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Question de point de vue
Catégorie: en France, international, Langue & idéologieUne carte de vœux un peu kitch —on a même ressorti les outils— pour sacrifier aux usages saisonniers, mais en nous rappelant que les vœux pieux ne suffisent pas et que ce qui va compter ce sont nos actes dans l’année à venir, laquelle devrait être d’une grande importance politique, c’est-à-dire importante pour notre pays, notre société, nos vies. Je nous souhaite donc à tous une bonne gauche, mais celle-ci ne se fera pas toute seule, ni grâce à l’Europe « qui nous protège« , ni grâce au FMI, c’est même contre eux qu’il va falloir la construire… Et il y a urgence !
Revenons à notre série sur les médias, avec le billet annoncé sur l’angle selon le quel on traite un sujet, et commençons par une anecdote.
L’histoire remonte au printemps 2003 et a eu pour cadre un collège de la région —je n’avais pas encore le bonheur d’être retraité ! Tous les ans, sous les auspices de l’Inspection Académique, se déroule une journée de la presse, où nous sommes censés initier nos élèves à la lecture critique du journal. On se doute bien que pour rien au monde je n’aurais perdu une telle occasion de pervertir la jeunesse, aussi avais-je demandé au documentaliste de mon établissement de mettre à ma disposition un échantillon de quotidiens représentant un éventail d’opinions suffisamment large, en vue d’une étude comparative des « unes », mon intention étant de montrer les choix rédactionnels qui font mettre en exergue un évènement ou un autre en fonction des orientations idéologiques de la parution. Il a donc choisi quatre titres : le Figaro, La Croix, Libération et l’Humanité, que je découvris donc en même temps que les collégiens en entrant dans les locaux de la bibliothèque.
Il faut dire qu’un seul et même évènement —car il s’imposait du fait de son importance historique— s’étalait à la « une » de tous : le hasard avait placé cette journée de la presse au lendemain de l’agression anglo-américaine en Irak ! Le choix du sujet. était donc dicté par l’actualité et non par la noirceur d’âme d’un directeur de rédaction manipulateur. Voici les « unes » en question :
Mais si le thème était imposé par l’importance de l’évènement, l’angle sous lequel il serait abordé ne l’était pas. Décrypter une information exigera donc de se poser la question « pourquoi avoir choisi de la traiter sous cet angle ? » et, plus précisément, ce qui nous éclairera sur les motivations qui ne sont pas toujours affichées, ce sera de se demander : « si cette info était un argument à l’appui d’une thèse, quelle serait celle-ci ? » Si, au nom d’une apparence d’objectivité de la presse, la thèse défendue n’est pas brutalement assénée, elle est toujours sous-jacente et inférée par l’orientation argumentative qui découle de l’angle de traitement de l’information.
Donnons cette définition de ce qu’on appelle « un argument » : élément signifiant (énoncé, image…) qui oriente son destinataire vers une conclusion, ladite conclusion étant la thèse soutenue mais pas nécessairement explicitée par l’émetteur. En l’occurrence, et pour faire simple, deux thèses s’affrontaient en mars 2003 : pour ou contre l’intervention de la coalition en Irak, mais comme il est généralement difficile de justifier ouvertement une guerre, et plus encore une guerre d’agression, il faudra donc pour ceux dont c’est l’intention jouer sur des nuances, des effacements, des omissions…
Ce qui saute aux yeux, c’est que deux quotidiens (le Figaro et Libération) ont abordé le sujet sous l’angle militaire et placent, par l’illustration, notre regard au cœur des forces de la coalition, les deux autres présentant la guerre à travers ses conséquences sur les populations civiles, ce qui tendrait davantage à la condamner —mais on verra que ce n’est pas si simple, car condamner la guerre pour sa cruauté relève du sens commun et nul, aujourd’hui ne se hasarderait à louer ouvertement la noblesse et les vertus viriles du massacre des populations… La question n’est pas seulement de dénoncer la guerre mais de déterminer à qui on en impute la responsabilité.
Voyons Le Figaro de plus près. Le sur-titre nous explique « Georges W. Busch a préparé les Américains à l’imminence d’une offensive militaire contre le régime de Saddam Hussein.» Le titre étale sur quatre colonnes «Irak : l’ultimatum a expiré, les scénarios de la guerre.» surmontant une photo où l’on voit un soldat de la coalition installant un engin meurtrier sous l’aile d’un avion, avec ce commentaire « le Pentagone est prêt à frapper avec un dispositif militaire impressionnant en vue d’une guerre courte.»
