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Question de programme

La bourgeoisie —disons qu’on entend par là les détenteurs du capital, la classe des possédants— la bourgeoisie, donc, possède un avantage décisif sur les formations politiques du mouvement ouvrier : elle sait construire un projet à la fois dans la durée et dans la discrétion et le traduire en programme politique et en actes.  Dans la durée : dès le début des années 50, en France, se remettant à peine de la collaboration où elle s’était fortement discréditée, cette bourgeoisie a commencé à s’attaquer aux conquêtes sociales de la Libération, d’abord en combattant le mouvement ouvrier qui les défendaient et voulaient les élargir, puis, dès les années 60 en rognant sur les acquis par des reculs des droits, des déremboursements, par le forfait hospitalier, l’augmentation du ticket modérateur, les franchises… Les réactions sociales ont parfois, comme en 68 ou 95, freiné ses ardeurs, mais, patiente et têtue, elle savait remettre l’ouvrage sur le métier.  Ceux-là mêmes qui avaient scandé avant guerre « plutôt Hitler que le front populaire » s’employaient patiemment à détruire le programme du Conseil National de la Résistance, jusqu’à le revendiquer ouvertement par la voix de Denis Kessler, un des patrons du Medef, et non des moindres en 2007.  Mais longtemps, ils ne purent le faire aussi clairement, aussi agissaient-ils dans la discrétion : par le biais d’officines, de clubs de réflexion, par le lobbying auprès des politiques, ils posaient un à un les jalons d’un processus de transformation économique et sociale qui servait leurs intérêts.  Dans le même temps ils construisaient le discours censé justifier ces régressions que depuis quelques années on appelle « réformes » en ajoutant inévitables et justes, à chaque mention, même si c’est tout le contraire…

Le projet libéral est simple et ancien : abolir toutes les règles qui freinent le libre développement du commerce et de l’industrie, ce que résume le fameux « laissez faire, laissez passer« .  Quels sont donc les obstacles à l’accomplissement de cette maxime ? Pour son premier segment, ce sont évidemment les règlementations du travail, le montant des salaires directs ou indirects, ceux qui alimentent la protection sociale, les taxes qui financent non les caisses privées mais l’intérêt collectif à travers l’Etat…  Pour le second ce sont d’abord les frontières, les droits douaniers et le contrôle des devises qui ralentissent à la circulation de l’argent et des marchandises. Cependant, si toutes ces lois, règles, limitations à l’initiative privée existent, c’est justement pour protéger les citoyens des abus des tout-puissants, ceux qui détiennent le territoire et les outils de production, l’argent et le pouvoir qu’il procure.  Regardez ce qui se fait depuis des décennies : « simplification » du Code du Travail, transfert de plus de 10 points de PIB vers le capital, abaissement de la Sécurité Sociale dans toutes ses branches, exonération des « charges »  des entreprises, démantèlement du Service Public, réduction de l’État à ses seules fonctions régaliennes… Pourquoi ?  Mais pour laisser faire, évidemment !   Et, au résultat, on voit ce que justement ils font, en Grèce, par exemple…

Mais c’est aussi le grand marché ouvert, la globalisation libérale et son avatar européen, avec la spéculation financière et ses traders qui soumettent les conditions mêmes de nos existences aux caprices des places boursières, avec délocalisations et dérégulations — Dame ! il faut bien en passer par là, puisque tous le font…, avec une monnaie d’airain dont la seule fonction est de garantir la stabilité de la rente de l’actionnaire quoi qu’il en coûte aux peuples. Ça, c’est, bien sûr, ce qu’implique le laisser passer. Et gare aux entités nationales qui auraient voulu s’y opposer, de bienveillants agents des puissances financières ont su y cultiver les ferments de la division, les particularismes, les égoïsmes régionaux et les exacerber, jusqu’à la guerre civile quand il le fallut, pour attendre leur but.  D’ailleurs, l’idée même de Nation est suspecte, n’est-elle pas génétiquement porteuse de cette horreur qu’est l’intérêt collectif, et depuis Valmy de la notion terrifiante de peuple souverain ?  Imaginons le scénario épouvantable où les représentants de cette Nation voudraient ériger cet intérêt collectif en but politique… La meilleure façon de l’empêcher est d’en atomiser les sphères de décision, de jouer le Breton contre le Corse, le Catalan contre l’Andalou et on pourrait poursuivre cet émiettement du politique jusqu’au Croate contre le Serbe, et pourquoi pas, avec des bombes…  Le tout étant la rationalisation verbale par laquelle on saura expliquer que c’est juste et inévitable.

