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Les étranges paradigmes de Sylvia Zappi

Sylvia Zappi est journaliste au Monde, journaliste politique que son passé trotzkyste —huit ans à la LCR— prédispose à traiter des affaires de la gauche, avec une prédilection toute particulière et généralement très perfide pour la « gauche de la gauche« . Nous allons donc, pour continuer la réflexion sur les médias et l’idéologie, nous pencher un peu sur quelques uns de ses récents articles consacrés aux rapports du PCF avec Jean-Luc Mélenchon. (on peut télécharger ici tous les textes cités)

Au préalable, définissons ce qu’est un paradigme, puisque ce mot figure dans notre titre : il s’agit d’un terme de linguistique désignant l’ensemble des éléments qui pourraient apparaître à un point donné de mon discours.  J’ai bien dit « qui pourraient« , car bien sûr, un seul, celui que j’aurai consciemment ou non sélectionné, sera effectivement actualisé par mon énoncé.  Supposons par exemple, qu’un orateur ait dit «Quel scandale !»; le journaliste qui rendra compte de son discours devra effectuer un « choix paradigmatique » entre divers verbes introducteurs, il peut ainsi opter pour « s’indigna-t-il » comme pour « éructa-t-il« , voire « glapit-il« . Chacun comprend immédiatement que —sans que le propos tenu ne soit falsifié— l’accentuation qui met l’orateur en scène dans son acte de parole n’est évidemment pas la même entre la noble indignation, le vulgaire rot ou le cri plaintif d’un chien battu !

Prenons un exemple précis avec le titre d’un article du 18 janvier : « L’économiste Christophe Ramaux claque la porte du Parti de gauche ». L’expression « claquer la porte » signifie quelque chose comme « partir avec fracas« , en manifestant fortement son mécontentement… Le choix paradigmatique était vaste : « donne sa démission du PG« , « quitte« , « abandonne » etc.  Sylvia Zappi retient « claque la porte« , or l’article commence paradoxalement ainsi « C’est un départ à bas bruit…»… Je ne comprends pas très bien l’apparente contradiction avec le titre ! Il faut donc aller vérifier à la source et lire la lettre que Ramaux a adressée à la direction du Parti de gauche.  Qu’y trouve-t-on ? Bien sûr, des critiques, sinon, il serait resté, mais quelle est la tonalité ? Plutôt celle qui justifierait un titre comme «…s’éclipse en demeurant un compagnon de route». Voyez vous-mêmes, voici comment se termine ce fracassant claquement de porte « à bas bruit« … Je cite :

[…] Cette lettre, c’est la règle, n’évoque que les motifs de rupture et elle est déjà trop longue. Reste l’essentiel qui n’est qu’effleuré au début : les nombreux points d’accords politiques qui promettent bien des combats communs futurs avec vous tous.

Il me reste aussi à saluer et à remercier tous ceux (membres de mon comité, de la commission économique…) qui, contrairement à ce que pourrait laisser croire cette missive, ont fait en sorte que mon passage au PG a d’abord et avant tout été convivial et fructueux. A tout bientôt donc.

Très fraternellement

A quoi attribuer le choix par Sylvia Zappi de ce titre qui ne fleure guère la fraternité ? Sûrement pas à la démarche de Ramaux, qui annonce rester proche comme en témoigne sa conclusion.  Il ne subsiste alors que deux hypothèses : la pauvreté du lexique de la journaliste qui titrait déjà avec la même bienveillance, le 11 janvier 2007 : « Michel Husson, « économiste officiel » de la LCR, claque la porte de son parti« , ou sa volonté militante de discréditer le Parti de gauche. Voire les deux, ce qui est le plus probable…

Avec cet exemple, je me suis éloigné de mon objet initial : les relations PCF-PG telles que les rapporte notre objective et très déontologique rédactrice du « quotidien de référence » (qualification pour laquelle les guillemets s’imposent de plus en plus). Mon but n’est pas —cette fois, en tout cas— de discuter de la nature de ces rapports, mais de la façon dont la journaliste les met en scène. Par ordre chronologique, il s’agit des articles :

La direction du PCF « travaille » pour la candidature Mélenchon en 2012 (Le Monde.fr, 7 janvier)

La direction du PCF se résout à une candidature de Mélenchon en 2012 (version papier, plus complète, du précédent, 8 janvier 2011)

