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La boussole et le radar

La boussole et le radar sont deux instruments de navigation complémentaires ; oublier celui-ci nous jette sur les écueils, oublier celle-là nous condamne à une errance, certes sans écueil, mais aussi sans but… Cette métaphore, je la pique au brillant esprit de Roland Weyl qui dit que le PCF commence à retrouver la boussole, après avoir longtemps navigué seulement au radar…

Autrement dit, le PCF redonne désormais la priorité aux valeurs fondamentales après avoir cédé longtemps à une certaine forme d’opportunisme tactique et électoral qui a consisté, par exemple, à rester dans un gouvernement qui privatisait à tour de bras et à élaborer un discours politique dont la seule finalité était de justifier cet abandon du cap qu’indique la boussole communiste. Jusqu’à un Robert Hue capable de théoriser une « mutation » qui n’aurait été rien moins qu’une social-démocratisation du Parti…

Mais quel est donc ce « cap communiste » qui d’ailleurs devrait aussi être celui de toute la gauche ?  C’est la quête de l’émancipation humaine —la liberté— et surtout de l’égalité condition même de cette émancipation (voir les billets de juin 2009), tout le reste en découle.

Ces deux notions sont le fondement de la déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune. »  La déclaration de 1793, beaucoup plus avancée, renforce ce principe premier de l’égalité en en faisant non seulement une égalité civile (en droit), mais aussi naturelle entre tous les hommes, « Tous les hommes sont égaux par nature et devant la loi» et elle en fait le premier des droits, avant la liberté, la sûreté et la propriété, qui vient en dernier.  Droit à la propriété, d’ailleurs qu’il faut comprendre comme une conquête, plus collective qu’individuelle, en la replaçant dans le contexte historique du dépassement de la féodalité : la primauté de l’égalité interdit de la concevoir comme propriété exploiteuse. Cet ajout capital sera effacé par les contre-révoltionnaires thermidoriens dans la déclaration de 1795.

La déclaration de 93 précisait aussi d’une façon qui serait encore aujourd’hui tout-à-fait moderne la notion de liberté : la liberté de culte, de commerce et d’industrie, la liberté de la presse (illimitée !), la liberté de se réunir en sociétés populaires et enfin le droit de pétition. Le dernier article de cette déclaration la conclut ainsi : « Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est pour le peuple, et pour chaque portion du peuple le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs.» Brûlante actualité d’une telle phrase !

Voilà le cap qui devrait être celui de toute la gauche !  Car la droite, elle, elle sait suivre sa boussole : préserver et élargir ses intérêts de classes, toujours accaparer davantage la richesse nationale —au détriment, bien sûr de l’égalité— et au nom d’une liberté —de la concurrence— comprise comme celle du renard libre dans le poulailler libre, selon le mot bien connu attribué tantôt à Marx, tantôt à Jaurès, voire à Lacordaire.  Et avec Sarkozy à la barre, le cap à droite est bien suivi, même s’il faut pour cela violer les droits du peuple… Peut-on dire que toute la gauche tienne la barre avec la même fermeté ? Et là, il me faut revenir sur la prestation télévisuelle de Martine Aubry cette semaine et l’embarras du PS au sujet des retraites…  On se souvient des palinodies de Martine qui avait estimé, en janvier dernier, lors du Grand Jury RTL-Le Figaro-LCI qu’«on doit aller très certainement vers 61 ans ou 62 ans »*, avant de développer, quelques jours après, une rhétorique alambiquée pour nous expliquer qu’elle n’avait pas dit ce que tout le monde avait entendu. Le PS a certes gauchi son discours depuis, mais il a été bien long (pas avant le 10 septembre dernier), par exemple, à réaffirmer clairement qu’il reviendrait aux 60 ans en cas de victoire en 2012 et il est difficile de se contenter des réponses, cette semaine, de la première socialiste face à Arlette Chabot : elle n’hésite pas à reprendre à son compte l’argument mystificateur de la droite « Si l’espérance de vie vie augmente, il faut travailler plus » qui ne tient compte que de la démographie en oubliant l’accroissement de la richesse et et les nouvelles pistes de financement par sa répartition (oubli de la boussole égalitaire).  Il faut bien comprendre ce que cela signifie : partir à 60 ans, oui, mais avec une décote sévère, donc une pension misérable, si vous n’avez pas cotisé 41,5 ou 42 ans…  Navigation au radar : on évite ainsi —dans la perspective de 2012— l’écueil de l’incompréhension populaire devant l’acceptation d’une mesure clairement antisociale et hautement symbolique comme le recul d’âge, mais ce que l’on récuse comme symbole lisible, on le fait rentrer en contrebande par l’accroissement du nombre des annuités, pour éviter, cette fois, de se heurter à l’écueil eurolibéral de la compétitivité capitaliste.  Bref, la pathétique errance d’un grand vaisseau, prisonnier de ses ambiguïtés et sans autre cap que l’opportunisme électoraliste.

De surcroît, on a pu entendre la première secrétaire du PS se livrer à une pathétique défense du patron du FMI, institution ultralibérale —il faut bien le dire— qui préconise ouvertement des mesures d’âge pour réformer les retraites et offre ainsi aux médias de la pensée unique —pensée que partagent bon nombre de tête pensantes (?) du PS— un argument imparable pour mettre en contradiction ceux qui n’ont plus de boussole… On a aussi pu l’entendre, en passant, dire qu’elle ne supprimerait pas le service minimum en cas de grève.  Encore une avancée sociale !

Cela étant, ce qui compte maintenant, c’est de maintenir la pression sur le gouvernement mardi, dans la rue et de poursuivre le mouvement au-delà du vote de la loi au Sénat. La contestation se radicalise ? Tant mieux, il faudra que nous soyons tous avec elle, et jusqu’au bout, c’est-à-dire la victoire. Le peuple saurait se souvenir, dans les entreprises comme dans les urnes, de ceux qui quitteraient la bataille avant.

Alors, tous ensemble, l’œil rivé à la boussole, nous ne lâcherons rien.

Salut et fraternité,

JPR

* liens pour réécouter cette déclaration de Martine Aubry du 17 janvier (cliquer sur intégralité de l’émission, passage sur le recul d’âge vers 21’45″) et son laborieux revirement du 26.

Quelques images de la manifestation du 12.

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