Certainement rien de mensonger dans ces affirmations, mais y parle-t-on de feu, de fer et de sang ? Non. L’ennemi désigné n’est pas le peuple, ni même l’armée d’Irak, non, c’est le régime de Saddam Hussein : on bombarde, brûle, mitraille… un régime ! Ellipse complète sur le nombre de morts et l’ampleur des destructions qui seront nécessaires pour y parvenir. D’ailleurs, cette guerre est présentée implicitement comme la conséquence logique du fait que l’ultimatum a expiré, oubliant que ce choix n’a pas été soumis à l’aval du Conseil de Sécurité de l’ONU, où il se serait certainement heurté aux vétos français et russe et ne précisant pas l’autorité dont il émane… mais rassurons-nous, ce sera une guerre courte. Huit ans après, il serait facile d’ironiser ! Tout est donc fait par le journal pour minimiser l’acte criminel commis par les Etats-Unis au mépris du droit international. Bon, me direz-vous, c’est normal, c’est un canard bien à droite qui ne peut qu’afficher (discrètement) sa sympathie pour les néo-conservateurs américains et leur lobby militaro-industriel. Mais quid alors de Libération, supposé de gauche ?
Libé fait sobre : la belle perspective tout en camaïeu d’une colonne de chars se voilant des sables du désert et fonçant vers un objectif nommément désigné par le gros titre : Saddam. Même déplacement rhétorique du sens que le Figaro pour escamoter la brutalité meurtrière de l’opération, même explication aussi, sous le titre : « L’ultimatum lancé par George W. Busch a expiré cette nuit…» sans la moindre trace, bien que le président des USA soit désigné comme auteur de l’ultimatum, de dénonciation du non-respect du droit international. De surcroît la qualité esthétique de la photographie et le format pleine-page, le rythme et l’ordonnancement régulier des lignes et masses qui la composent font sortir de l’image un sentiment de détermination et de puissance guerrière : « Le va-t-en guerre, il faut y aller, qui bouffe de la géographie avec des cocardes en papiers…» aurait chanté Léo Ferré…
Quelles que soient les divergences idéologiques qui séparent ces deux organes de presse, leurs « unes » du fait du « choc des images et du poids des mots« , selon la formule de Paris-Match, argumentent exactement de la même manière et occultent totalement la dimension humaine du conflit, le limitant presque à une opposition personnalisée Bush-Saddam, dont les noms figurent sur les deux « unes ». Notre objet n’est pas ici de refaire l’analyse politique de la 3ème guerre du golfe, mais de constater que ces deux journaux partagent les mêmes attendus idéologiques (une certaine représentation occidentale de la démocratie libérale) ce qui les conduit finalement à minorer une agression criminelle et illégale au regard du droit international, parce qu’elle concerne un pays dont la culture politique n’est pas conforme à la représentation occidentale de ce que doit être, selon eux, une « démocratie ». Comprenons-nous bien, il ne s’agit pas de justifier le régime de Saddam Hussein dont, d’ailleurs, les communistes irakiens furent les première victimes, mais de mettre en lumière le même moule idéologique —celui d’une démocratie des apparences, plus attachée à la forme qu’au fond— dans lequel se coule aussi volontiers la droite conservatrice qu’une certaine gauche pour qui le libéralisme politique et économique est un horizon indépassable.
Le point de vue est radicalement différent pour les deux autres quotidiens dont les orientations idéologiques affichées (communiste pour l’un, catholique pour l’autre) les situent plus volontiers du côté du peuple et des victimes —révolte ou compassion— que des grandes considérations géopolitiques désincarnées. Dans les deux cas, l’élément humain est, cette fois, central et tend à dénoncer la guerre à travers ses conséquences pour les populations civiles. Est-ce que pour autant les deux journaux apportent des arguments à la même thèse ? Voyons cela de plus près et examinons plus précisément, où chacun des deux quotidiens nous place exactement…
Pour l’Huma, on est de prime abord et en très grands caractères « dans l’enfer de Bagdad » d’ailleurs, le reportage annoncé émane de l’envoyé spécial du journal dans cette ville. La photographie représente un homme devant les ruines de ce qu’on suppose être sa maison et le commentaire explique que les populations civiles sont durement éprouvées. Enfin, le pied de page affiche sur la même largeur que le titre du journal les mots « contre la guerre » pour évoquer la journée de manifestation à cet effet, avec en vignette, une petite photographie où le même slogan apparaît deux fois sur des banderoles. La prise de position est donc claire et conforme aux traditions pacifistes de la gauche française et plus particulièrement des communistes qui ont dénoncé toutes les sales guerres. Les fauteurs de guerre, Bush, Blair et Aznar sont nommément désignés comme tels.
