Contrepoint » « Les Français pensent que…»

« Les Français pensent que…»

Combien de titres ont exploité ce succédané de suffrage universel que constitue le sondage d’opinion ?  Rien que cette semaine, le 18 janvier, BVA-L’Express-Orange nous annonçait une large défaite de Sarkozy, aussi bien contre Strauss-Kahn que contre Aubry, tandis que du même baromètre, le Nouvel Obs retenait une légère amélioration du score du tandem président-1er ministre, et cela alors que, selon une enquête Viavoice-Le Point de l’avant-veille le chef de l’État était au contraire en baisse… Paris-Match-Ifop préférait titrer, le 18 également, sur la chute de Madame Royal et la popularité ascendante de DSK et de Monsieur Hulot (Hélas, pas celui de Jacques Tati !). La mouture Ipsos-Le Point de lundi dernier, quant à elle, soulignait à l’opposée une baisse de DSK et la remontée de François Hollande !  Finalement chacun ne retiendra que ce qui lui convient et nul ne s’y retrouvera vraiment.

Et je n’ai abordé que les sondages politiques, je n’ai pas parlé du plébiscite de Morandini ni de ce que « les Français pensent » de l’euthanasie ou du mariage homosexuel…  Bon, vous avez compris qu’aujourd’hui ce billet serait consacré au rôle des sondages dans le travail de l’idéologie, sondages dans lesquels Jacques Fauvet, directeur du Monde, voyait un des deux principaux maux du monde moderne, l’autre étant les… sex-shops.

Face à eux, le public va être partagé entre la confiance qu’inspire une argumentation chiffrée et d’apparence scientifique et la crainte, non totalement injustifiée, d’être manipulé. Pour comprendre ce qu’un sondage peut à la fois avoir d’intéressant en tant qu’indicateur et de manipulatoire en tant que rouage de l’appareil idéologique de la classe dominante, il nous faudra analyser successivement les trois étapes de sa réalisation : d’abord,  le choix du sujet, puis, la préparation du questionnaire avec la méthodologie adoptée, et enfin, la synthèse des résultats sous forme de commentaire. Ces étapes constituent trois niveaux différents du travail idéologique.

1° Le choix du sujet

Les quelques exemples cités en introduction montrent le caractère quasi obsessionnel de certains sujets, et au-delà des baromètres politiques mensuels et des sondages électoraux, ce qu’on ne peut manquer de remarquer, c’est la fréquente personnalisation des questions : DSK, Sarkozy, Eva Joly, etc. a-t-on vu un sondage pour l’élection présidentielle qui porterait seulement sur le parti politique alors que les candidats ne sont même pas encore connus ?  Probablement pas, et si la TNS-Sofres enquête sur l’image du FN en général, sans oublier toutefois des questions sur Marine Le Pen, l’Ifop, CSA et Ipsos, LH2, eux, ne s’intéressent spécifiquement qu’à cette dernière en ce début d’année. Une telle personnalisation est à la fois la conséquence du régime présidentiel et une façon de le conforter dans les esprits, et aussi, plus insidieusement, une façon de faire primer l’individu sur les projets politiques.

Ce qu’il faut considérer, c’est que la plupart du temps, l’enquête est commandée par un organe de Presse et le choix du sujet obéit de ce fait aux mêmes règles de sélection de l’information que ce que nous avions évoqué dans les billets précédents : il est dicté à la fois par ce qui est commercialement rentable et ce qui est idéologiquement conforme aux orientations de la rédaction : BFM commande un sondage à CSA sur le temps de travail en parallèle avec la déclaration de Manuel Valls contre les 35 heures ; l’Humanité s’adresse à l’Ifop pour recueillir la position des Français sur l’idée de limiter les salaires les plus élevés, ces enquêtes sont des choix rédactionnels, dont les résultats, sous l’apparente rigueur des chiffres, seront autant d’arguments pour étayer la position que le journal souhaite voir prévaloir.

2° les questions

Pour que celles-ci soient pertinentes, l’élaboration des questions du sondage exige une double compétence : la connaissance du sujet, qui ressortirait plutôt au journaliste, et celle de la méthodologie qui appartient davantage à l’institut. Le journal aura souvent une exigence qu’on pourrait résumer ainsi :  » titre-choc, chiffre-clé », dans le but de marquer l’opinion, alors qu’une méthodologie scientifique exigerait une approche plus nuancée, à travers de nombreuses questions, croisées, recoupées, mais dont l’interprétation imposerait des explications longues et complexes peu compatibles avec les raccourcis frappants qui excitent la curiosité et sont repris dans les revues de presse et bulletins d’information —publicité toujours bienvenue pour la publication qui l’obtient…  Il y a donc là un conflit entre la présentation médiatique réductrice et la démarche scientifique prudente, et comme c’est celui qui paie qui finit toujours par avoir raison, on devine au profit de laquelle il se réglera.

