10
Médiacratie et oligarchie…
Catégorie: Langue & idéologieNous sommes « informés« , surinformés, inondés même, pourrait-on dire : journaux écrits, gratuits pour nombre d’entre eux, journaux radio et télévisés, flash-radio et chaînes télé d’info continue, alertes e-mail et SMS… Mais ce n’est pas tout : nous baignons dans un environnement de mots et d’images, de signes qui produisent du sens, à travers des récits d’évènements ou de fiction, de la BD aux séries télévisées, du livre pour enfants à la publicité en passant par le cinéma ou le roman. Et ce « sens« , il est produit de deux façons : d’abord, par le contenu explicite des messages souvent répétitifs pour mieux se graver dans nos esprits. Mais ce contenu explicite peut être soumis à une analyse critique, posé comme objet de réflexion, même si c’est parfois difficile au regard de la multiplicité et de la puissance des hauts-parleurs qui nous le claironnent. Ensuite, et c’est beaucoup plus insidieux, le sens est produit par ce qui passe en contrebande, véhiculé implicitement, par le choix des concepts qui organisent la réalité vécue en discours, par les chocs émotifs sans recul, par les représentations du monde, de la famille, de l’individu qui lui sont sous-jacentes et les valeurs dont ces représentations sont porteuses. N’en prenons qu’un exemple : c’est au moment de la création du Medef que le discours patronal a généralisé le terme de « charges« , connoté négativement, évocateur du fardeau qui ralentit la progression et fait peiner celui qui le porte, le substituant au mot « cotisation« , seule dénomination officielle connue des textes législatifs, mais qui a le grand tort d’évoquer la participation à une action solidaire. Le Medef, largement relayé par les médias a réussi à imposer « charges » qui est devenu le vocable courant de la presse et qu’on peut même reprendre à notre insu par manque de vigilance. Son argumentation explicite contre la solidarité sociale est ainsi renforcée par l’aura dévalorisante du mot.
C’est évidemment là un très vaste sujet —celui de l’idéologie, au sens marxiste du terme, qu’on pourrait définir provisoirement ainsi : « ensemble de représentations imaginaires du monde réel, organisées par des appareils dans le but de justifier un ordre social« . Par quel bout aborder cette question ? les appareils ? Le système de domination sous-jacent à l’ordre social représenté ? Les mécanismes de construction des représentations ?
Eh bien, on va l’aborder par la nuit du Fouquet’s, ce qui nous parlera à la fois de l’appareil et du système de domination ; on reviendra plus tard sur les représentations. Commençons plus précisément, par la liste des invités. Rassurez-vous, on ne citera pas les 55 personnes conviées par Cecilia alors épouse Sarkozy, mais juste les principaux, à commencer par les dupond-t de la Sarkozie : les frères ennemis B & B qui n’en étaient pas moins assis à la même table ce soir-là.
A tout seigneur tout honneur, nommons d’abord Martin Bouygues, proche s’il en est du président —bien qu’il ne soit que la 21ème fortune de France. Martin Bouygues, en dehors de son groupe BTP est aussi propriétaire de quelques médias, ne serait-ce que TF1, plus importante chaîne généraliste nationale ou encore LCI, TPS (liste plus complète en bas de page, note 1)
Vient ensuite Vincent Bolloré, celui sur le yacht duquel Nicolas Sarkozy est allé se reposer de sa nuit du Fouquet’s après avoir emprunté son jet personnel. Il ne possède quant à lui, dans le domaine qui nous intéresse, que l’agence Havas, la SFP (Société Française de Production), Euro Média télévision et les journaux gratuits Direct-Matin et Direct-Soir.
Ces deux-là, dit-on, sont des ennemis irréductibles depuis que le second a tenté un raid financier contre le premier en 1997, mais quand les intérêts l’exigent, dans ce milieu, on sait se retrouver : la solidarité de classe prime les susceptibilités individuelles. Et puis, on est tellement mieux entre soi… d’ailleurs la nièce de Bouygues est mariée au fils de Bolloré.
