Contrepoint » 3ème volet : le cirque commence…

3ème volet : le cirque commence…

Pas un débat, pas une interview sans que ne surgisse dans la bouche d’un journaliste gourmand et obséquieux, l’absurde question : « Alors, François Hollande, [ou Jean-Luc Mélenchon, ou Martine Aubry, ou François Fillon, ou Dominique de Villepin… (etc., etc.)], vous serez candidat à l’élection présidentielle de 2012 ?» Et l’autre de répondre qu’il ne répondra pas, mais que… (etc., etc. et multiples circonlocutions pour dire qu’il ne dirait rien mais n’excluait rien). Cependant, petit à petit, la Presse met en avant des personnalités…

On se croirait revenu en 2006-2007, quand les médias nous ont imposé le duel pathétique Ségo-Sarko, avec un Bayrou de service en position d’outsider pour entretenir le faux suspense du 3ème homme. Cela lui a permis d’amuser la galerie en Roméo distant, écoutant du haut de son balcon, la sérénade poitevine d’une Marie-Ségolène Capulet, tandis que la gauche, la bonne, la vraie, se chamaillait lamentablement sans réussir à s’accorder.  Ils nous rejouent, semble-t-il, tous le même scénario, ils ont juste changé partiellement le casting : Bayrou et Besancenot ont été marginalisés par leurs débacles électorales respectives aux dernières échéances, ils sortent donc (provisoirement ?) de scène et cèdent la place à Mélenchon qui assure un spectacle haut en couleurs.  Cela n’est pas pour me déplaire, d’autant qu’il développe toujours une argumentation solide et précise qui se démarque des nunucheries creuses comme « une société du bien-être et du respect« …  (Non, non, cette formule n’est pas de Ségolène, mais elle pourrait : c’est comme l’écho en plus gnangnan et individualiste du fameux « ordre juste » !  Quand à la qualification, ma foi, bien vue, de « nunucherie« , elle est de Jean-Michel Apathie).  Cette fois, le duel que les médias veulent imposer (spontanément ?), c’est bien sûr Sarko-DSK, ce qu’on pourrait résumer ainsi : le démolisseur de la protection sociale et du service public en France contre celui qui, affame les peuples du monde à travers les conditions que leur impose le FMI… Quels candidats de rêve ! Sinon pour nos compatriotes, au moins pour les « milieux financiers« …

Et les médias n’y vont pas avec le dos de la louche : mercredi dernier, Libération, l’organe officiel du social-libéralisme prétendu « démocrate », consacre sa Une, une double page et son édito à louanger l’étrangleur du peuple grec ; Le Parisien et Le Nouvel Observateur y vont chacun d’un long article ; quant au Monde, il publie une enquête sur sa stratégie de communication.  Et la semaine prochaine, lors de la sortie du bouquin d’Alexandre Kara et Philippe Martinat, on peut s’attendre au pire matraquage audiovisuel grâce à la promo que leur fera la corporation !  Les deux journalistes co-auteurs annoncent même quelle serait l’équipe pressentie pour diriger le pays : DSK à l’Elysée, Aubry à Matignon et Royal présidente de l’Assemblée…  D’aucuns ajoutent Fabius au Quai.  Bref, encore une fois de quoi désespérer Billancourt !

D’où tirent-ils une telle assurance de victoire qu’ils se répartissent ainsi les futurs maroquins ?  Certainement pas de leurs propositions —les nunucheries, à l’instar de la prometteuse formule de juin dernier d’une « Europe qui protège » et dont les Grecs mesurent aujourd’hui tous les bénéfices — Non, ils ne la tirent que du rejet de Sarkozy et de l’imposition par les institutions et les médias d’un bipartisme de fait. Mais celui-ci n’est porteur que de l’alternance du pire et du moins pire dans l’horizon indépassable d’un eurolibéralisme à genoux devant le grand marché ouvert transatlantique.  Ça nous donne ce qu’ils appellent « vote utile » en agitant l’épouvantail du FN et d’avril 2002.

Bon, j’étais parti pour le billet annoncé sur la Présidentielle, mais je me laisse encore une fois emporter par la roborative fureur que soulève en moi ces perspectives de nouveaux reculs idéologiques de la gauche dans notre pays.  Car ne vous y trompez pas : les médias unanimes vont appeler ce trio DSK-Aubry-Ségo « la gauche« , même si le FMI étrangle, avec leur bénédiction, le peuple grec pour enrichir un peu plus les banques déjà responsables de sa situation, même si l’application du traité de Lisbonne qu’ils ont tous trois soutenu contre le choix des Français interdit à la Banque Centrale d’aider un pays en difficulté, même s’ils ont approuvé sans honte les transpositions des directives libérales qui conduisent à la destruction de notre service public ; ajoutons : même si Olivier Ferrand, proche de Strauss-Kahn propose aujourd’hui même dans le Monde de faire baisser le niveau de vie des retraités… français !  Comment dans ces conditions s’étonner d’entendre « gauche ou droite, c’est pareil !»? Comment aussi dans ces conditions s’étonner que les gens ne votent plus ?  Ou pire, se tournent vers le FN ?  Visiblement les leçons du passé et les échecs successifs d’une prétendue gauche qui se pliait aux dogmes libéraux des marchés ouverts n’ont servi à rien, et la bête au front bas continue imperturbablement à tracer le même sillon, tout au plus habille-t-elle son discours de concepts nouveaux pour faire croire à des idées nouvelles.