Prenons un exemple : qu’est-ce que l’Union Européenne ? Un grand marché ouvert, qui, il n’y a pas longtemps encore, s’appelait explicitement Marché Commun.  Quel est son moteur ? La mise en concurrence des peuples et le nivellement des droits qui en découle, l’abandon de pans entiers de l’économie essentiels pour l’intérêt général qui sont livrés aux appétits privés au prétexte de ne pas fausser cette sacro-sainte concurrence… Quel est, par contre, le discours ? Amitié entre les peuples, paix, protection… Ne rions pas.  Le plan des malfaiteurs qu’on appelle « pères fondateurs » était simple : mettre en place le modèle économique néo-libéral élaboré par Friedrich Hayek. Dès les années 30, ils Å“uvraient en ce sens, mais il fallut la guerre et sa cohorte de malheurs pour qu’ils puissent instrumentaliser au service de leur projet libéral l’aspiration légitime à la paix et la fraternité des peuples.  Construire un espace économique partagé pour unir dans la paix et l’amitié les peuples qui l’habitent, tel était le discours, la réalité ce furent les délocalisations, Bolkestein et l’abandon de la souveraineté populaire dans de larges domaines ; les grands sentiments sont restés à cet horizon indéfini et brillant, qui est le propre des miroirs aux alouettes.

Si je cite cet exemple, c’est certes parce qu’on ne dénoncera jamais assez ce qui se trame au nom de l’Europe, mais c’est surtout pour montrer la cohérence et la persévérance de la bourgeoisie dans la poursuite de ses projets.  Ainsi, il est intéressant de relire un vieil article de 1996 publié dans le Cahier de politique n° 13 de l’OCDE, Christian Morrisson y traitait de la Faisabilité politique de l’ajustement.  Précisons tout de suite qu’il parlait alors du cas de certains pays d’Amérique Latine ou d’Afrique en développement —Pas de nous, bien entendu !— et s’appliquait à décrire la méthode — »faisabilité politique« â€” de mise en place des réformes libérales. Rien qui ne nous concerne, assurément puisqu’il expliquait comment réduire les dépenses publiques en cas d’insuffisance des recettes de l’État. Sans jamais évoquer un accroissement des recettes qui se traduirait par ce que les cannibales appellent des charges…

Quel était le problème à traiter ? Je cite : « le programme de stabilisation a un caractère d’urgence et comporte nécessairement beaucoup de mesures impopulaires puisque l’on réduit brutalement les revenus et les consommations des ménages en diminuant les salaires des fonctionnaires, les subventions ou l’emploi dans le bâtiment. En revanche, les mesures d’ajustement structurel peuvent être étalées sur de nombreuses années et chaque mesure fait en même temps des gagnants et des perdants, de telle sorte que le gouvernement peut s’appuyer facilement sur une coalition des bénéficiaires pour défendre sa politique.»  Voici donc, dès l’introduction, la problématique définie : comment faire avaler la potion amère, et surtout, comment chaque étape présentée comme une totalité en elle-même, s’inscrit en fait dans une visée beaucoup plus générale qui n’est jamais dévoilée d’emblée. Et de préciser « Un programme interrompu par des grèves est un échec ; un programme appliqué au prix d’une répression faisant des centaines de morts est aussi un échec.»   Le capitalisme est décidément un humanisme !  Aussi faut-il définir une stratégie qui minimise l’affrontement social : « Par exemple, si l’on réduit les salaires des fonctionnaires, il faut les baisser dans tel secteur, les bloquer en valeur nominale dans un autre, et même les augmenter dans un secteur clé politiquement.» nous explique ce bon monsieur Morrisson, et il précise : « Mais la réforme la plus souvent nécessaire, et la plus dangereuse, est celle des entreprises publiques, qu’il s’agisse de les réorganiser ou de les privatiser. […] il est souhaitable, dans un premier temps, d’exclure de la réforme les secteurs stratégiques comme l’énergie ou les transports, quitte à prendre des mesures plus tard, dans une conjoncture politique et économique meilleure. »