Le message de La Croix est beaucoup plus ambigu, même s’il est lui aussi centré sur l’élément humain, à savoir l’image d’une scène d’exode d’un fort impact visuel, avec au centre un enfant, tétine à la bouche et l’air terrorisé. Le titre principal souligne bien le mot guerre, mais ne l’assortit d’aucune dénonciation explicite et les sous-titres, en annonçant différents axes d’analyse, restent très flous et bien discrets sur les conséquences humaines. Qu’on en juge :
- Les leçons de six mois de batailles diplomatiques
- L’offensive aérienne anglo-américaine devrait être brêve
- L’Union Européenne profondément divisée
- A Bagdad, le nonce apostolique reste
- Les associations humanitaires se préparent à agir
Seules trois de ces cinq annonces sont des phrases verbales, les autres par la nominalisation occultent une partie du message : quelles sont les leçons ? Qu’est-ce qui divise ? Il faudra se reporter à l’article pour le savoir. Les trois informations qui ont mérité un développement complet de phrase sont celles qui concernent la guerre en elle-même : pour la première, c’est la reprise des communiqués officiels des forces armées de la coalition sur la brièveté supposée des opérations, la seconde s’intéresse à ce qui se passe à Bagdad, mais sous l’angle mineur et assez inattendu du maintien sur place de l’ambassadeur du Vatican et la dernière sur la charité organisée prête à venir au secours des victimes (dont le journal ne parle cependant pas directement ici) : donc, les trois informations concernant la guerre sont encore une fois de nature à en minorer les conséquences : brièveté des raids, si peu de risques que le nonce reste sur place et de toute façon les associations sont prêtes à réparer les dégâts…
L’image, par contre, illustre la barbarie des guerres, mais de quel point de vue ? Regardons-la de plus près :
Et surtout, lisons la légende :
Les Kurdes irakiens quittent Irvil, dans le nord du pays, par peur des représailles des troupes de Saddam Hussein.
Inutile, je pense, de préciser dans quel sens cet élément argumente…
On constate donc que trois des quatre quotidiens examinés, sans qu’ils approuvent explicitement l’agression —ce n’est d’ailleurs pas la position du gouvernement français— tendent à la justifier implicitement en fournissant au lecteur des « éléments de langage » (comme on dirait aujourd’hui) qui l’étayent et dont la concaténation et la répétition nous mènent logiquement à la conclusion non formulée que cette guerre était un (petit) mal nécessaire à un (grand) bien. On apprécie aujourd’hui leur clairvoyance !
Il ne s’agit évidemment pas de réduire tout le contenu d’un journal à sa « une », mais l’impact de celle-ci, en ce qu’elle construit déjà les horizons d’attente du lecteur et concentre l’attention sur le cœur du message à faire passer, est capital, d’autant plus qu’elle est la « vitrine » du journal, affichée dans les kiosques, mentionnée dans les revues de presse : elle fait partie de cette forêt de signes qui nous entourent et se donnent à nous comme les outils de construction de notre propre pensée et ainsi constituent le mécanisme par lequel l’idéologie dominante se produit et se reproduit, structure de façon souterraine notre réflexion et fait de nous à la fois ses supports et ses vecteurs.
JPR
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Merci Jean-Paul pour cette passionante analyse!
Amitiés
Yveline
Merci de ton indulgence…
J’en profite pour signaler un bon article d’Acrimed sur l’image et l’idéologie : http://www.acrimed.org/article3503.html
Amitiés
JPR
Magistral ! Merci . Et en plus j’ai appris un mot ! De ce pas je vais me renseigner sur sa signification. Bonne concaténation euh bonne continuation à vous !
Fraternellement
Marie-France
Bienvenue sur le blog et merci de votre commentaire.
salut et fraternité,
JPR