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Une information… désinformation
Catégorie: en France, Langue & idéologieRevenons à notre série sur les médias, et commençons par un résumé des chapitres précédents. Nous avions débuté, vous vous en souvenez, par rappeler les étroits rapports entre la presse, en tant qu’activité économique, et ce qu’il faut bien appeler le « grand capital ». Il faudrait être bien naïf pour croire que celui-ci tolérerait de financer une activité économique, même profitable dans l’immédiat, qui irait à l’encontre de ses intérêts idéologiques à long terme et saperait le système dont il s’alimente. Aussi, s’il accepte un certain éventail d’opinions, celui-ci est assez étroit et demeure sur l’essentiel dans le cercle de la pensée unique, et c’est uniquement pour donner le sentiment d’une diversité car le pouvoir de classe qu’exerce le capital repose sur certaines apparences d’une liberté mythifiée —vous savez, ce qu’on appelait naguère « le monde libre« .
Nous avions ensuite montré —du moins je l’espère— les mécanismes systémiques qui rendaient totalement illusoire une presse qui soit un vrai contre-pouvoir ; illusoire également, l’indépendance et la liberté du journaliste : quelque noble protestation qu’il émette avec un beau mouvement de menton, il est condamné à n’être qu’un rouage de l’appareil et il va —souvenez-vous de la formule— par naïveté, par lâcheté ou par militantisme être le vecteur de l’idéologie dominante. C’est ainsi qu’est verrouillé le dispositif à formater l’opinion. Les exceptions restent marginales, de faible audience et ne sont tolérées que comme alibi « démocratique » du système qu’aussi longtemps qu’elles ne sont que de peu d’influence.
Le troisième billet nous plaçait dans une perspective historique, celle d’abord des grands appareils idéologiques qui se sont succédés en fonction du progrès technique et du développement culturel—l’Eglise, l’Ecole, puis les médias. Pour la période contemporaine, de la guerre froide à la mise en place de la globalisation libérale du monde, nous avons vu comment la bataille idéologique a été menée de façon délibérée, opiniâtre et méthodique pour imposer représentations et comportements sociaux facilitant l’acceptation, par les peuples d’Europe en particulier, du modèle de réussite individuelle et de soumission conformiste aux normes sociétales d’outre-Atlantique. Nous avons découvert à cette occasion une première méthode d’emprise idéologique, le story-telling, imposé en France par une cinquième colonne du néolibéralisme étazunien en 1946.
Tout cela restant présent à notre esprit, venons-en à notre sujet du jour, plus centré cette fois sur l’information : ce qu’on dit et ce qu’on ne dit pas ; ce qu’on souligne et ce qu’on ne souligne pas —autrement dit, ce qui est au cœur de la problématique d’une réunion de rédaction : la sélection et la hiérarchisation des informations. Le journal « Le Plan B » s’est livré en 2008 à un pointage méticuleux, dans Libération, Le Monde, Le Figaro, Aujourd’hui et Sud-Ouest. En voici quelques exemples :
Evènement : Publication du rapport Diricq sur l’augmentation constante du coût de la sous déclaration des maladies professionnelles par les employeurs de 500 millions à 1,2 milliard d’euros.
Libération : rien
Le Monde : 1 article de 625 mots
Le Figaro : rien
Aujourd’hui : rien
Sud-Ouest : rien
Evènement : Le groupe Iliad, maison mère du fournisseur d’accès internet Free supprime 320 et 340 postes dans les bureaux parisiens d’Alice qu’il vient d’acquérir.
Libération : rien
Le Monde : rien
Le Figaro : 1 brève, 89 mots
Aujourd’hui : rien
Sud-Ouest : rien
Evènement : Mort d’un chef de chantier enseveli dans une tranchée.
Libération : rien
Le Monde : rien
Le Figaro : rien
Aujourd’hui : rien
Sud-Ouest : rien
Evènement : La plus importante manifestation d’après-guerre en Allemagne : 130 000 personnes dans les rues de Berlin protestent contre les restrictions budgétaires et les suppressions de postes.
Libération : rien
Le Monde : 1 brève, 149 mots
Le Figaro : rien
Aujourd’hui : rien
Sud-Ouest : rien
Evènement : Une vingtaine de travailleurs sans papiers occupent 24 heures sur 24 une agence Manpower.
Libération : rien
Le Monde : rien
Le Figaro : rien
Aujourd’hui : rien
Sud-Ouest : rien
Total pour ces cinq informations : 1 article, 2 brèves, soit en tout, 863 mots.
Evènement : L’otage franco-colombienne Ingrid Betancourt est libérée (relevé du 3 au 31 juillet 2008).
