Compétitivité…

Dessin paru dans l’Huma du 13 novembre 2012

C’est le maître-mot actuel de la merdonité libérale. Ultra-libérale, social-libérale… comme vous voulez.  Il nous est imposé par l’ensemble des médias comme l’impératif catégorique de l’action gouvernementale pour créer des emplois, l’exigence première d’une saine économie et l’ultime recours contre la supposée décadence industrielle de notre pays. Pourtant, curieusement d’un point de vue lexical, le capitalisme s’est développé et a dominé l’Occident —et davantage— pendant plus d’un siècle sans que ce mot ne soit utilisé ni n’apparaisse dans aucun dictionnaire… si l’adjectif compétitif existe bien dans le Grand Larousse de la langue française de 1972, nulle mention n’y est faite du substantif lui correspondant. C’est donc là un vocable d’usage assez récent : ses premières attestations écrites, avant d’être promu à la dignité suprême du dictionnaire se situent dans les années 60, elles se trouvent d’abord dans des textes portant sur l’économie et l’entreprise, au moment historique où les conceptions libérales reprennent du poil de la bête après les trente glorieuses plutôt marquées par le keynésianisme. Alors, comme à chaque fois qu’on voit apparaître un mot nouveau, on doit s’interroger sur les besoins idéologiques qui ont présidé à son avènement : pourquoi brusquement un concept neuf a-t-il été nécessaire pour transcrire la vieille réalité capitaliste de l’exploitation de l’homme par l’homme ?  Voilà la question que nous inspire aujourd’hui le rapport Gallois et la nouvelle reculade d’un gouvernement qui a peur des pigeons.

Les bases du problème

Pour faire court, et peut-être un peu simpliste, disons que la compétitivité se définit comme l’aptitude à faire face à la concurrence. On pourrait déjà objecter qu’elle ne pose problème que dans un monde où cette concurrence, bien sûr libre et non faussée, est la règle et qu’il suffirait de changer la règle pour que la question se pose tout autrement, par exemple en repensant le système en termes de coopération et non de rivalité. C’est évident, et sortir de l’économie de marché est la seule façon de régler définitivement le problème, car la compétitivité est le moteur même du système capitaliste libéral et l’outil économique par excellence pour tirer le maximum de profit du travail. Elle repose sur un double principe que connaît bien toute ménagère qui fait son marché : la meilleure qualité et le moindre prix. Pour être complet, il faudrait ajouter le marketing dont le but —inavoué— est de fausser le jugement de ladite ménagère. Tout cela semble du bon sens le plus grossier et une vision apologétique et bien angélique du capitalisme nous dictera que le progrès, à travers l’amélioration de la qualité des productions et l’élévation du niveau de vie par la baisse des prix, découlent naturellement de cette « saine émulation » que prétend être cette concurrence. Si on réfléchit un peu, on se dit quand même que depuis le temps que ces recettes sont mises en œuvre, nous devrions baigner dans l’opulence… Pourquoi n’en est-il pas ainsi ?

D’abord, parce que le produit fini à un coût réel —on apprenait ça de mon temps à l’école primaire sous le nom de prix de revient. Ce dernier est constitué de celui des matières premières augmenté de la valeur ajoutée du travail humain et de l’amortissement de l’infrastructure industrielle. Pour en définir le prix sur le marché, il faudra y ajouter la rente du capital versée aux actionnaires dont la tâche essentielle est de regarder grossir leur tas d’or.  Ensuite, pour qu’une entreprise tourne, il lui faut d’une part des commandes et d’autre part de la trésorerie. Voyons donc ces points un à un.

Les matières premières sont elles-mêmes sur un libre marché spéculatif : on sait que la cargaison de blé d’un navire, par exemple, change souvent dix ou vingt fois de propriétaire, et chaque fois de destination, entre son point de départ et son port de déchargement au gré des variations du cours des céréales. Cela, bien sûr, ne profite en rien à ceux qui ont tiré ces richesses de la terre, ce n’est que jeu marchand. On sait aussi que des spéculateurs peuvent limiter l’offre en stockant les marchandises, par exemple en laissant le cargo naviguer, pour faire grimper les prix… Sans intervention politique forte sur la finance, tout cela est non seulement possible, mais la règle générale et constitue une donnée non négligeable du prix d’un produit fini mis sur le marché.

Le prix du travail, c’est la somme qui est nécessaire pour que celui qui vend sa force ou sa compétence soit en mesure de restaurer et d’entretenir celle-ci à l’issue de sa journée : se loger, se nourrir, se chauffer, se soigner, élever ses enfants, main d’œuvre future… Cela induit une rémunération directe, versée sous forme de salaire et un coût indirect à travers les cotisations pour la protection sociale : les deux font partie de la rétribution normale de la valeur ajoutée par le travailleur et permettent la reproduction de sa force de travail. On comprend tout de suite le mauvais coup antisocial qui consiste à transférer ces cotisations, correspondant au prix versé par l’employeur pour le travail accompli, sur les ménages —donc en majeure partie les employés eux-mêmes— à travers, par exemple la CSG ou la TVA, ce que ne ferait jamais, pourrait-on penser, un gouvernement se réclamant de la gauche…

La goinfrerie capitaliste —les dividendes, cette plus-value volée au travail par la seule loi de la fortune et de l’inégalité sociale— augmente ce coût général du produit mis sur le marché. À celle-ci, il faut ajouter l’investissement et la trésorerie qui dépendent du bon vouloir des banques et organismes financiers, lesquels exigent des taux de plus en plus prohibitifs pour rémunérer leurs prêts.  Si prohibitifs d’ailleurs qu’ils coûtent beaucoup plus chers aux entreprises que ces « charges » prétendues insupportables sur lesquelles Madame Parisot et le Médef pleurnichent tant et tant… Mais à leur sujet, on ne les entend guère —peut-être parce qu’eux-mêmes ont placé dans cette finance —qui n’est pas une entité abstraite— les excédents monétaires qu’ils ont volés au travail, car ils appartiennent précisément à cette oligarchie financière qui tire un profit indécent de la généralisation de la misère. Un gouvernement de gauche, bien sûr, combattrait cette financiarisation de l’économie, créerait un pôle public bancaire, voire nationaliserait les organismes financiers et on n’entendrait pas  la patronne du Medef, plus que rassurée, trouver la conférence de presse présidentielle «marquée du sceau du principe de réalité» et affirmer que Hollande «a raison» dans son analyse de la situation ni que sa «politique en faveur de la compétitivité de notre pays» est la bonne.  Auguste Bebel, grande figure du socialisme allemand, disait : « quand la bourgeoisie loue mon action, je me demande quelle erreur j’ai commise ». Certains devraient en prendre de la graine.

Bon j’arrête là pour ce soir, ce premier volet sur la compétitivité qui a simplement consisté à poser les éléments qui constituent le prix d’un produit sur le marché. Mais il est bien simple à comprendre que, par l’austérité, on réduit la consommation et par voie de conséquence le carnet de commande des entreprises, donc que le remède supposé risque d’être bien pire que le mal : voir ce qui se passe en Grèce, en Espagne, au Portugal… D’ailleurs n’a-t-on pas entendu aujourd’hui même que la zone euro était officiellement en récession, après une baisse de 0,2% de son PIB au 2ème trimestre, suivie d’une autre de 0,1% au troisième ?

(à suivre)

JPR


 

 

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