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Populiste !
Catégorie: Langue & idéologie« Je n’ai plus du tout envie de me défendre de l’accusation de populisme. C’est le dégoût des élites – méritent-elles mieux ? Qu’ils s’en aillent tous ! J’en appelle à l’énergie du plus grand nombre contre la suffisance des privilégiés. Populiste, moi ? J’assume ! ». Cette déclaration de Jean-Luc Mélenchon au journal l’Express a évidemment soulevé un tollé général et suscité une nouvelle polémique. Il faut dire que le mot populiste sert souvent à formuler une condamnation en s’économisant une argumentation sur le fond de la part de ceux qui se donnent pour mission de formater l’opinion ; le revendiquer tient de la provocation…
Mon objet ici ne sera pas de débattre de l’opportunité politique du choix d’une telle stratégie vis-à-vis de l’opinion publique de la part du leader du Parti de Gauche, mais davantage de m’interroger sur le sens de ce mot, assez récent dans la langue française. En effet, il n’apparaît qu’en 1929, et pour désigner un courant littéraire qui « préfère les gens du peuple comme personnages et les milieux populaires comme décors à condition qu’il s’en dégage une authentique humanité« ; littérature engagée, certes (cependant critiquée alors par certains intellectuels communistes en tant que « nouvel exotisme« ), mais qui ne s’inscrit pas dans le champ du jeu politique à proprement parler. Les dictionnaires de référence (Grand Larousse de la Langue Française et Robert) ne connaissent au début des années 80 que ce sens clairement positif. Vers 1990, ils vont dégager trois définitions : le courant littéraire en premier, ensuite un mouvement politique russe du XIXe siècle et enfin « l’idéologie de certains mouvements de libération nationale, en Amérique latine notamment (Larousse). »
Par parenthèse historique, mentionnons les deux formations politiques du XIXe siècle dont le nom a tardivement été traduit par populiste. D’une part, il s’agit des « Narodniki » (= gens du peuple) russes, dont Léon Tolstoï était proche et qui préconisaient un communisme rural, fondé sur les valeurs traditionnelles de la paysannerie russe ; interdit par la police tsariste, il poursuivit son action, parfois violente, dans la clandestinité. D’autre part, le « people’s party » américain, éphémère mouvement, lui aussi paysan, du Midwest qui dénonçait, sans idéologie bien définie, les privilèges des élites économiques et des banques. Jusqu’alors, aucune connotation négative n’entache ce terme, il désigne simplement des réalités politiques du moment.
Le sens actuel —autant qu’on puisse le préciser, et ce n’est pas évident !— dérive bien sûr de la 3ème définition qui peut s’appliquer à divers régimes (de droite comme de gauche) qui ont pour point commun de présenter deux constantes : populaire et plébiscitaire. Populaire, en ce sens qu’un mouvement ainsi qualifié s’appuie —ou prétend s’appuyer— sur les aspirations du peuple, souvent contre des élites perçues comme privilégiées, arrogantes et mystificatrices ; plébiscitaire car une forte personnalité charismatique incarne ces aspirations et fait légitimer son pouvoir personnel directement par le peuple. Ce fut le cas, par exemple de Peron en Argentine. Mais on voit tout de suite qu’une telle définition est très large, et non seulement s’applique rétroactivement au bonapartisme ou au boulangisme, mais aussi au gaullisme, à de Gaulle, lui même et à la constitution de la Vème République. A la limite, participer à la vie politique, vouloir être élu, impliquerait presque inévitablement une dose de populisme et un concept qui aurait une telle extension n’aurait guère de validité sémantique pour décrire une réalité précise. C’est que telle n’est peut-être pas, en l’occurrence, sa fonction, et il faut s’interroger sur celle-ci. On découvre alors qu’il ne s’agit pas tant de décrire une réalité que de la charger d’une orientation interprétative négative. Le populiste dès lors instrumentaliserait l’opinion populaire non éclairée du savoir par une démagogie qui flatterait les sentiments des masses au premier degré pour les canaliser à son profit. C’est en tout cas le sens que voudraient lui donner ces élites (politiques, médiatiques, économiques…) que les populistes attaquent de façon souvent virulente (qu’ils s’en aillent tous !).
C’est que, contrairement au sentiment de son utilisateur, la signification d’un mot n’est pas acquise une fois pour toutes, sinon aujourd’hui encore un « adepte » serait un alchimiste ou le « bourgeois » le simple habitant d’une ville : elle est un enjeu social entre différentes accentuations idéologiques qui orientent l’interprétation du message. Le travail idéologique pour imposer une façon de voir est d’abord un travail sur la langue, d’où l’importance des médias et leur place stratégique au cœur de la bataille de l’opinion. Le mot est une des arènes où se déroule la lutte des classes, selon la fulgurance de Volochinov-Bakhtine*.
A partir de là, il faut bien se pénétrer du fait que saisir le sens conflictuel d’un mot suppose de comprendre les accentuations qui s’y affrontent. Avec populisme, ce qui est en jeu, dès l’étymologie, c’est une représentation des classes populaires, valorisées ou dévalorisées selon l’orientation idéologique qui domine le moment. Il est clair que, dans le contexte actuel, le sens originel plutôt positif a évolué pour se confondre avec une démagogie qui consisterait non à être à l’écoute du peuple mais à flatter et exploiter les pulsions des foules. Aux caractères de populaire et plébiscitaire, il conviendrait donc d’ajouter trompeur et démagogique pour cerner le sens contemporain du terme, tel qu’il apparaît dans les médias.
Mais accepter cette définition, c’est se plier à l’ordre du monde tel que veulent justement l’imposer les « élites » qui sont attaquées par les prétendus populistes, ceux qui confisquent pouvoir et privilèges, répétant à l’envi que l’économie et la politique sont des affaires d’experts que le commun des mortels ne saurait comprendre et dont tout le discours ne vise qu’à discréditer à travers le terme populiste, ce qui est « populaire« , bref, à déposséder le peuple de son droit à la parole, au jugement. Avec tout le mépris que cela suppose…
Pour terminer, je ferai un parallèle avec le domaine scientifique où chacun s’entend pour louer le travail de ceux qui adaptent les connaissances complexes de manière à les rendre accessibles au grand nombre ; la même démarche de vulgarisation dans les domaines politiques et économiques est par contre suspecte immédiatement aux yeux des élites… Il y a des domaines où l’accès populaire au savoir ne semble pas souhaité. Sûrement parce qu’au mépris s’ajoute la peur d’être dépossédé d’un moyen de domination culturelle, et par voie de conséquence de la position dominante et des privilèges qui y sont attachés.
Comme quoi la sociolinguistique ramène aussi à la politique.
JPR
* Le marxisme et la philosophie du langage, essai d’application de la méthode sociologique en linguistique, V. N. Volochinov (en fait, pseudonyme de Mikhaïl Bakhtine), Léningrad, 1929. p. 67.





A peine ai-je terminé ce laborieux billet, je tombe sur un article du blog de Mélenchon d’une belle clarté ! Voici l’adresse :
http://www.jean-luc-melenchon.com/arguments/populisme-le-peuple-en-accusation/
et si populiste est-il, qu’il soit au niveau des préoccupations des « masses populaires » : tant mieux. A.L.