« L’enterrement du PCF n’est pas à l’agenda 2011, ironise Pierre Laurent (Le Monde.fr, 11 janvier 2011)

Présidentielle : Jean-Luc Mélenchon s’agace des lenteurs du PCF sur la candidature commune (Le Monde.fr, 13 janvier 2011)

À gauche, le faux débat sur la candidature unique (édition papier du 13 janvier 2011)

Un simple coup d’œil au deux premiers titres exhibe justement un choix paradigmatique intéressant : on passe de »travaille » (avec guillemets) dans la version web, gratuite et moins développée, à « se résout » (sans guillemets) pour la version vendue en kiosque. Le paradigme était pourtant large, avec des termes plus neutres : choisit, souhaite, décide, opte pour, s’oriente vers, etc.   »Se résoudre à » infère l’idée d’une décision prise en dépit d’un certain nombre de difficultés, peut-être à contre-cœur… bref, un choix difficile, alors que « travailler » suppose une action délibérée effectuée par un agent —la direction— sur un objet non précisé. Ce verbe peut se comprendre de plusieurs façons, la plus simple étant « étudier » mais la préposition « pour » fait obstacle à cette interprétation puisqu’elle oriente ce « travail » vers un but à réaliser et non pas seulement sur un objet à mettre en question comme le ferait « travaille sur la candidature« . Il faut donc retenir le sens « agir d’une manière suivie, avec plus ou moins d’efforts pour obtenir un résultat utile » (Robert). Il reste à définir l’objet sur lequel, selon la journaliste, ce travail est censé s’exercer… Et qui d’autres sinon les adhérents du Parti. « Travailler » cumule ainsi plusieurs sens possibles : façonner les esprits, soumettre l’opinion, influencer, préparer… Bref, le choix de ce verbe présente l’épisode comme une volonté manipulatoire qui sera quelque peu édulcorée dans la version papier du quotidien.

Nous sommes aussi interpelés par la présence des guillemets.  Leur rôle normal est d’isoler des propos qu’on cite, de les tenir ainsi à distance comme pour signifier que ce ne sont pas les nôtres et les relier explicitement ou non à un autre émetteur ; ils pourront aussi marquer des mots —vulgaires ou savants, par exemple— pour signifier qu’ils n’appartiennent à notre registre habituel de langage, là aussi pour les distancier de notre expression propre.  Enfin, plus simplement, ils peuvent juste attirer l’attention sur l’élément ainsi encadré. C’était sûrement là l’intention charitable de Sylvia Zappi : souligner la volonté de la direction du PCF de formater, dans la bonne tradition stalienne, les consciences !

Donc nous avons vu que la direction du PCF, tantôt « travaille » pour une candidature Mélenchon, tantôt s’y « résout« .  Examinons donc nos textes pour voir s’il y a d’autres formulations de la même idée. Dans l’article du 7 janvier, on ne peut manquer de relever « se ranger derrière Jean-Luc Mélenchon », et on le peut d’autant moins que dans ce court billet Sylvia Zappi ne le répète pas moins de 3 fois !

« [la direction] donne tous les signes à ses militants qu’il faut se ranger derrière Jean-Luc Mélenchon

«le PCF est en train de se ranger derrière Jean-Luc Mélenchon

«…[pour qu'un maximum de communistes] acceptent que le PCF se range derrière Jean-Luc Mélenchon

Et comme la formule doit lui plaire, elle la replace dans l’article du 8 janvier, puis dans celui du 11, formulée ainsi : «…la désignation de Jean-Luc Mélenchon comme le champion derrière lequel les communistes sont prêts à se ranger » et, comme il faut enfoncer le clou, la répète une nouvelle fois, dans celui du 13 sous la forme :« la direction comme la base communiste vont se ranger derrière le « camarade Jean-Luc »»… On peut encore une fois se demander si cette lourde insistance est une affaire de pauvreté lexicale ou une perfidie de plus qui, en hiérarchisant ainsi les rapports et plaçant les communistes au second plan — »derrière« —, ne peut manquer d’irriter une base attachée à la présence du PCF dans les échéances électorales. Le paradigme était pourtant vaste « la direction s’oriente vers… », « semble s’orienter, avoir fait le choix, etc. toutes formules qui laissent les partenaires du Front de Gauche sur un pied d’égalité.  Sylvia Zappi préfère visiblement titiller la susceptibilité des communistes et souffler sur la braise des conflits latents avec les « identitaires » qui se méfient du Front de Gauche.  D’autant que cette affirmation n’est jamais que son interprétation toute personnelle de l’adresse aux communistes émise par la direction, qui pourrait aussi bien signifier le contraire (du fait des formulations très pesées qui insistent sur un candidat « rassembleur » de « toute » la gauche) mais l’article, entièrement à la troisième personne a recours sans vergogne au présent de vérité générale et nous assène donc le jugement de la journaliste comme une réalité qu’elle se contenterait de décrire, s’effaçant elle-même derrière des « faits » qui ne sont cependant que ses supputations…

