11
Déontologie du journalisme ?
Catégorie: en France, Langue & idéologieLe billet précédent avait pour but de souligner —ce que la plupart d’entre nous sait déjà— l’étroite intrication entre le milieu des affaires, celui des médias et la classe politique. Ce genre de rappel, en citant les organes de presse, n’est jamais inutile pour bien mesurer l’ampleur du phénomène. Elle est d’ailleurs telle que j’ai dû me limiter aux noms les plus connus : j’aurais pu aussi mentionner parmi ceux qui façonnent l’opinion, aussi bien la famille Amaury (fortune 261 millions, groupe Le Parisien-Aujourd’hui en France), que des gens qui ont une vague coloration de gauche comme Jean-Michel Baylet, président national du Parti radical de gauche (PRG) et patron du groupe La Dépêche. Il n’est que la 509ème fortune de France, avec seulement 50 millions d’euros. Ou bien Claude Perdriel (150 millions, 180ème fortune), propriétaire du Nouvel Observateur et de Challenges qui organisa naguère la campagne de François Mitterrand et plus récemment au conseil de surveillance du Monde tenta d’imposer le maintien d’Alain Minc —tiens, comme on se retrouve !— au mépris des statuts du groupe. On le voit bien, tous ceux-là forment une coterie —une coterie fortunée— qui veille, que ses membres soient de droite ou prétendus de gauche, à leurs intérêts de classe. On a vu en 2005 comment il furent unanimes à se ranger dans le camp du « oui » au traité libéral de Giscard…
On m’objectera que le patron de l’entreprise n’est pas le journaliste et que le professionnel de l’information respecte une stricte… comment disent-ils déjà ? une stricte…ah! oui, déontologie. Le journaliste, farouchement indépendant, bien sûr, est un des piliers de la démocratie et la liberté d’expression —que dans les cercles bien-pensants, on sait si bien défendre en Chine ou au Vénézuela— fait partie des droits inaliénables de chaque homme. Et si j’émets des réserves, on me rappellera qu’Arnaud Lagardère fait partie des actionnaires de l’Humanité ce qui n’empêche pas ce journal de n’être à la solde ni du capital, ni de la pensée unique. Certes, mais il ne détient que 10% du capital et c’est un journal d’opinion, donc d’une orientation idéologique revendiquée, et dont l’éditeur est encore le PCF. Il n’en est pas de même de la presse qui se réclame de «l’objectivité», de la «neutralité».
Un coup d’œil sur Wikipédia nous éclaire sur les règles déontologiques de la profession telles qu’elle les définit elle-même : « Ces règles s’appliquent à la mission du journaliste (le devoir d’informer, le respect du lecteur, l’intérêt public, le droit de savoir) et définissent sa crédibilité (indépendance à l’égard des pouvoirs politiques et économiques, respect de la vie privée, protection des sources). Elles sont fondées sur deux principes fondamentaux : la responsabilité sociale et la véracité, c’est-à-dire l’intention de ne point tromper ses lecteurs.» Elles ont principalement été définies par la Charte de Munich en 1971, qu’on peut consulter sur le site du SNJ. Ce syndicat, par ailleurs dénonce la non-application des principes définis et reconnus : «La déontologie des journalistes est de plus en plus attaquée par les employeurs et leur encadrement. Les politiques rédactionnelles imposées unilatéralement n’arrangent rien. Ignorance ou simple méconnaissance, crainte, précarisation, exigence de productivité et de rentabilité sont autant d’obstacles à une pleine conscience de la déontologie et des devoirs professionnels définis par les chartes de 1918 et 1971.»
Il est intéressant de relever que les problèmes pointés par le syndicat se situent au niveau de la pression des employeurs, des politiques redactionnelles imposées par la hiérarchie et l’exigence de productivité, mais aussi la méconnaissance des journalistes eux-mêmes, la précarisation de la profession et la crainte qu’elle entretient. On voit se dessiner comment notre journaliste indépendant, en fait ne peut objectivement pas l’être. Ajoutons tout de suite qu’il ne faut pas considérer cela comme de simples dysfonctionnements fortuits : au contraire, ce sont les rouages bien huilés d’un appareil idéologique qui veille à empêcher la pensée critique de se développer.
Voyons d’abord qui sont les journalistes — »journaliste » est encore un de ces termes généraux beaucoup trop vagues : il met dans le même sac de purs idéologues comme Apathie, Calvi ou Pujadas et des pigistes précaires ou des stagiaires sous-payés. Prenons-les donc au départ, avant qu’ils ne deviennent —peut-être— de ces élites médiacrates qui côtoient —et parfois rejoignent— l’oligarchie des gavés. Le temps est passé des gamins vendeurs à la criée qui gravissaient les échelons de la profession ou du comptable de province qui devenait grand reporter grâce à sa plume, à l’instar d’Albert Londres ; temps où il n’existait pas de formation spécifique. Aujourd’hui, on ne sort plus du rang, mais d’une grande école.