Libération : 26 articles, 14 brèves (14 476 mots)
Le Monde : 35 articles, 8 brèves (18 662 mots)
Le Figaro : 46 articles, 22 brèves (25 461 mots)
Aujourd’hui : 30 articles, 11 brèves (13558 mots)
Sud-Ouest : 36 articles, 15 brèves (18 002 mots)
Total : 173 articles, 70 brèves (90 159 mots)
Quelques (mauvaises) photocopies du Plan B pour compléter les exemples ci-dessus.
Point n’est besoin d’épiloguer, les chiffres parlent d’eux-mêmes. Mais chacun devra se demander si c’est l’information véhiculée par tous les médias qui est importante en elle-même, ou si son importance dans l’opinion est le résultat de la quantité de commentaires qu’elle a suscités dans lesdits médias… Et si c’est le cas, pour quelle raison celle-ci est ainsi promue alors que d’autres passent à la trappe.
Imaginons seulement un instant que les 5 informations sociales et économiques aient été les suivantes : de 500 millions à 1,2 milliards de perte pour la Sécu du fait des fraudes d’usagers indélicats, création de 660 emplois suite à un rachat de société, mort d’un patron en plein conseil d’administration, grande manifestation à Caracas contre Hugo Chavez ou 20 journalistes en grève de la faim à Cuba… Selon vous, les journaux mentionnés n’auraient-ils pas publié plus de 863 mots sur ces sujets ? Et pourtant sur le strict plan événementiel, rien ne rend ces dernières infos supposées plus importantes que celles bien réelles que la presse a négligées : la différence ne tient qu’à l’orientation idéologique pour laquelle elles peuvent servir d’arguments. Et combien d’espace la presse —en dehors de l’Huma— a-t-elle consacré à Salah Hamouri, le franco-palestinien véritable otage de l’état d’Israël arrêté à 20 ans pour délit d’opinion et en prison depuis plus de 5 ans ? Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà…
Le premier formatage des esprits se fait donc par le choix de ce qui sera porté à la connaissance publique : le bon peuple n’a pas besoin de tout savoir ! Mais parfois, l’événement est impossible à omettre sous peine sous peine d’être démasqué et accusé d’une manipulation trop grossière qui serait contre-productive et mettrait en lumière le procédé. Alors le second outil de minoration sera ce que les gens du métier appellent le « format« . Une brève, une chronique, un article… autant de façons de hiérarchiser l’information, de même que sa place la Une ou la page 7 n’auront pas le même impact. Autant de façons de reléguer l’info gênante qu’on ne peut pas complètement passer sous silence, ou au contraire de mettre en valeur celle qui renforce notre position idéologique. Ces procédés sont connus de tous ; prenons un simple exemple tout récent avec l’Islande dans la crise européenne actuelle : elle a laissé tomber les banques, avec —horreur pour la commission européenne !— consultation démocratique par référendum… Londres et Amsterdam ont couvert les pertes de leurs épargnants nationaux et renégocié la dette islandaise d’Etat à Etat au taux de 3% et Reykjavik commence à retrouver de la croissance. La Grèce, qui s’est soumise aux exigences du FMI, paie jusqu’à 11,7% d’intérêts et l’Irlande 8%; ces deux pays n’arrivent à se sortir de la crise… La presse aime bien mettre en exergue les « bons élèves » (quel vocabulaire dégradant !) du FMI, mais quand ça marche chez les moutons noirs, mieux vaut ne pas trop insister… Avez-vous vu de grands titres, sûrement non, il fallait, le 8 décembre dernier bien chercher l’information dans le Figaro, pour lire :
«La reprise islandaise met en lumière les difficultés de l’Irlande. Les deux pays, de taille modeste, ont tous deux vécu une crise bancaire d’une ampleur inégalée. Mais ils ont réagi de façon opposée. Le Tigre celtique a choisi de soutenir ses banques à 100%. Résultat, les contribuables doivent payer l’essentiel de la facture de la crise, via un plan de rigueur sans précédent. L’Islande a quant à elle décidé de faire payer une partie de la facture aux créanciers des établissements financiers. Elle a dévalué sa monnaie et combattu la fuite des investisseurs en contrôlant les entrées et sorties de capitaux.
Tiens, tiens… Mais alors, on peut tenir tête aux banques, être maître de sa monnaie et empêcher le fuite des capitaux ! Bref, l’inverse exact du discours habituel destiné à nous affoler. Et le pire (pour l’idéologie dominante), c’est que ça marche ! Le journal de droite poursuit ainsi :
Aujourd’hui, la petite île arctique apparaît comme un modèle: son taux de chômage reste sous les 8% et son déficit public se limitera à 6,3% cette année, contre plus de 30% en Irlande à cause du sauvetage des banques. «Parmi les pays du nord en difficulté -Irlande, Estonie, Lettonie- l’Islande a, de loin, enregistré les plus gros excès en terme de dette. Mais grâce à la magie de la restructuration (des dettes bancaires, NDLR) et de la dévaluation, l’île fait mieux que les autres», avance le prix Nobel d’économie Paul Krugman.»