C’est justement d’un de ces concepts que je vais parler ; tant pis pour l’élection présidentielle, j’y reviendrai dans un hypothétique 4ème volet de cette nouvelle saga des errements de la gauche.  Nous allons aborder ce que certains appellent, en empruntant le mot à l’anglais, la société du «Care» qui semble être le nouveau soubassement idéologique d’une partie du PS et que traduit la formule citée plus haut de Martine Aubry : « une société du bien-être et du respect« . La citation complète est la suivante (interview à Médiapart) :

« Désormais, face au matérialisme et à l’individualisme, j’appelle à une société du bien-être et du respect, qui prend soin de chacun et prépare l’avenir.(…) La société du bien-être passe aussi par une évolution des rapports des individus entre eux. Il faut passer d’une société individualiste à une société du « care », selon le mot anglais que l’on pourrait traduire par « soin mutuel ».

Que peut-on avoir à redire à un tel propos ?  Il sonne comme une gentillette moraline de bon sens et se présente même comme opposé à la vision individualiste de la société qui est la marque claire de l’idéologie libérale, de la concurrence entre les personnes et du « mérite » sarkozyste, il fait appel à des valeurs un peu mièvres, mais rassurantes comme le « bien-être » ou le « soin mutuel« … Mais regardons de plus près, quelle voie est proposée pour faire « face au matérialisme et à l’individualisme » ?  S’agit-il de traiter les problèmes de la société dans leurs causes politiques et économiques ?  Certes non.  Il ne s’agit que de « soigner« , et dans la réciprocité de gestes individuels censés assurer le « bien-être » de tous !  Finalement, nous ne sommes confrontés qu’à une nouvelle variété d’individualisme : ce n’est que par un tour de passe-passe sémantique que la phrase paraît s’opposer à cette notion philosophique : le mot « individualisme (-iste) », de sens certes voisin, est employé ici en lieu et place d’égoïsme.  Ce que Martine Aubry suggère pour lutter conte l’égoïsme, c’est bien surtout des initiatives individuelles (sens rigoureux du mot individualisme) entre les personnes et en direction des plus faibles pour créer du lien social et prétendument régler ainsi des problèmes collectifs : l’implicite d’une telle position idéologique est que l’individu fait ce que l’Etat, le politique et l’organisation de la protection sociale ne peuvent plus faire ! Chacun protège chacun dans une espèce de dialectique vertueuse qui assurerait —telle une main invisible— le bien-être de tous.  Ce n’est pas sans rappeler la niaiserie des petits gestes pour la planète…  Précisons que le terme de « Care » a été transposé en politique dans l’Angleterre post-thatcherienne, à l’apogée du social-libéralisme blairiste, après les réformes brutales de la dame de fer, comme pour passer le baume du « soin » sur les plaies laissées par l’ultralibéralisme.  Tout un programme pour l’après-sarkozysme !

Si je viens d’écrire « telle une main invisible« , ce n’est pas par hasard, et la théorie d’une société du « care » même si elle a été récemment remise à la mode dans le monde anglo-saxon, n’est pas une idée nouvelle : elle a notamment été élaborée par Adam Smith au XVIIIème siècle, lequel Smith est précisément l’inventeur du concept de main invisible supposée réguler les excès engendrés par l’application de la doctrine libérale, doctrine dont il est justement un des pères fondateurs !  Pourchassez le libéralisme par de beaux aphorismes, et il revient en contrebande dans les mots dont ils sont formés… La philosophe Étazunienne contemporaine Martha Nussbaum qui développe ce concept de Care y voit le « fondement des principes politiques pour une société juste, libérale et pluraliste ».  L’ennui, c’est qu’on sait ce que veut dire « juste » dans la bouche des tenants du libéralisme.  En fait, c’est une démarche idéologique qui consiste à nier la dimension conflictuelle de la vie sociale au profit d’une vision politique compassionnelle vis-à-vis des plus démunis, laquelle serait réalisée dans un équilibre entre la protection collective et la responsabilité individuelle.  L’exemple britannique nous instruit sur la position du curseur entre les deux…

Croire que de telles projets politiques vont mobiliser les couches populaires, c’est évidemment une baliverne, mais tel n’est, semble-t-il, pas le but.  Quand les couches populaires votent, ce n’est pas par adhésion, mais par rejet — inutile donc de leur offrir de vraies perspectives politiques de changement : elles voteront de toute façon « utile » contre Sarkozy en 2012… Par contre, un peu de marketing catégoriel en direction des personnes âgées, cœur de l’électorat sarkozyste, pourrait rapporter gros.  Finalement, peut-être que je me casse la tête sur des concepts idéologiques, alors qu’il ne faut voir là qu’une vulgaire opération électoraliste.

JPR

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