Une autre éminente figure de la Sarkozie, la première fortune de l’Union Européenne (et donc de France), la septième du monde, Bernard Arnault était là (il « pèse » dans les 23 milliards d’euros, soit pour mieux évaluer les choses 2 millions d’années de SMIC : pour économiser une telle somme, à raison de 1000 € par mois, il aurait fallu commencer australopithèque au paléolithique archaïque !). On comprend dès lors combien la presse économique le concerne et après s’être fait les dents avec La Tribune qu’il a revendu, il est maintenant le propriétaire des Echos.
Plus modeste, il y avait également à cette table la 89ème fortune mondiale en la personne de Serge Dassault —l’homme qui en 2008 a estimé « anormal d’aider les chômeurs« —, président du groupe Socpresse, qui, outre Le Figaro, comprend 70 titres. Il possède aussi 40% du Journal du Dimanche et a acquis le site culturel evene.fr en mai 2007. La Socpresse possède aussi 49% du Journal des Finances, le reste appartenant à… Dassault Communication. Le directeur de la rédaction du Figaro Nicolas Beytout, faisait aussi parti des convives.
Citons encore le milliardaire canadien Paul Desmarais (père), 8ème fortune de son pays, éminent membre du groupe Bilderberg (2) et proche de George W. Bush qui était lui aussi à la table présidentielle avec son ami Albert Frère, l’homme le plus riche de Belgique, président du conseil de surveillance de M6. Ils sont tous deux liés au groupe de presse allemand Bertelsmann, premier groupe européen dont ils ont possédé jusqu’à 50%. (3)
Ajoutons quelques satellites grenouillant dans le milieu journalistique, comme Alain Minc qui aurait conseillé à Nicolas Sarkozy de supprimer la publicité à France-Télévision pour le plus grand profit de Martin Bouygues et que la société des rédacteurs du Monde ainsi que les syndicats accusent d’avoir précipité la crise du journal pour favoriser sa recapitalisation par Arnaud Lagardère. Tiens, au fait, ce dernier n’était pas au fameux banquet, mais il n’en appartient pas moins à la même oligarchie et détient autour du groupe Hachette un nombre impressionnant de médias (4) entre autres Le Journal du Dimanche, Paris Match, Elle…
Mais les représentations sociales se construisent aussi à travers les jeux, les programmes de distraction, ce qui fait que des gens comme Stéphane Courbit (Endémol France, Euro Média Groupe et plusieurs autres sociétés de production et maintenant les jeux d’argent en ligne) qui s’est illustré par Loft Story était aussi de la fête avec son ami Arthur. A propos des jeux télévisés, relisez donc la Chronique de la Merdonité (p. 5) de l’excellent Contrepoint n°3 de janvier 2002.
J’arrêterai ici l’énumération, mais il y en a bien d’autres qui n’étaient pas forcément au Fouquet’s. Cependant la concentration de cette caste y était telle —et tellement symbolique— que tout le monde aura compris le sens du propos : l’étroite intrication des milieux d’affaires, des médias et de la politique. Les médias se caractérisent par le double aspect d’être lieu d’information et de création, mais aussi d’être des entreprises et bien naïf serait celui qui imaginerait que le détenteur du pouvoir économique dans l’entreprise n’oriente en rien les contenus diffusés par les journalistes ou les créateurs qui sont leurs salariés.
Halte là ! va-t-on me rétorquer, j’oublie que les journalistes ne sont pas de simples exécutants et qu’ils ont une déontologie —mot dont ils se rengorgent dès que l’on ose émettre un doute sur leur farouche indépendance…
Ça tombe bien, ce sera justement le sujet de mon prochain billet, parce que ça suffit pour ce soir.
JPR
NOTES (source, pour les propriétaires de presse : le Nouvel Obs, 2/09/2008) :
(1) Martin Bouygues détient à hauteur de 100% TF1, LCI, Eurosport France, TV Breizh, Odyssée, Histoire, Ushaïa TV.
- Il possède 9,9% du « nouvel ensemble » Canal+ France : CanalSat, Canal+, TPS, Multithématiques (Planète, Canal Jimmy, Ciné Cinémas, Ciné Classic…), Kiosque, Sport+…
- Il détient 50% de France 24
- Il détient 34,3% du capital des Publications Métro France et 49% de Prima TV.
- TF1 détient 33.5% de AB groupe (RTL9, TMC et un grand nombre de chaînes thématiques).