Oui, vous avez bien lu : restructuration de la dette et dévaluation ! Exactement l’opposé de la doctrine de la pensée unique eurolibérale et du bras armé de la globalisation, le FMI.
Si je mentionne cette information ici, c’est qu’il est probable qu’elle ait échappé à nombre d’entre vous, car ce qui devrait être un scoop : à savoir réussir à sortir de la crise financière sans faire payer l’addition au peuple, est resté une information bien discrète. On comprend pourquoi quand on lit que les créanciers —autrement dit, le capital— paieront une partie de la facture. L’information économique était trop importante, dans le contexte des dominos européens qui tombent un par un, pour que l’impasse soit totale dans la presse « sérieuse« , il fallait donc la rendre la plus discrète possible, ce qui explique qu’elle ait échappé à ceux qui ne la cherchaient pas et suscité si peu de commentaires de la part des chroniqueurs zélés de l’Europe qui protège…
Donc, deux procédés : omission ou minoration pour reléguer l’information contrariante, et à l’opposé, bien sûr, les procédés symétriques : l’imposition, c’est-à-dire le matraquage —souvenez-vous de la campagne du « oui » de 2005— et l’écran, la nouvelle —souvent un fait divers— qui va capter l’attention et donc détourner le regard. En période de crise du capitalisme, la météo et le sport deviennent vite des têtes d’affiches et occupent les 15 premières minutes des journaux télévisés et les unes de la presse papier. Ainsi, aujourd’hui, lundi 21 décembre, il n’y a pas d’information qui ressorte d’elle-même de l’actualité, aussi la presse a-t-elle libre cours pour choisir ce qu’elle souhaite souligner, voire, à la rigueur, caser un « marbre« , une info froide conservée sous le coude comme bouche-trou, par exemple un dossier sur les villes qui ne respectent pas la loi SRU…
L’affaire du Médiator fait les unes d’Aujourd’hui en France et du Figaro, toutefois sous des angles différents : le premier assez indirectement, à travers les régimes amaigrissants, donne la parole à l’ordre des médecins sous un important titre alarmiste et accrocheur, le second met en valeur le ministre de la santé, Xavier Bertrand, avec photo en médaillon et nous présente le gouvernement en dénonciateur d’un scandale qui ne le concernerait pas. Libé se partage entre la météo et le dixième anniversaire de la loi SRU, tandis que La Croix, avec son habituel titre bicolore revient sur les évènements en Côte d’Ivoire. Ce que nous révèle cette variété du jour, c’est que nous ne sommes pas devant des évènements dont la hiérarchie ressort d’elle-même, mais bien devant des choix éditoriaux, liés, d’une part à l’orientation idéologique de l’organe de presse : on ne peut s’étonner que le Figaro caresse Xavier-le-roquet dans le sens du poil, que Libération pose la question du logement social, ni que le quotidien catholique ne s’émeuve du sort des populations menacées, choix éditoriaux liés d’autre part aux attentes des destinataires : la cible sociale, plutôt populaire pour Aujourd’hui, qui joue de la fibre alarmiste et de l’émotion (adoption des enfants haïtiens); public plus cultivé —le décès de Jacqueline de Romilly y est à la une— et plus politisé pour le journal de Dassault comme pour l’organe officiel du social-libéralisme ; enfin le quotidien des Augustins de l’Assomption vise évidemment un public à sensibilité religieuse sous un angle souvent plus attaché à l’élément humain.
Ces orientations idéologiques de l’émetteur et les attentes du lectorat-récepteur vont donc déterminer les choix éditoriaux, mais aussi l’angle sous lequel l’information sera traitée ; on l’a entrevu ci-dessus avec la question du Médiator, ou celle de l’humanisme chrétien, on pourrait aussi le remarquer avec la météo, toujours dans la presse d’aujourd’hui :
Constatons déjà un point commun aux trois quotidiens, outre le sujet météorologique : la polysémie des titres. Un bon titre, pour être accrocheur doit interpeler, amuser le lecteur, lui adresser le clin d’œil d’un jeu de mot — »titreur » est maintenant une profession à part entière et le titre n’est plus que rarement choisi par l’auteur de l’article. S’il ne s’agit que de l’automobiliste qui n’avance pas pour le gratuit de Bolloré, le flocon en pagaille de Libé fait sonner en sourdine la petite musique de l’impréparation et de la désorganisation des autorités, génératrices de pagaille sur les routes et dans les aéroports ; quant à l’Huma, si le terrain est glissant, ce n’est pas tant lié au verglas qu’au choix des privatisations qui ont démantelé le service public… Une même info peut donc offrir des approches très différentes.
On reviendra bientôt (après les fêtes ?), par le biais d’une autre série de « unes« , plus anciennes, sur cette question de l’angle sous lequel est traitée une information, mais ça suffit pour aujourd’hui.
JPR




