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Le maillon faible

chacun pour soi et tous contre un !


Ce qui fait la qualité et la noblesse d’un sport ou d’un jeu collectif, c’est la cohésion de l’équipe et la solidarité des joueurs entre eux!: “un pour tous, tous pour un”. L’individu singulier se fond dans le groupe pour mieux s’y réaliser dans l’action collective, de même que le groupe ne tire sa valeur que de la riche diversité des individus aux talents multiples et différents qui le composent.

Cependant, chaque époque secrète ses valeurs et notre triste merdonité libérale ne semble pas avoir choisi celles de la solidarité… La télévision qui est la fois le reflet servile de certaines représentations sociales et un appareil idéologique qui prépare et manipule les consciences en offre des exemples frappants dans certaines émissions où l’une des règles —souvent la règle essentielle— est d’éliminer ses propres partenaires, de leur planter un poignard dans le ventre, avec si possible un regard larmoyant en gros-plan, les sacrifiant, successivement, à l’intérêt d’une prétendue équipe dont il ne devra, à la fin rester qu’un individu.

Adaptez cela à l’entreprise libérale, et vous aurez le “plan social” rêvé du Médef où les travailleurs se licencieraient eux-mêmes sous l’oeil ému des actionnaires…

C’est le principe, par exemple, de l’émission de TF1 “Le Maillon Faible”, dont les questions-prétextes ne réclament ni érudition ni réflexion mais juste une connaissance superficielle de l’actualité, alors que l’intérêt du jeu ne réside que dans la manière dont les “partenaires” s’unissent de façon conjoncturelle et provisoire pour éliminer celui, fût-il le meilleur, qui pourrait faire obstacle, aux yeux de chacun, à sa propre victoire individuelle, le but du jeu étant que l’activité collective ne profite qu’à un seul. Une autre qualité, c’est vrai, est demandée aux joueurs!: celle d’être de bons spéculateurs, d’être capables de réclamer au meilleur moment le gain accumulé, comme le boursicoteur qui ramasse son profit avant que l’action ne baisse… Et tout cela sous le regard hautain et les commentaires toujours quelque peu méprisants de la maîtresse femme qui arbitre, sans un sourire, l’autodestruction de l’équipe…

Même s’il y a évidemment une dimension parodique à ce genre d’émission, comment ne pas voir dans de tels divertissements l’image de notre société où tout ce qui unit les hommes dans des projets collectifs se désagrège au profit des égoïsmes privés, où tout ce que des siècles de difficile construction avaient édifié —états, droit, organisations représentatives démocratiques, civisme, services publics, système solidaire de protection sociale, etc.— s’émiette pour mieux permettre le libre accaparement de l’argent-roi par les cannibales de la spéculation!?

Alors, oui, disons-le, les temps modernes sont bien ceux de la merdonité. Mais ajoutons tout de suite que rien n’est fatal et que l’action déterminée et solidaire peut faire obstacle à cette dérive économique et, par voie de conséquence, morale. Que chacun se mobilise, à son niveau et selon ses possibilités, dans son entreprise comme dans sa ville, par son engagement ou par son vote communiste, dans son comportement de consommateur ou par son action syndicale, politique, associative, civique. Que chacun exerce pleinement sa souveraineté de libre individu pour le plus grand profit de tous. Et s’il y a des maillons faibles, qu’ils tirent leur force nouvelle de l’union retrouvée contre ceux qui tirent profit de la désunion.

JPR

PDF du Contrepoint version papier de janvier 2002

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