C’est sans doute pour ces raisons-là que la réforme Balladur des retraites de 1993 (passage de 37,5 à 40 annuités, pension indexée sur l’indice des prix et non la hausse des salaires, calcul sur les 25 meilleures années et non plus les 10) ne visait que le privé, moins syndiqué, et fut adopté le 22 juillet quand les Français étaient en vacances : sûrement pour l’OCDE un modèle d’ajustement partiel réussi !  Mais, me dira-t-on, ce serait pure mauvaise foi de ma part de mettre en parallèle les recommandations valables pour des pays en développement avec les réformes successives, réussies ou non, du régime des retraites en France (et plus largement de toute la Sécurité Sociale).  Le discours officiel reste « sauver la retraite par répartition« , même quand en 1994, Madelin introduit une possibilité de capitalisation pour les travailleurs indépendants. Fidèle à la stratégie consistant à s’appuyer sur une partie de la population contre une autre, Juppé en 1995 entend non seulement geler les salaires des fonctionnaires, mais aussi étendre la réforme Balladur à la Fonction Publique, au nom d’une prétendue équité, laquelle pour ces beaux messieurs procède toujours du nivellement par le bas… Catastrophe ! les grandes grèves que cela suscita, mirent un coup d’arrêt à cette nouvelle régression : c’était le cas de figure d’un « programme interrompu par des grèves » considéré comme un échec dans le document de l’OCDE et dont une des conséquences politiques fut la dissolution et l’arrivée au pouvoir de la Gauche en 1997, ce qui, malgré que certains rocardo-strauss-kahniens en aient, repoussa toute nouvelle tentative de régression, Jospin se contentant de la création d’un fonds de réserve des retraites.  Mais, sitôt la droite revenue aux affaires, c’est la loi Fillon de 2003, votée un 21 août —bis repetita placent— et toujours au nom de l’«équité», qui aligne la fonction publique sur le régime général en introduisant au passage, avec les PERP, un système de capitalisation indirecte.  Mais cette loi épargne encore les régimes spéciaux de retraites : il faut dire qu’il s’agit de secteurs très redoutables en cas de grève, « secteurs stratégiques de l’énergie et des transports » dit l’OCDE, avec la SNCF, la RATP et EDF-GDF, auxquels, mais on oublie généralement de les évoquer, il faudrait ajouter les militaires et la police.  Cet oubli n’est pas fortuit et l’OCDE ne manque de préciser comment il faut procéder de façon sectorielle : « on peut ne pas remplacer une partie des salariés qui partent en retraite ; ou bien l’on peut supprimer des primes dans certaines administrations, en suivant une politique discriminatoire pour éviter un front commun de tous les fonctionnaires. Évidemment, il est déconseillé de supprimer les primes versées aux forces de l’ordre dans une conjoncture politique difficile où l’on peut en avoir besoin. Comme on le voit, pourvu qu’il fasse des concessions stratégiques, un gouvernement peut, en procédant de manière graduelle et par mesures sectorielles (et non globales), réduire les charges salariales de manière considérable. L’essentiel est d’éviter un mouvement de grève générale dans le secteur public. »

Ainsi, ce n’est qu’en octobre 2007, dans la période de grâce suivant la victoire de Nicolas Sarkozy, que la bourgeoisie —car n’oublions pas que c’est elle qui est aux commandes— pourra prendre des mesures d’harmonisation progressive des régimes spéciaux avec le régime général, appliquant là encore une disposition envisagée par les grands penseurs libéraux de l’OCDE : « Il importe donc que les mandats durent au moins cinq ans, étant entendu que le nouveau gouvernement utilise les premiers mois — la période où la résistance au statu quo est la plus faible — pour prendre les mesures impopulaires. De plus, il faut veiller au regroupement des élections, afin de ne pas transformer une série de scrutins en une suite de référendums sur l’ajustement.»  Un tel cynisme pour contourner la démocratie en deviendrait presque caricatural et comique si nous n’assistions pas, jour après jour, à la mise en Å“uvre, patiente et rigoureuse de cette stratégie du capital dont le but final n’est assurément pas de sauver quoi que ce soit de notre système de Sécurité Sociale, mais bien de faire main basse sur les masses financières qu’il gère : la somme des prestations versées par le seul régime général des salariés (branches maladie, retraite, famille) est actuellement de l’ordre de 300 milliards d’euros par an, soit pratiquement 20% du PIB.  Comment ne pas aiguiser quelques appétits et ne pas ulcérer les idéologues du libéralisme quand une telle somme échappe aux marchés financiers, alors que leur credo du laisser faire implique que tout ce qui est rentable est affaire privée ?  La Sécurité Sociale repose sur l’idée communiste : « de chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins« .  On contribue en fonction de ses revenus mais on est garanti de façon universelle contre les risques de la vie, indépendamment du montant de la cotisation : l’homme avant l’argent, quelle hérésie !

C’est dans ce contexte historique que vient s’inscrire la nouvelle réforme Fillon.  Les chiffres prouvent qu’elle ne suffira pas plus que les précédentes à équilibrer le système des retraites, mais qu’importe, car tel n’est pas son but réel : elle n’est qu’une des mesures d’ajustement de notre société au modèle néolibéral élaboré par Hayek et dont la mise en Å“uvre a été orchestrée au fil des années par le capital épaulé de la social-démocratie, à travers d’hommes comme David Rockfeller, Jean Monnet, Margareth Thatcher, Ronald Reagan, Blair, Manuel Barroso et aujourd’hui Dominique Strauss-Kahn, Georges Papandréou ou José Luis Rodríguez Zapatero… Il est capital de garder cette vision globale à l’esprit, de savoir que quand on se battra, pendant les vacances et à la rentrée, contre la loi Fillon, ce n’est pas seulement les aspects ponctuels de cette mesure d’ajustement que nous devrons bloquer, mais toute la construction de ce nouveau modèle de société qu’ils veulent nous imposer insensiblement, pièce après pièce.  L’affaiblissement de Nicolas Sarkozy (niveau de popularité de 26%,  historiquement le plus bas de toute la Vème République) et du Premier Ministre (35%), la mise en difficulté du Ministre du travail avec les « affaires » qui rendent manifeste la collusion du pouvoir avec l’argent (autrement dit, le capital), la crise européenne qui révèle la toute puissance des marchés financiers (autrement dit, bis, le capital), la proximité de l’échéance de 2012, tout cela contribue à créer les conditions d’une victoire possible si nous savons tous nous mobiliser. Foin du fatalisme, soyons offensifs.

JPR

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(à suivre)

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