Contrepoint » Ils nous racontent des histoires !

Ils nous racontent des histoires !

Qui n’a entendu cette phrase, lieu commun de la défiance populaire ?  Et pourtant, c’est vrai, « Ils nous racontent des histoires », et ce n’est pas nouveau : des grandes mythologies antiques aux religions monothéistes, des contes pour enfants à l’Histoire avec un grand « H », effectivement, « ils nous racontent des histoires« . « Ils » (qui est-ce ce « ils »? Reportons-nous donc aux deux billets précédents : ceux qui veulent asseoir leur domination et ceux qui leur servent de porte-voix), ceux-là, donc, nous livrent toute ficelées des représentations du monde, au travers de récits de faits supposés réels ou clairement de fiction, des récits assez forts pour laisser une empreinte dans nos consciences qu’ils pénètrent d’autant plus facilement qu’ils ne se présentent pas comme des les éléments d’une argumentation, mais comme de simples activités de distraction ou comme la relation d’évènements véritables, excitant notre curiosité et faisant vibrer nos émotions plutôt que d’en appeler à notre raison — Tiens, ça devrait nous rappeler le désormais incontournable « temps de cerveau disponible » de Patrick Le Lay, naguère PDG de TF1 et marchand de Coca-Cola. Cette ancestrale méthode de formatage idéologique a maintenant été théorisée et baptisée par les apôtres de la merdonité libérale de l’anglicisme « story telling« . 

La Fontaine avait en son temps fort bien résumé la problématique : « une morale nue apporte de l’ennui: le conte fait passer le précepte avec lui ». La locution « Faire passer » révèle bien l’intention de « contrebande« : la narration n’est que la « mule » qui transporte la bonne marchandise, le précepte. Un précepte, rappelons-en la définition, c’est la prescription d’une conduite à suivre, d’une règle à observer —un précepte divin est un commandement de Dieu !

La différence entre, d’une part l’injonction directe —ordre ou conseil— ou encore l’argumentation qui vise à persuader de façon rationnelle, et d’autre part, le mode narratif du « story telling » est que le précepte, dans ce dernier cas, peut être non explicite, et est alors intériorisé comme une norme de comportement par le lecteur —ou l’auditeur, le spectateur, etc.— parce qu’il vit à travers sa sensibilité propre les expériences du héros (de fiction ou du monde réel) dont on lui narre les aventures, et se laisse ainsi mener par la main jusqu’au bout de l’histoire, avec la leçon de vie qu’elle implique, c’est-à-dire la conduite exemplaire qu’il doit suivre ou dont on doit se détourner. Ce qu’il ne faut pas oublier, c’est que le démiurge de cette histoire, c’est toujours le narrateur lui-même. C’est pour cela qu’il convient de toujours savoir clairement qui raconte, et pour ce qui est des médias, il suffit pour cela de se reporter aux deux billets précédents (médiacratie et oligarchie et déontologie du journalisme ou à cet article d’Acrimed).

Cela étant établi, ce mécanisme est vieux comme la Bible… Les puissants ont toujours justifié leur domination par les récits qui fondent l’ordre du monde, et par conséquent leur place et leur pouvoir. On ne reviendra pas sur le rôle de l’Eglise comme appareil idéologique du système monarchique dans la France de l’Ancien Régime où sa fonction fut de graver dans les esprits la représentation pyramidale de la société féodale comme ordre divin du monde; on ne reviendra non plus sur l’Ecole de la République qui fit d’un chef gaulois exhumé tardivement (XIXe siècle) de l’œuvre de César, le fondateur de la Nation (voir la fin du billet de novembre 2009 à ce sujet).  Ni encore sur l’empereur « à la barbe fleurie« , haute figure de l’idéologie scolaire, qui ne parlait en fait que le tudesque, dialecte germanique, et ne savait ni bien lire ni bien  écrire : on n’allait quand même pas enseigner cela aux écoliers quand on leur faisait chanter « Nous reprendrons l’Alsace et la Lorraine » !  Du Vercingétorix, vaincu mais fier —comme la France après le siège de Paris— au bon empereur inventeur de l’école, il fallait déjà, à travers l’enseignement, faire passer une image mythifiée de l’identité nationale (tiens, tiens !) pour que chacun intériorise bien les valeureux préceptes qui conduiront une génération sacrifiée à partir la fleur au fusil pour la boucherie de la Grande Guerre.

