls —dont le mien) du fait de l’absence de choix politique réel entre “blanc bonnet – bonnet blanc” (Pompidou-Poher) selon la formule de Jacques Duclos qui appela à se détourner des urnes au second tour.  On serait tenté par un parallèle immédiat avec la situation présente : si le taux d’abstention est aujourd’hui aussi élevé, n’est-ce pas d’une certaine façon parce que nous sommes dans la même absence de perspective entre une droite dure et une social-démocratie qui se plie aux exigences eurolibérales ?

• Ensuite, la Présidentielle de 2007 où la participation frôle les 85% après une campagne qui fut l’objet d’une véritable théâtralisation médiatique et fut surtout marqué par la captation d’une partie de la colère par le volontarisme populiste de Nicolas Sarkozy.  Sur ce point, la comparaison des courbes de l’abstention et du vote FN est révélatrice, d’une part du transfert d’une partie des voix d’extrême-droite vers le candidat de l’UMP et, d’autre part, que ce que nous disions précédemment sur la répartition géographique similaire de l’abstention et du vote FN, se vérifie aussi d’un point de vue chronologique (en vert, le vote FN) :

Il apparaît donc que l’abstention, comme le vote FN sont les produits de mêmes conjonctures où face à la crise et les souffrances qu’elle engendre, la droite poursuit impitoyablement ses “réformes” libérales de la société et la gauche est soit incapable de proposer une véritable alternative, soit ce qui est plus grave, pour une partie, n’en a pas la volonté.  Quel canal reste-t-il au mécontentement populaire sinon le rejet global “Que se vayan todos !”.

Un autre point intéressant est de replacer la progression de l’abstention par rapports aux contextes des échéances électorales.  C’est en 1988 que pour la première fois l’abstention dépasse 30% aux élections législatives ; deux ans avant, elle était de plus de 10 points inférieure, quand la première cohabitation fut imposée en 1986 par la victoire de la droite. D’échéance en échéance, le taux d’abstention augmente, dans une parfaite alternance de 1986 à 2002 des victoires de droite et de gauche (86, droite ; 88, gauche ; 93, droite ; 97, gauche ; 2002 droite). Chaque déception amène l’électorat à rejeter les gouvernants en place, tandis que de plus en plus de citoyens s’écartent du vote qui leur donne le sentiment de ne rien changer à leur vie.  L’inversion du calendrier plaçant la Présidentielle un mois avant les législatives, marginalise encore davantage cette élection à partir de 2002.

Le premier bond du taux d’abstention au-dessus de 30% de 1988 était à mettre en rapport avec les échecs de la gauche et de la droite, et surtout, avec le recentrement rocardien du PS qui en arrive à gouverner avec des ministres UDF, le second, approchant les 40% à partir de 2002, avec le renforcement du caractère présidentiel du régime, dans le sentiment global qu’après 15 ans d’alternance, rien ne s’est amélioré dans la situation réelle des gens alors que le gouvernement Jospin a privatisé davantage que la droite et fait l’aveu de l’impuissance du politique (“L’État ne peut pas tout”).

Les élections municipales, chères, paraît-il, au cœur des Français, connaissent la même érosion de la participation, à peine atténuée par leur importance de démocratie de proximité, et c’est au même moment, en l’occurrence l’échéance de 1989, que l’abstention se met à croître pour dépasser les 30% dès la suivante et s’y maintenir en 2001 et 2008.

La fin du premier mandat de François Mitterrand marque donc la grande rupture des Français avec leur système de démocratie représentative : espérance déçue, tournant de la rigueur, soumission à l’eurolibéralisme… autant de facteurs qui ont alimenté le sentiment des “petits” d’être quantité négligeable, même aux yeux d’une gauche qui moulinait sa logorrhée autosatisfaite et supposée euphorisante mais restait aveugle à la souffrance du peuple.  Le coup de grâce au suffrage populaire fut donné un certain jour de juin 2007 à Versailles où des élus indignes ont piétiné la volonté populaire en votant ou laissant passer le traité de Lisbonne, confirmant ainsi que leur légitimité morale était usurpée et rendant manifeste du même coup combien le peuple avait raison de se défier de ces prétendus élites.  On mesurera encore longtemps le mal qu’ils ont fait ce jour-là à la démocratie car ils ont rompu, avec hypocrisie pour les uns qui se sont abstenus ou arrogance pour les autres, tel Jack Lang, le contrat qui les liait à leurs mandants et constituait le cœur même du fonctionnement de nos institutions républicaines.

