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2ème Acte

Scène 1 (exposition et résumé de l’épisode précédent)

Dans le billet précédent, j’ai livré mon analyse de l’abstention et de la montée de l’extrême-droite en France, et plus largement en Europe.  Retenons-en les deux dates-clés qui en constituent des accélérations : 1988 et 2001-2002 : points communs, les échéances électorales concernées s’inscrivent dans des contextes de cohabitation, où les expériences successives des politiques de droite et dites de gauche ont échoué à modifier la situation réelle des gens.  Le sentiment retiré par beaucoup fut que les deux camps conduisaient sur le fond les mêmes politiques dictées par leur soumission commune aux « marchés » et à l’orientation libérale de l’Union Européenne.

La confusion fut jetée quand Rocard, pratiquant avant la lettre «l’ouverture» à sa façon, appela en 1988 des ministres libéraux de l’UDF au gouvernement !  Il y avait quand même là de quoi dérouter, voire dégoûter, quiconque avait des valeurs ancrées à gauche !  Ce fut la première grande rupture avec l’électorat populaire. La seconde date des années de la Gauche plurielle, où, tout en privatisant plus que ne l’avait jamais fait aucun gouvernement, elle avouait par la bouche de Lionel Jospin son impuissance et continuait la rigueur…  Dès 1998, Pierre Bourdieu avait clairement analysé la situation : «Les faux-semblants de la gauche  »plurielle » déçoivent les électeurs de gauche, démobilisent les militants, renvoient vers l’extrême gauche les plus exaspérés.(…) La gauche officielle a bien du mal à se débarrasser de l’héritage douteux du mitterrandisme… Elle profite provisoirement de la médiocrité de ses adversaires sans proposer autre chose qu’une politique au jour le jour qui ne change rien d’essentiel dans la vie quotidienne de la grande majorité des citoyens. Le jour du bilan, peut-être plus proche qu’elle ne croit, que pourra-t-elle invoquer pour mobiliser les abstentionnistes, les dissuader de voter pour le FN ? Les emplois-jeunes pour quelques-uns, les 35 heures en peau de chagrin, la rigueur ininterrompue, une réforme de l’éducation transformée en show ministériel, la fuite en avant vers l’Europe des banquiers ?» écrivait-il dans le Monde (8 avril 1998) [article intégral en .pdf].

Les prémisses de cet abandon des valeurs de gauche sont à chercher un peu avant, lors du « tournant de la rigueur » : François Mitterrand avait en 1983 très bien cerné le dilemme auquel il était confronté en confiant : « Je suis partagé entre deux ambitions : celle de la construction de l’Europe et celle de la justice sociale. Le SME (système monétaire européen) est nécessaire pour réussir la première, et limite ma liberté pour la seconde ».  Il a visiblement fait le mauvais choix, et on le paiera encore longtemps. Peut-être même un jour aussi cher que la Grèce…

Je ne résiste pas à citer Vigny — il suffit juste de changer « Ciel » et « Divinité » par « Gauche » pour percevoir toute la juste fierté du silence des abstentionnistes :

«Muet, aveugle et sourd au cri des créatures,
Si le Ciel nous laissa comme un monde avorté,
Le juste opposera le dédain à l’absence
Et ne répondra plus que par un froid silence
Au silence éternel de la Divinité

Scène 2 (Aujourd’hui, quoi de neuf ?)

En écoutant les infos ce matin, J’ai retrouvé le cruel écho de ce que je viens de décrire.  D’abord, avec Georges Tron, ce naguère villepiniste aujourd’hui sarkocompatible, qui, sur France 2, a déclaré avec la belle emphase du rythme ternaire : « Il faut que très rapidement les prêts européens soient versés à la Grèce, que très très rapidement la situation économique de ce pays soit redressée, que très rapidement les marchés soient rassurés…» On a compris, la finalité des finalités, c’est les marchés, pas la restructuration d’une dette injuste créée et entretenue précisément par ces marchés et sur laquelle ils spéculent sans vergogne.  Bon ! pas de surprise, Tron est un homme de droite et il tient un discours de droite : on ne va pas s’attendre à ce qu’il remette en cause ces « agences » (privées) qui notent les Etats en fonction de ce qu’elles estiment être leur solvabilité financière et leur permettent d’obtenir sur les marchés financiers du crédit à plus ou moins bon taux selon qu’ils ils étrillent plus ou moins bien leurs peuples.  Car on en est là : ce sont ces institutions financières qui ont la main au collet des Etats, dont la décision politique est, du coup, inférieure à la loi du marché.  En toute démocratie !