Même si bien souvent une rédaction se contente de commander un sondage en laissant l’institut élaborer les questions, celui-ci aura à cœur d’anticiper les attentes de son client pour lui livrer clés en main le produit qu’il souhaite et sacrifiera la rigueur scientifique, d’autant plus facilement qu’elle a un prix ! Il faudrait en effet pré-tester la pertinence des questions sur différents échantillons de population pour mesurer les artefacts qui découlent de leur formulation, de la compréhension des sondés ainsi que de l’impact sur la réponse donnée de relation de ces derniers avec le sondeur. Autant de paramètres bien connus des sciences humaines mais dont la prise en compte aurait un coût et un poids méthodologique peu conciliables avec le fonctionnement actuel et les impératifs commerciaux des médias comme des instituts de sondage.  Un exemple célèbre a été observé aux États-Unis (1975) avec la question « verriez-vous une objection à ce qu’un membre de votre famille épouse un noir ? » 72% (des blancs) ont répondu « oui », mais ce taux descendait à 26% si le sondeur était lui-même noir !

Attardons-nous d’ailleurs un peu sur ces instituts : constituent-ils des instances scientifiques neutres ?  Tout le monde sait que l’actuelle présidente du Medef, Laurence Parisot, est toujours vice-présidente de l’Ifop, après en avoir été la PDG et après avoir commencé sa carrière à l’Institut Louis Harris… Et si tout le monde a également entendu parler des sondages que l’Elysée achetait à prix d’or (c’est pas grave, c’est nous qu’on paye !) à Opinionway, combien savent que cet institut est dirigé par Hugues Cazenave, ancien d’Ipsos, ex-directeur général d’Infométrie laquelle agence était naguère le conseil en communication politique du RPR et Cazenave y avait pour rôle, tenez-vous bien, de produire, en tant que « coach » en lexicologie, ces fameux éléments de langage qui constituent ces briques idéologiques avec lesquelles ils voudraient façonner notre pensée. Le Cazenave en question, nous révèle le Canard Enchaîné, a débuté sa carrière au cabinet de Gérard Longuet —l’ancien d’Occident et actuel beau-frère de Bolloré (encore lui, on dirait qu’on retrouve toujours les mêmes ! Serait-ce une… oligarchie ?).

Quant à la TNS-Sofres, l’Expansion pouvait écrire en 1995 au sujet de son directeur Pierre Weill : « La Sofres victime de sa réputation de balladurisme rampant depuis la campagne présidentielle ? Pierre Weill, 59 ans, politologue de Sciences Po reconverti en manager, fait mine de ne pas s’inquiéter des bruissements du microcosme parisien.»

Patronne des patrons, politologue balladurien, lexicologue de l’UMP, on voit que ces instituts sont entre de bonnes mains, celles justement qui construisent les questionnaires…  Et c’est tout un art ! Voyez-vous une différence entre ces deux questions «Lequel des deux a dominé le débat ?» et «Lequel des deux a maîtrisé le débat ?» ?  Si Opinionway a curieusement choisi la seconde formulation après le (lamentable) débat Sarko-Ségo de 2007, c’est parce que si la domination n’était guère assurée pour le candidat UMP, il avait tout misé sur la maîtrise de soi (pourtant assez inhabituelle de sa part) face à l’impulsivité et la (feinte) colère de la dame du Poitou, ainsi le choix du vocable lui donnait l’avantage dans l’appréciation de ce face-à-face, moment déterminant, dit-on, de la campagne, dont tous les médias feront écho…

Ce sont donc d’habiles lexicologues qui forgent les questions, et on sait que la formulation même de celles-ci propose à l’interlocuteur le matériel lexical qui lui permettra de construire sa réponse, d’autant plus que la majorité des questions sont, pour des raisons de traitement statistique ultérieur, des questions fermées limitant les réponses possibles.  Le sondé est prisonnier du cadre conceptuel du sondeur, tout au plus pourrait-il refuser de répondre si cette option est prévue, mais la tendance générale est cependant de choisir une réponse même si on ne sait pas, pour se montrer coopératif, par gêne de sembler ignorant ou indécis, parce qu’on a gardé quelque part en soi le souvenir vivant du maître d’école qui veut une réponse…

Un exemple bien connu rend manifeste l’impact de la formulation de la question sur la réponse (je cite une étude de Jeannine Richard-Zappella*) :

Les questions suivantes ont été posées respectivement en février et en août 1969.