Ce glissement de l’abstention en France à la question européenne n’est pas fortuit, car l’Europe a été une instance déligitimante pour la représentation nationale : cette dernière, en effet, pour se défausser de ses responsabilités dans les choix libéraux dont les conséquences étaient insupportables, choisit de se présenter comme une simple instance supposée amortir la brutalité des transpositions de directives européennes ; bref, un rôle secondaire au pouvoir limité, une sorte de gouvernance provinciale au service d’un prince étranger.  Quel crédit accorder dès lors à ces hommes qui viennent solliciter nos suffrages pour n’être ensuite que les proconsuls du capital ?

Glissement d’autant moins fortuits que les mêmes causes produisant les mêmes effets, l’abstention lors des dernières élections européennes est supérieure à 50% dans 18 des 27 pays, et supérieure à 60% —donc plus élevée qu’en France (59,5)— en Bulgarie, Hongrie, Lituanie, Pays-Bas, Pologne, Portugal, Royaume-Uni, Roumanie, Slovaquie, Slovénie et Tchéquie, atteignant pour certains près de 80% et compte-tenu que les “meilleurs élèves” ne le sont que parce que le vote y est obligatoire (Belgique, Luxembourg) !  Dans ces pays aussi, le désaveu des politiques libérales se traduit également par la montée de l’extrême-droite. Il y a une semaine, la Hongrie élisait ses députés : le Jobbik, dont la «garde hongroise» parade en uniforme noir à l’instar des fascistes de l’Amiral Horty ce parti, donc, qui avait 2,2% des suffrages en 2006 en a obtenu 17%, devenant ainsi la 3ème force politique du pays, qui aujourd’hui comme hier désigne Tziganes, Roms et Juifs comme boucs émissaires…

Pourquoi citer cet exemple ?  Parce que cette résurgence fasciste est le résultat des politiques eurolibérales d’austérité menées par la majorité socialiste sortante au nom de la lutte contre le déficit budgétaire et du dogme européen de la stabilité (cela s’est traduit, entre autres, par le gel des salaires, la suppression du 13ème mois des fonctionnaires, l’augmentation de la TVA…).  Quel peut être le débouché de la colère populaire quand une prétendue gauche vient compléter le sale boulot des multinationales qui avaient acheté des pans entiers de l’économie à la chute du régime communiste ?

Et devant cette percée, la droite traditionnelle hongroise qui a remporté les législatives colle à ses thèmes pour ne pas se voir débordée — j’aurais envie d’ajouter qu’elle y colle comme un Besson ou un Hortefeux à un Le Pen.

Complétons le tableau en rappelant que l’extrême droite a obtenu 17% des voix aux Pays-Bas, 16% dans les régions flamandes de la Belgique, près de 16% en Autriche hier, 15% au Danemark, 11% en Italie et qu’elle a dépassé les 5% dans six autres pays membres de l’Union Européenne au sein de laquelle il serait temps de réfléchir aux conséquences «résistibles» de ce qu’elle impose à ses peuples.  Et donc de bien dire qu’il est plus que temps de “résister”… et pas seulement le dire, le faire, surtout !

Commençons dès le premier mai en manifestant massivement contre le projet gouvernemental de réforme des retraites.

JPR


2 Commentaires sur

de l’abstention, causes et conséquences…

  • abdillah |

    Pour un élève de seconde faisant des recherche sur les conséquences de l’abstention , vos propos sont incompréhensible .

  • JPR |

    Désolé pour vous, mais si vous avez besoin d’explications, je répondrai volontiers à des questions précises. Il est vrai que ce blog ne s’adresse pas spécifiquement à des lycéens, mais plutôt à des militants politiques au fait de ces évolutions de la société et il en présente une analyse politiquement engagée.
    Cordialement,
    JPR

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