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Daniel Pers
Catégorie: à Plaisir, dans les YvelinesIl y a juste une semaine, Daniel Pers est décédé à l’hôpital Mignot. Une cérémonie à sa mémoire a réuni plus de 200 personnes, salle des Gâtines, vendredi dernier. Joël Regnault, Maire de Plaisir, n’est même pas resté jusqu’au bout —il avait autre chose à faire— après tout, c’est lui qui choisit ses priorités et que rendre un dernier hommage à un adversaire politique droit n’en soit pas une à ses yeux est plutôt un honneur pour Daniel.
J’ai connu Annick et Daniel quand je venais d’arriver à Plaisir, il y a 10 ans. Nous avions alors pris part ensemble à la campagne des élections municipales de 2001, et c’est ensemble aussi que nous avions conçu Contrepoint. Ceux qui veulent relire la prose toujours mordante de Daniel la retrouveront sur cette page : http://contrepoint.org/telechargements.html.
Très vite, ces camarades sont devenus des amis, puis des intimes très proches, car ils appartenaient à l’espèce si rares des personnes en qui on peut avoir une confiance absolue, de ceux qui ne trahiront jamais des amis. Après Annick, il y a trois ans, aujourd’hui, c’est Daniel qui nous quitte. C’est davantage en qualité d’ami personnel que de membre du même parti politique que j’ai prononcé la petite allocution suivante :
Don del Negro Sir Mickael Popov Obrenovitch Bélabès Gourgoniev Gorkinovikovski.
Tel est le surnom que Daniel s’était forgé dans son adolescence. Un surnom qui avait la longueur d’un pied de nez adressé à tous les conformismes, tous les préjugés, tous les racismes ; il annonçait déjà deux grandes qualités qui furent les siennes : l’insoumission et l’insolence.
Je dis bien que ce sont là deux grandes qualités : celles d’un esprit libre qui n’a jamais accepté les cadres imposés, celles d’un homme au courage exemplaire qui n’a jamais tremblé devant les puissants ni considéré devoir un respect quelconque à une fonction, un titre ou un grade, si l’homme qui l’exerçait ou le détenait n’avait prouvé par ses actes qu’il méritait ce respect.
Insoumis, dans sa vie, il le fut d’abord aux règles de l’armée dont il refusait le cadre infantilisant, ce qui lui valut nombre de jours en prison pendant son service, tandis que sa fermeté de caractère désorientait une hiérarchie militaire impuissante à faire rentrer dans le rang la résistance sans faille d’une si forte personnalité ;
insoumis, il le fut aussi face aux exigences si souvent abusives des entreprise où il a travaillé, ce que traduisit son fort engagement syndical, quelques conséquences que sa carrière ou sa situation personnelle en aient eu à subir. De même, il n’acceptait pas l’ordre injuste de la société ce qui détermina son engagement communiste qui le vit accéder au mandat de 1er adjoint en 1973 à Plaisir ;
mais, insoumis, il sut l’être aussi aux orientations de son parti quand elles contredisaient son exigence morale. Ainsi, le quitta-t-il, quand celui-ci opéra, à la fin des années 70 un revirement complet au sujet de l’arme nucléaire. Et il le quitta avec la juste impertinence de son humour cinglant qui consista à s’acquitter scrupuleusement de ses timbres puis à déchirer sa carte en quatre : un morceau pour le Comité Central, un pour la fédération, un autre pour la section et le dernier pour la cellule, dit-il, selon la répartition d’alors des cotisations.
Communiste, il le resta des années durant sans parti ni carte, pourtant il revint quand il le fallut.
Mais son insoumission, je crois, était bien plus profonde que ces seules manifestations que je viens d’évoquer ; elle était existentielle, presque métaphysique : elle procédait de la révolte de l’homme face à l’absurdité du monde et l’injustice du destin. Injustice qui l’avait cruellement frappé au cours de sa jeunesse avec la mort de son père dans un accident du travail, qui laissa l’adolescent qu’il était dans le désarroi et un désespoir profond.
Il était cet «Homme révolté» d’Albert Camus — lecture qui l’avait profondément marqué .
« Qu’est-ce qu’un homme révolté ? Un homme qui dit non. Mais s’il refuse, il ne renonce pas… » car c’est ce «non» qui affirme son existence ; « pour être, l’homme doit se révolter » et c’est de cette révolte qu’il tire son humanité même, sa dignité d’homme. « Je me révolte donc nous sommes. Et nous sommes seuls.» écrivait Camus. Daniel était bien de ces révoltés qui ne renonçaient jamais, même s’ils étaient sans illusion sur le monde et l’humanité. Il était de ceux pour qui la maxime «je fais ce que je dis et je dis ce que je fais» n’était pas un simple affichage volontariste de circonstance électorale, mais un impératif moral constant et la droiture de sa conduite ne l’a jamais démenti.
Il aimait à répéter l’aphorisme de Guillaume d’Orange : «Il n’est pas besoin d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer.» Profondément pessimiste, il n’a cependant jamais renoncé à cette révolte, c’était aussi sa façon de faire un pied de nez à la tragédie du destin humain.
Car sa réponse au tragique, c’était aussi l’humour, la dérision et l’autodérision dont il masquait ses déchirures personnelles, comme son insolence était la réponse qu’il faisait à l’injustice et qui prenait souvent la forme d’une ironie mordante à l’endroit de ceux qui la commettaient ou la laissaient commettre.
Et si la mort, comme l’a dit Malraux, transforme la vie en destin, que dire de celui de Daniel Pers, sinon qu’il demeure un exemple de droiture intransigeante, de courage sans faille et de fidélité à ses idéaux comme à ses amis.
Don del Negro Sir Mickael Popov Obrenovitch Bélabès Gourgoniev Gorkinovikovski,
Chapeau bas et salut !
Tiens, personne n’a lancé un irrespectueux «poil au nez», c’est bien la preuve que tu nous a quitté.
JPR