C’est que l’idéologie, ça travaille dans le long terme et une victoire culturelle durable ne s’obtient pas sur un simple « coup » médiatique : les représentations se façonnent à travers le temps, les générations, et si possible, dès l’enfance.  Cela explique qu’à côté de la transmission « héréditaire » (au sens social, bien sûr), des valeurs familiales, il existe une presse spécialisée pour les jeunes.  On ne sera pas non plus étonné de constater que ce sont —pour le meilleur ou pour le pire— des groupes fortement idéologisés qui en diffusent l’essentiel : le PCF y a longtemps eu une part importante avec Vaillant et Pif, aujourd’hui, Bayard-Presse aligne 21 titres pour la jeunesse, classés par âge, dès la naissance (!!) avec Popidoudou jusqu’à l’université grâce à Phosphore et To Day, en passant par Pomme d’Api, J’aime lire et Okapi. Ce groupe appartient à 100% à la congrégation religieuse catholique des Augustins de l’Assomption.  Mais ce qui fit surtout florès dès les années 50, ce furent le comics américains, tel le Journal de Mickey dont les personnages sont désormais inscrits dans le patrimoine « culturel » de l’humanité entière et dont l’objectif était et est toujours de transmettre les valeurs fondamentales de l’idéologie américaine tout en divertissant le lecteur, le spectateur de dessins animés, ou aujourd’hui le client de Disneyland.  Ajoutons à cela l’hégémonie des productions cinématographiques hollywoodiennes et plus encore celles des séries télévisées qui ont pris la place des feuilletons et romans populaires du XIXe siècle ; on comprend alors que c’est tout l’imaginaire collectif national qui s’en trouve profondément modifié : nous sommes devant une véritable aliénation par le biais d’une culture de masse importée, idéologiquement très marquée, et cela d’autant plus fortement que dès le début des années 50, la commission dirigée par le sénateur Mac Carthy procède à une véritable chasse aux sorcières dans les milieux artistiques des USA pour écarter toute personne soupçonnée de sympathie communiste. Des créateurs comme Bertolt Brecht, Charlie Chaplin, et Orson Welles ont dû s’exiler.

Comment une telle domination culturelle nord-américaine a-t-elle été rendue possible en France ?  Il faut savoir que cette influence idéologique par le biais du story telling n’est pas le simple fait d’une prétendue modernité ou originalité des productions étazuniènes, ni d’une mode passagère surgie dans la foulée de la guerre du fait de la sympathie pour les libérateurs, ni même des simples lois du marché libre où la puissance économique des USA l’aurait imposée. Si tout cela a pu y contribuer, il s’agit surtout d’une opération politique, conçue dès le départ, juste après la guerre, pour combattre l’influence communiste en Europe occidentale et plus particulièrement en France, où elle était très forte : à l’automne 1945, lors de l’élection de l’Assemblée Constituante, le PCF est devenu le 1er parti du pays avec 26,2% des voix (devançant les socialistes et le MRP, tous deux en-dessous de 24%).  Cette volonté délibérée de construire un nouvel imaginaire collectif est concrétisée en France par un acte politique déterminant : la signature des accords Blum-Byrnes en 1946. L’habituel agent des américains, disciple de Friedrich Hayek et acteur de tous les mauvais coup contre notre Nation, le sinistre Jean Monnet, en fut l’organisateur du côté français.  Et il opéra selon sa méthode habituelle — connue comme « méthode Monnet »— c’est-à-dire en contournant la démocratie et ses institutions, se plaçant grâce à ses réseaux et à l’aide d’entretiens secrets, souvent en tête-à-tête, au centre d’un dispositif qui faisait de lui le seul à pouvoir arbitrer l’opération dans toute son ampleur. On reconnaît bien les méthodes technocratiques qu’il imposera et qui lui survivront pour la gouvernance de l’Union Européenne.