— Février 1969 : « Croyez-vous en Dieu ? »

oui : 81 %

non : 17 %

absence de réponse : 2 %

— Août 1969 : « Est-ce que vous croyez en Dieu ? »

oui : 66 %

non : 29 %

absence de réponse : 6 %.

Une telle évolution en si peu de temps est évidemment hautement improbable, la différence est donc due à la méthodologie utilisée, dont un des aspects est la construction interrogative choisie. La demande faite au sondé de répondre par « oui » ou par « non » incite naturellement à la réponse positive et plus cette question est abrupte, plus le « oui » l’emportera : « est-ce que » agit comme un retardateur qui réduit la pression du questionnement et permet au sondé de prendre plus de recul par rapport à la normativité présupposé de la croyance au sein de la société. On pourrait aussi s’interroger sur le rôle des verbes introducteurs très fréquents : trouvez-vous que… pensez-vous… diriez-vous… souhaitez-vous… préféreriez-vous… estimez-vous… qui imposent des modalisations différentes (opinions, volonté, appréciations…).  Dans le baromètre politique TNS-Le Figaro magazine de cette semaine, on peut ainsi relever cette formulation : « Pour chacune des personnalités suivantes, voulez-vous me dire si vous souhaitez lui voir jouer un rôle important au cours des mois ou années à venir ? » A prendre la question au pied de la lettre, en m’en tenant à sa seule valeur locutoire (interrogation directe sur ce que je veux), je pourrais ne répondre que « oui, je veux bien » et m’en tenir là ce qui ne serait évidemment pas compris, car « voulez-vous » n’est ici n’est pas la vraie question mais une modalisation destinée à atténuer l’injonction de dire ce qu’on souhaite, qui, notez-le bien n’est pas forcément la même chose que ce qu’on croit ou estime. C’est évidemment au niveau de l’interprétation du résultat par le politologue que des glissement de sens pourront s’effectuer pour aboutir à l’inévitable formule « les Français pensent que…».

3° Le commentaire

On a tous entendu, sûrement dit et peut-être même cru « les chiffres, on peut leur faire dire n’importe quoi » et pourtant, le commentateur doit les faire parler, ce qui risque d’être fortement tautologique : si, en commentant le sondage de février 1969, j’écris « une forte majorité de Français déclare croire en Dieu », je n’apporte strictement à ce que tout le monde aura perçu à la vue des chiffres. Par contre si j’écrivais «…prétend croire en Dieu », je passerais de la tautologie à la manipulation du fait que le verbe prétendre porte le présupposé d’un éventuel mensonge concernant la déclaration, ce que l’enquête ne me permet pas de de supposer (sauf s’il y a recoupement avec d’autres questions). Le commentateur-journaliste sera aussi soumis à la tentation de ne retenir, ou de mieux mettre en valeur, les seuls éléments qui confortent sa position, transformant la démarche d’enquête qui devrait faire découvrir ce qu’est l’opinion publique sur une question, en une démarche de persuasion de cette opinion, en utilisant la force démonstrative des résultats au service d’une thèse pré-établie.

Les sondages nous apportent certes des indications et sont devenus d’inévitables repères pour nos raisonnements et nos décisions, mais il ne faut pas perdre de vue que le choix du sujet et la forme des questions n’émanent pas de nous, même si elles prétendent refléter notre vision, on sait que la question importe souvent davantage que la réponse, car, sur le plan idéologique c’est elle qui a imposé la problématique et donc fourni les cadres de notre réflexion, et au-delà des cadres idéologiques, souvent les mots eux-mêmes. Un exemple très élémentaire est la liste de ceux qui pourraient « être présidentiables »: quel critère scientifique permet de l’établir, pourquoi y faire figurer telle ou telle personnalité, mais pas telle autre ?  Ce qui est certain par contre, c’est que faire partie de cette liste —surtout avant de s’être déclaré— crédibilise une éventuelle candidature et que finalement, ainsi qu’on avait pu l’observer avec Ségolène Royal, on se trouve devant une prophétie autoréalisatrice, c’est-à-dire dont la seule énonciation modifie les comportements au point que ce qu’elle annonce se réalise. Ce qui aurait dû nous révéler un état de l’opinion n’est finalement que sa mise en scène, et il ne reste plus au commentateur qu’à parler à notre place pour nous dire ce que nous pensons.

Nous aurons, je pense l’occasion répétée de vérifier tout cela concrètement dans la période qui vient.

JPR

* Les articles cités (ou non) qui ont servi à documenter ce billet peuvent être lus dans leur intégralité sur le site de la revue « Mots ».

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