Je passe à France-Inter : François Hollande.  Peut-être enfin une parole de gauche ?  Pas vraiment : « Nous ne pouvons pas faire comme si la dette n’existait pas».  C’est une autre façon d’afficher sa soumission à la même « loi », celle du Jospin de l’Etat-qui-ne-peut-tout, celle du prétendu réalisme économique qui a conduit la gauche à la rigueur.  L’âge de la retraite ? «Il faut d’abord régler la question du travail au-dessus de 60 ans»  Autrement dit, quand on sera capable de fournir un emploi aux seniors, on pourra enfin reculer l’âge de départ… Avec cette proposition-phare : des emplois exonérés de charges pour les seniors qui guideraient les premiers pas des jeunes dans le métier.  On devine déjà, cela venant après les palinodies de Martine Aubry, les contreparties fallacieuses que certains dirigeants sociaux-démocrates (je n’ai pas écrit « socialistes ») vont accepter pour laisser s’accomplir une nouvelle régression sociale.

Alors, aujourd’hui, quoi de neuf ? Rien. Vous avez dit « Muet, aveugle et sourd » ? Je ferme la radio. Vraiment rien de neuf.

Si, le Front de Gauche.  Enfin, peut-être.

Scène 3 (Et demain, Madame Irma ?)

Demain, on l’a compris, c’est 2012, cette élection présidentielle qui nous pourrit la République.  Mais la dénoncer ne suffit pas, et tant qu’on n’aura pas changé les institutions, elle reste la règle du jeu et la « mère de toutes les batailles« — électorales, cela va de soi, car il en faudra aussi d’autres.  Et comme les grandes manœuvres sont commencées, on ne peut pas esquiver la question —même dans ses aspects bassement tactiques— au nom de je ne sais quelle pureté idéologique .

Posons-en les données.

Le dévissage de Sarko dans l’opinion et les rivalités à droite, ajoutés au récent résultat des régionales, tout pourrait laisser penser que la gauche a un boulevard devant elle.  Ce serait oublier l’abstention croissante et la remontée du Front National, qui font resurgir le spectre du 21 avril. Oublier aussi que s’il y a des rivalités à droite, il y n’en manque pas non plus à gauche(s), ce qui nous ramène cette fois aux pantalonnades de 2007, pour les uns à la théâtralisation guignolo-ségolesque, pour les autres au psychodrame nombriliste des antilibéraux… autant d’écueils qu’il va falloir savoir contourner, sans pour autant se renier dans un bipartisme « utile » (à qui, au fait ? Au « marché », évidemment !)

Il faudra aussi parler des « personnes ».  On n’aime pas, mais on n’y échappe pas, c’est la règle, hélas ! de ce jeu.  Mais surtout parler du programme, d’un vrai programme qui réponde enfin aux aspirations de ce peuple qui ne vote plus et qu’on ne trompera plus avec les vaines promesses de lots de consolation. Un programme qui rejette les directives européennes, qui renationalise tous les secteurs d’intérêt général de l’économie, un programme qu’on sera déterminé à mettre vraiment en œuvre.  Et notre détermination, c’est dès maintenant que nous devons la prouver dans le combat pour les retraites, car c’est dans ces victoires sociales que nous pouvons commencer à retrouver la confiance de ceux qui se sont détournés d’une gauche décevante !

Tout ça, vous l’avez compris, c’est pour le prochain billet. Peut-être.

JPR

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