Mais revenons à ces fameux accords. De quoi s’agit-il ? Le 28 mai 1946, Léon Blum (président du conseil) les signe avec le secrétaire d’Etat américain James Byrnes. D’une part, les Etats-Unis liquidaient la dette de guerre française de 2,8 milliards de dollars et d’autre part, ils accordaient généreusement un crédit supplémentaire de 500 millions ; quelle pouvait être la contrepartie d’une telle largesse ?  La seule exigence était que la France s’engage à ouvrir ses frontières aux produits américains qu’elle pourrait acheter grâce à ce prêt, avec une attention particulière à l’importation des films qui ne devait plus être contingentée, ne laissant à la production nationale, pourtant alors florissante, que la portion congrue (la programmation de créations françaises devait être limitée à une semaine par mois). Impérialisme économique, certes, mais eu égard à la nature culturelle du produit, il s’agit avant tout de domination idéologique par l’imposition massive des modèles comportementaux et sociétaux de l’american way of life.

Il s’agit, pour faire rempart au communisme en Europe, d’imposer le rêve américain : celui de la réussite économique personnelle du self made man qui assure le confort et la sécurité de sa famille, dans une belle maison avec un jardin autour (attention : sans clôture !) et ne comptant que sur lui, dans une société de totale liberté individuelle. Un individualisme, marqué cependant de conformisme social —on doit se couler dans le moule et faire comme tout le monde— et d’hypocrites bons sentiments —héritage du puritanisme ; un individualisme donc inscrit dans une société strictement ordonnée, mais comme l’est une libre compétition, avec ses gagnants et ses perdants et où l’intervention de l’Etat est toujours négative, car ressentie comme un obstacle à l’initiative privée qui doit pouvoir s’épanouir sans entraves.  Cela n’implique pas automatiquement l’égoïsme, mais fait de la solidarité une affaire privée —fondations caritatives, etc.— à l’opposé de tout système collectif, et si l’Etat doit intervenir, ce n’est que pour protéger l’individu contre une violence, et uniquement au bon moment, comme la cavalerie dans les westerns… Ce sont là les poncifs d’une culture de masse abêtissante, celle des films de série B et des feuilletons de télévision à grande diffusion populaire. Les représentations aujourd’hui se sont certes affinées, nuancées parfois d’humour un peu décalé, mais le fond idéologique reste le même.

Voici en quels termes lucides mêmes s’ils paraissent aujourd’hui datés, Maurice Thorez jugeait les résultats de l’accord Blum-Byrnes :

« Le cinéma français est dans une situation désespérée (…) L’Humanité a publié des chiffres qui disent la ruine de nos industries nationales et le triomphe de ses concurrents américains. Ayant obtenu des visas de censure dans le premier trimestre 1946 : 38 films américains et 46 films français ; dans le deuxième semestre 1946 : 145 films américains et 46 films français, et dans le premier semestre 1947 : 338 films américains et 55 films français. Mais la question n’est pas seulement celle du profit réalisé par les Américains et de la ruine et du chômage, de la misère qui frappe les artistes, les musiciens et les travailleurs des studios français. Il faut y voir un aspect de la préparation idéologique, à laquelle les Américains soumettent les peuples qu’ils se proposent d’asservir. C’est une entreprise de désagrégation de la nation française, une entreprise de démoralisation de nos jeunes gens et de nos jeunes filles avec des films abêtissants où l’érotisme le dispute à la bondieuserie, ou le gangster est roi ; ces films ne visent pas à préparer une génération de Français conscients de leurs devoirs envers la France, envers la République, mais un troupeau d’esclaves écrasés par le « Talon de fer » (1).


JPR

(1) Roman de Jack London, paru en 1908, qui décrivait l’évolution du capitalisme vers le fascisme… aux Etats-unis. Texte intégral ici.


 

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