Je viens de parler du Front de Gauche ; il n’est pas inintéressant d’essayer de voir comment il est présenté par notre journaliste.  Dans le billet du 7 janvier, on trouve, après Front de gauche, une incise explicative : – l’alliance passée avec le Parti de gauche et la Gauche unitaire – Voilà qui décrit effectivement le contour actuel de cette formation sans cependant expliquer les raisons politiques qui fondent ce regroupement ; la même formule, à l’identique, est reprise dans l’article du 8. Le 11, un qualificatif vient préciser la nature, selon elle, de cette alliance : — l’alliance électorale avec le Parti de gauche et la Gauche unitaire — et le 13, c’est tout simplement devenu : le cartel électoral… Ainsi, une réorientation stratégique importante d’une partie de la gauche est ramenée à un groupement conjoncturel d’intérêts purement électoraux, affublé de surcroît de la désignation de « cartel« , laquelle est connotée tant par les regroupements d’intérêts financiers (consortiums, etc.) que surtout par les formations maffieuses qui ont marqué l’actualité ces dernières années et restent associées au mot. Cette vision électoraliste et dépréciative sera confortée par l’affirmation : « La Place du Colonel-Fabien préfère sauver des sièges » ou encore ce sommet de perfidie : «Les militants préfèrent un candidat qui fait des voix même s’il n’est pas communiste. Même s’il s’appelle « Mélenchon »», double bassesse sur l’électoralisme des militants d’une part, et d’autre part du fait de l’attaque personnelle du co-président du Parti de gauche, par l’implicite imposé au lecteur d’un Mélenchon repoussoir — par nature ?

Tout concourt dans ces articles à imposer l’image d’un accord au sommet entre les directions et qu’il faudrait faire digérer par l’ensemble de l’appareil communiste maintenant — appareil d’ailleurs décrit comme composé de trois strates — direction, hiérarchie intermédiaire et base — vision très stalinienne et peu conforme à la réalité du fonctionnement du PCF. Quid de cet « accord »? « Accord tacite esquissé à la fin de l’été entre M. Mélenchon et son homologue communiste  » dans la version du 7 janvier, et le lendemain : « le partage implicite que le PCF et le Parti de gauche ont fait à la fin de l’été« …  Fichtre, que de non dit !  Mais apparemment Sylvia Zappi sait lire dans les esprits ce qui n’est pas exprimé, et même le dater… Avec opiniâtreté, elle construit la représentation d’un parti où tout se prépare en secret et où par conséquent la base doit être manipulée par la direction;  Ainsi : « L’Humanité a publié une série de lettres « spontanées » de militants demandant aux communistes de « respecter Mélenchon » ». Que ne précise-t-elle pas que ceux qui soutiennent Chassaigne ou Gérin ont également eu leurs tribunes dans le quotidien, et pourquoi des guillemets à « spontanées » sinon pour justement mettre en cause cette spontanéité et inférer l’idée d’une manipulation de la direction !

Il y aurait encore bien des choses à dire sur ces articles, mais c’est déjà trop long pour aujourd’hui, aussi j’arrête là.  D’autant plus qu’il y a conseil municipal cette semaine et que nous allons revenir à des préoccupations plus locales les jours prochains…

JPR

1 Commentaire sur

Les étranges paradigmes de Sylvia Zappi

  • firouzi |

    Bonjour,
    Je suis une féministe iranienne. J’ai écrit un livre sur ma jeunesse en Iran après la révolution. je voudrais bien que sylvia m’aide dans la démarche. mon tél est 0676221323
    merci par avance

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