- TF1 regroupe entre autres 5 maisons de production, une société de contenus multimédia, e-TF1 et Teleshopping.
(2) Le groupe (ou club) Bilderberg est un cercle très fermé, totalement opaque et regroupant environ 130 personnalités des affaires, de la politiques, des médias, issues principalement du monde occidental. Ce groupe, créé dans le contexte de la guerre froide (1954) et de l’anticommunisme, exerce une influence occulte sur l’économie mondiale et prend des décisions importantes la concernant en l’absence de toute transparence démocratique. Au diner 2010 de ce groupe figuraient entre autres le président du Parti Socialiste Européen Poul Nyrup Rasmussen, ainsi que les Français Henri de Castries d’AXA, Anne Lauvergeon, ex-sherpa de François Mitterrand, présidente d’Areva, Thierry René Henri Magloire de Montbrial, économiste et Bernard Ramantsoa d’HEC qui a déclaré en 2002 : « Dire que le français est une langue internationale de communication comme l’anglais prête à sourire aujourd’hui ». Cela lui a valu le Prix de la carpette anglaise.
(3) – Actionnaire majoritaire de RTL Group, soit 39 chaînes de télévisions et 33 radios, dont en France les radios RTL, RTL2, Fun radio, la chaîne de télévision RTL9 et le groupe M6 : les chaînes de télévision M6, TF6 (50%), Paris première, Téva, Série Club, Fun TV, W9, M6 Music Hits, M6 Music Rock, M6 Music Black et M6 Boutique La Chaîne.
- Bertelsmann possède aussi la majorité du capital de Grüner + Jahr, qui contrôle Prisma Presse (les magazines Capital, Management, Géo, Géo Ado, National Geographic, Ca m’intéresse, Prisma TV, Télé 2 semaines, Télé Loisirs, TV grandes chaînes, Voici, VSD, Gala, Femme actuelle, Femme actuelle jeux, Prima, Prima cuisine gourmande, Prima maison, Bien dans ma vie, Jasmin, Cuisine actuelle, Guide cuisine).
(4) - Parmi les activités audiovisuelles du groupe Lagardère : Europe 1, Europe 2, RFM et 17 radios à l’étranger. 11 chaînes thématiques de télévisions, notamment MCM, Europe 2 TV, Canal J, Gulli, Mezzo. Lagardère Active possède aussi 34% de CanalSat.
- Dans le secteur de la presse écrite, Lagardère possède, via Hachette Filipacchi Media (HFM), rebaptisé Hachette Holding en octobre 2007, 260 titres dans 41 pays. Soit, selon le groupe, plus de 1 milliard d’exemplaires et plus de 130.000 pages de publicité vendues par an.
- Parmi les titres vendus en France : Le Journal du Dimanche, Paris Match, Elle, Première, Isa, Choc, Psychologies Magazine, Public, Version Femina, TV hebdo.
- Le groupe détient 20% de L’Alsace, 15% de La Dépêche du Midi et 5,4% du Monde.
- Lagardère détient aussi une participation de 25% dans les Éditions Philippe Amaury (Le Parisien, L’Équipe).
- Hachette Holding détient 42% du groupe Marie Claire (Marie Claire, Marie Claire Maison, Cosmopolitan, Cuisines et Vins de France, Avantages, Marie Claire Idées, Famili, Marie France, 100 Idées Jardin), qui est contrôlé par la famille Prouvost à 58%.





Très bon article, merci. Dommage que, dans votre note 4 vous ayez oublié de dire que ce Lagardère possède aussi un peu de… L’Huma.
Merci de vos flatteuses appréciations. Non, je n’ai pas oublié de mentionner ce point, mais c’est dans le billet suivant sur la déontologie des journalistes :
http://contrepoint.org/wordpress/?p=2475
Cordialement
JPR
Oui, vous avez raison, j’ai lu ça après avoir écrit mon commentaire.
J’avais Acrimed dans mes favoris depuis longtemps, vous êtes voisins désormais…
Fraternellement
C’est faire un bien grand honneur à mon petit blog local de conseiller municipal communiste. Disons que vous avez eu la chance de tomber sur une série de billets au sujet d’une question qui m’a toujours intéressé, à savoir : comment travaille l’idéologie ?
Salut et fraternité,
JPR