Contrepoint » D’Athènes à Paris, en passant par Bruxelles…

D’Athènes à Paris, en passant par Bruxelles…

Rassemblement de soutien au peuple grec, 9 mai 2010, Trocadero

Diaporama

En Grèce, 21 % des hommes et 24 % des femmes vivent en-dessous du seuil de pauvreté (Eurostats), et les retraites sont si basses (minimum à 380 €, moyenne autour de 600 €) que ces salauds de pauvres sont obligés de travailler au noir à côté pour s’en sortir : c’est ce que nos vertueux européistes appellent des fraudeurs, des profiteurs qui auraient donc ruiné l’Etat et qui aujourd’hui, bien sûr, doivent payer l’addition.  Normal, sinon ce serait les usuriers et les marchands d’armes qui risqueraient d’être mis à contribution : il faut quand même un peu de morale en politique, d’autant que lesdits usuriers sont de prestigieuses banques et les vendeurs de canons, souvent français…

C’est Goldman Sachs, la célèbre banque d’affaire de Wall Street, qui a inventé « Objectif d’Éole« , swap (produit dérivé à taux variable, indexé sur des devises — on connaît bien ça çà Plaisir !) conçu sur mesure pour dissimuler une partie de la dette grecque, en particulier au regard des contraintes liées au traité de Maastricht et a ainsi permis un endettement allant au-delà des facultés de remboursement du pays.  Mais Goldman Sachs ne paiera rien, même si par ailleurs cette banque d’affaire est accusée d’avoir déjà tiré profit de la crise financière mondiale, non, elle a légalement fait son boulot au service du capital : gaver un peu plus les nantis.  Comme on disait, il faut de la morale en politique et les cigales grecques à 600 € mensuels devront rendre gorge : vous avez chanté tout l’été, eh ! bien, dansez maintenant !

(Dessin de Charb, paru dans l'Humanité du 10 mai 2010)

Car si l’Europe et le FMI ont débloqué le crédit nécessaire pour « sauver l’Etat grec de la faillite« , ce n’est pas pour venir au secours du peuple mais bien plutôt à celui des banques. Et pas n’importe lesquelles, comme le fait remarquer l’économiste Élie Cohen, qui ne peut guère être soupçonné de subversion antilibérale, « D’après la BRI (Banque des règlements internationaux), les banques françaises sont exposées a hauteur de 79 milliards d’euros sur un total européen de 189 milliards d’euros. Les banques allemandes le sont moins : à 43 milliards… »  Autrement dit, le fameux plan de secours européen ne consistaient qu’à protéger les marchés — Au fait, les marchés, c’est qui ?  Ben, tiens ! Justement les banques : ce doit être ça que d’aucuns baptisent l’Europe qui protège sans préciser qui elle protège si bien…

Suis-je naïf de m’étonner de cette orientation de la construction européenne ! On le sait depuis longtemps que l’Union n’est pas au service des peuples, mais seulement des banques.  Et puis, il faut bien que les Grecs puissent payer les sous-marins qu’ils ont acheté à l’Allemagne et les avions à la France, n’est-ce pas, car l’Europe, c’est aussi celle des marchands de canons qui veulent rentrer dans leurs sous.  C’est utile de le rappeler, surtout au lendemain du 60ème anniversaire de la « déclaration Schuman » qui fut déjà une conjuration manigancée dans le dos des peuples : il faut toujours garder à l’esprit les conditions réelles dans lesquelles fut élaboré le projet européen pour comprendre pourquoi aujourd’hui, la si belle Union qui promettait la paix universelle est un aussi efficace agent de la barbarie libérale.

L’autre aspect de la crise grecque et de la brève frayeur des marchés qui s’ensuivit est dans leurs conséquences pour nous tous : l’exploitation de la peur pour justifier de futures régressions sociales.  Un vent de panique a soufflé sur les bourses à la suite, dit-on, de l’erreur de frappe —un zéro de trop— d’un trader.  Il n’en fallut pas plus pour que l’Europe qui avait montré lenteur et réticences pour trouver 14,5 milliards d’euros pour la Grèce élabore un plan de secours — « mécanisme de stabilisation européen »— de 750 milliards en deux jours !  Au secours de qui ?  Des marchés, encore une fois, bien sûr.  Et cela en faisant fi de tous les dogmes sacro-saints écrits dans ces tables de la loi que sont les traités de Maastricht et de Lisbonne et dont la commission est le chien de garde le plus hargneux quand il s’agit d’imposer des sacrifices aux peuples !

Même si on pourrait se louer de la création tardive — mais mieux vaut tard que jamais — d’un fonds d’entraide et de solidarité européenne, l’annonce des conditions drastiques qui seront imposées aux peuples devant en bénéficier rendent manifeste qu’ils n’en seront jamais les vrais destinataires. En effet, en contrepartie de l’aide apportée (aux marchés, bien sûr), une politique d’austérité accrue serait appliquée aux peuples, on évoque même la suppression du droit de vote des pays concernés au sein des instances européennes, voire pire avec cette proposition de la Commission : le contrôle par l’Union du budget des États avant que ceux-ci ne les présentent à leur parlement ; bref, le contrôle total de la démocratie politique par la finance et l’institutionnalisation du libéralisme !  On reconnaît là la méthode « Monnet » qui dès l’origine consista à court-circuiter le débat démocratique en progressant par des biais techniques partant de l’économie, puis passant à la monnaie pour chercher à imposer finalement une politique fédérale entièrement soumise à la finance.  Dans tout cela, il n’est évidemment envisagé aucune sanction contre les « marchés » voyous qui sont justement ceux qui ont spéculé contre l’Euro.

Ce contexte international menaçant est utilisé pour donner du crédit à tous les argumentaires censés étayer l’application d’une politique d’austérité chez nous.  Ainsi, lundi, les syndicats reçus à l’Élysée ont pu y entendre Nicolas Sarkozy annoncer « l’arrêt des mesures exceptionnelles de soutien au pouvoir d’achat des ménages » —entre autre la prime de 500 € accordés à certains chômeurs non indemnisés; le lendemain, sur Europe 1, Alain Minc —vous savez ce conseiller de l’Elysée qui considère qu’il vaudrait mieux laisser crever les vieux car ils coûtent trop cher à la collectivité— expliquait qu’une hausse de la fiscalité n’était pas exclue… Rassurez-vous, il ne parlait pas de mettre en cause le bouclier fiscal mais envisageait l’augmentation de l’impôt le plus injuste, la TVA qui touche sans discernement les ménages même les plus pauvres et représente une part proportionnellement bien plus importante dans le budget des familles modestes que dans celui des plus nantis.  Et aujourd’hui, c’est le nouveau rapport sur les retraites qui conclut que l’allongement de la durée de cotisation ajouté au recul de l’âge de départ ne suffiraient pas à équilibrer le système et qu’il faudra donc se préparer à de nouveaux sacrifices… Evidemment, ce rapport « oublie » d’étudier l’hypothèse de l’élargissement de l’assiette aux revenus financiers et surtout, bien sûr, d’une autre répartition de la valeur ajoutée.

JPR

Vous avez une opinion? Laissez un commentaire:

Nom *
E-Mail *
Site Web