Voilà donc le premier filtre, évidemment social, vu le caractère inégalitaire de la réussite scolaire en France : il faut passer par Sciences-Po ou une prépa pour intégrer le Centre de Formation des Journalistes. Résultat : le recrutement se fait essentiellement dans les familles des classes socio-professionnelles favorisées. Il existe certes aussi des écoles privées de journalisme mais les droits d’inscription les réservent à d’encore plus nantis au départ… Le niveau moyen aux concours d’entrée – très sélectifs – s’établit à bac + 4, niveau master 1. La première sélection est donc sociale et les jeunes qui accèdent à ses formations, aussi sincères soient-ils et malgré qu’on en ait, restent forcément quelque part marqués par leur origine de classe, imprégnés des codes du milieu où ils ont été élevés et en connivence intellectuelle avec la doxa de leur environnement social. Ils sont, en quelque sorte, prédisposés par hérédité sociale à devenir les vecteurs de l’idéologie dominante. Simplement prédisposés, pas encore coupables (ou malades), car l’enseignement devrait leur ouvrir les yeux, faire tomber les préjugés hérités de leur milieu. Surtout s’ils ont de bons maîtres ! La question suivante sera donc : Qui enseigne ou intervient dans ces grandes écoles qui vont constituer le second filtre, celui de la formation en elle-même ?
Réponse : les patrons de presse et les journalistes qu’ils ont su distinguer. Nul besoin d’y ajouter de commentaires… Serge Dassault, lui-même, s’adressant aux responsables du CFJ avait lancé : « J’espère que vous allez cesser de former des journalistes de gauche !». Or, quel est le premier devoir d’un étudiant qui souhaite réussir ses examens, ce qui peut sembler normal ? C’est naturellement de répondre aux attentes de ses maîtres et savoir fournir les analyses et comportements qu’ils espèrent de lui ! Ajoutons que l’emprise desdits maîtres est d’autant plus forte que c’est au sein de l’école que se nouent les réseaux professionnels pour l’avenir et que les intervenants, patrons et journalistes, distinguent ceux qu’ils retiendront comme stagiaires à la sortie des études, car —et c’est là que se situe le troisième filtre— on commence le métier dans la précarité des stages et des piges.
L’entrée dans la vie professionnelle va donc être marquée par l’insécurité du précariat : travail à flux tendu sur des sujets les plus divers, rémunération à la pige, obligation d’inscrire le sujet dans un format défini (notion sur laquelle on reviendra dans le cadre de la manipulation idéologique), sans même évoquer la généralisation des JRI (journalistes reporters d’images) qui assurent seuls, grâce aux technologies nouvelles, l’interview, les prises d’image et de son et le montage pour toucher une centaine d’euros par pige… Exploités, de plus en plus isolés dans leur travail, sans le recul critique que fournit l’équipe ni le temps de préparation des sujets, en redoutable concurrence entre eux et payés au lance-pierre, tel est le sort des jeunes journalistes qui entrent dans le métier.
Sont-ils pour autant révoltés ? Même pas pour la majorité d’entre eux… l’appareil les a intégrés, ils ont intégré l’appareil : il vont constituer un petit milieu —phénomène de mondanité— où l’on est fier d’être proche des puissants, où, fort de son indépendance de bel esprit à peine un peu décalé pour être dans le vent, on méprise tout engagement et affiche souvent une certaine arrogance. La profession —comme toutes, d’ailleurs— s’est donnée une image mythifiée d’elle-même, et ils y collent individuellement. Ainsi, au sortir de ce troisième filtre, ils vont, les uns de manière naïve, d’autres par lâcheté et les plus odieux par militantisme reproduire l’idéologie dominante. Bien rares sont les esprits capables de résister et ils se réservent un avenir professionnel plutôt sombre !
Parler de déontologie du journaliste est donc un contre-sens total : ce n’est pas un problème d’éthique individuelle mais de structure sociale de la profession et de la formation au métier. Et bien sûr aussi une question de propriété des organes de presse. C’est donc bien une problématique politique. Je terminerai en citant Albert Londres qui écrivait : « Je demeure convaincu qu’un journaliste n’est pas un enfant de chœur et que son rôle ne consiste pas à précéder les processions, la main plongée dans une corbeille de pétales de roses. Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie ». Quelle régression depuis !
La prochaine fois, on essaiera de voir comment travaille l’idéologie.
JPR





La vie « entre soi » pour « nos élites médiatiques » est d’autant plus facile que notre pays centralisé les amènent à tous se regrouper sur Paris. Chaînes de Télé et Radios « généralistes » sont regroupées dans un très petit périmètre Boulogne 16ème arrondissement. Ainsi tel invité d’une chaîne dans une émission même en direct pourra sans aucune difficulté rejoindre une autre radio situé à 2 pas de la précèdente. Tout ce petit monde également,se retrouve facilement dans ces soirées parisiennes souvent sponsorisées à l’occasion de lançement de nouveaux produits, inutile de dire que la plupart on bien sûr au minimum un pied à terre à Paris.
Comment en se cotoyant aussi souvent ne pas être sujet « au renvoi d’ascenseur » par exemple? Je suis toujours indigné du fait qu’à la radio ou télé tout au long de l’année nous entendons et voyons toujours les mêmes invités. Il serait intéréssant de cibler sur deux ans plusieurs émissions télé/radio pas seulement politique d’ailleurs pour lister les invités. Toujours les mêmes et sans doute à l’echelle du pays un panel assez réduit.