Contrepoint » Question(s) de programme

Question(s) de programme

Nicolas Sarkozy a popularisé, en la reprenant à son compte, l’idée de Gramsci selon laquelle une victoire était culturelle avant d’être électorale. Mais ce n’est pas lui qui a fait évoluer les mentalités pour obtenir cette victoire de 2007, son arrivée au pouvoir n’a fait que concrétiser une évolution dont le début remonte aux années 80 : les années Reagan et Thatcher, et paradoxalement aussi, les années Mitterrand.

C’est à ce moment que le capitalisme devient prioritairement financier : c’est la grande époque de la globalisation libérale  et du choix, en France, des gouvernements socialistes après 1983, d’ancrer, par le biais de l’Europe et de la monnaie, notre pays dans une économie de libre circulation des capitaux et de concurrence fraîche et joyeuse. Avec pour apogée les frasques d’un Bernard Tapie et l’instauration progressive d’une idéologie consumériste et individualiste.   »Vive la crise ! » car les sacrifices « nécessaires » à la « modernisation » de notre économie ne seront qu’un cap à passer avant le retour de la prospérité dans une belle Europe de paix et d’amitié entre les peuples, disaient-ils alors… La « France unie » de la « génération Mitterrand » (deux slogans de la campagne de 1988) tenait plus de la méthode Couée que de la réalité d’une société qui se délitait de plus en plus, à mesure que ses actifs publics étaient bradées par tous les gouvernements de 1986 à aujourd’hui, avec un record pour celui de Lionel Jospin qui en a liquidé pour 210 milliards de Francs, ce que nous, communistes, avons —quelle connerie !— laissé faire !  Cette opération avait été supervisée par le ministre des Finances d’alors, Dominique Strauss-Kahn, avant qu’il ne démissionne en raison de plusieurs affaires judiciaires où il était mis en cause (pour « faux et usage de faux » dans l’affaire de la MNEF, pour sa participation à celle de la cassette Méry et trafic d’influence en tant que ministre des finances quand il avait donné un coup de main fiscal à Karl Lagersfeld…).  C’est le grand déboussolement de la gauche !  Pas le premier, c’est vrai : en 1947, c’est le socialiste Jules Moch qui avait fait tirer sur les mineurs en grève, en 1956 c’est le socialiste Guy Mollet qui engage la politique répressive en Algérie, avant en 58 de se rallier à De Gaulle… Un quart de siècle après le virage eurolibéral de 1983, on rame toujours, sans avoir ni dépassé, ni même seulement entrevu le cap —lequel semble de plus en plus mythique.  Les inégalités se sont encore creusées et le peuple, amer, s’est détourné.  Chaque élection nous le montre un peu plus, même quand le rejet de Sarkozy crée l’illusion d’une victoire électorale.  Et comment s’étonner que les gens se replient individuellement sur un présent consumériste quand ils n’ont plus aucune perception d’un futur qui changerait leur vie et qu’une large partie de la gauche elle-même se refuse à lui offrir un vrai projet de transformation sociale ?

Car vous l’avez compris, cette longue et filandreuse introduction a justement pour but d’aborder le sujet du projet socialiste, et ce, à travers les propositions qui ont été rendues publiques par Martine Aubry laquelle a fort symboliquement choisi un journal du groupe Lagardère pour le faire. Et vous devinez à l’amertume de mon propos initial que c’est encore un coup d’épée dans l’eau, un habile habillage verbal dans un lexique de gauche d’une pensée qui non seulement ne remet rien d’essentiel en cause, n’offre pas d’alternative politique réelle et reste peu explicite sur la capacité à mettre en application les quelques dispositions annoncées, mais de surcroît est en retrait par rapport aux propositions Jospin de 2002 et même Ségolène de 2007. On se demande par quelle incroyable aveuglement —ou manipulation idéologique— la presse quasi unanime évoque un « virage à gauche » —ou alors, c’est en référence implicite aux positions de DSK… Ce projet ne propose évidemment pas de toucher au traité de Lisbonne ni au rôle de la BCE.  Dès lors, tout est dit et ne reste que du saupoudrage dans les marges étroites que nous laissent les directives libérales ou le vent des promesses mystificatrices. Voyons plus en détail.

Côté effet d’annonce, et face à l’injustice criante des revenus, le PS se prononce pour un salaire maximum.  C’est une proposition du Front de Gauche qui est ainsi reprise, et tant mieux, cela la popularise, mais si je parle « d’effet d’annonce » c’est que les socialistes, après en avoir à grand renfort de trompettes annoncé le principe, en limitent, contrairement au Front de Gauche, l’application aux seules entreprises dans le capital desquelles l’Etat est présent… soit 57 entreprises sur plus de 3 millions qui existent en France : cela ne concerne donc pas 93% des travailleurs ! Bref, les dirigeants des plus grandes entreprises privées, celles du CAC 40 en particulier, peuvent toujours continuer à se goinfrer et Bernard Arnault à engraisser son matelas estimé actuellement à 40 milliards de dollars (juste un peu plus de 3 millions d’années de SMIC !) tandis que la masse des Français peine, chaque mois, à joindre les deux bouts. De surcroît il n’est guère question de la part variable des revenus. Il faut bien comprendre que la limitation d’un salaire maximum n’est pas qu’un symbole, une simple mesure démagogique pour apaiser les aigreurs sociales : elle est l’affirmation même que certains écarts de jouissance sont insupportables au sein d’une société et en brisent l’unité républicaine, aussi son application ne peut être que générale ou alors elle est dénuée de signification réelle et n’est qu’une pose électoraliste.

Et si le programme du PS ne touche pas vraiment au salaire maximum, il en est de même du salaire minimum : pas question d’augmenter le SMIC !  Tout au plus devra-t-on se contenter d’un simple rattrapage, loin même des 1500€ promis en 2007.  Propose-t-il de supprimer les exonérations fiscales pour les entreprises qui ont recours à du personnel précaire ? Evidemment non… tout au plus de les « moduler » en cas de « recours abusif à la précarité« .  Voilà qui va donner de l’espoir à Billancourt !  De même, on ne trouvera dans ce programme aucune interdiction des licenciements boursiers, ni aucune mesure contre les temps partiels contraints.

Autre refrain dans l’air du temps, la sortie du nucléaire.  Enfin, plus précisément du « tout-nucléaire » dans le texte socialiste,  ce qui n’engage pas à grand chose de précis, puisque de toute façon, nous ne sommes pas, d’ores et déjà, dans un système « tout-nucléaire« â€¦ Ça ne mange donc pas de pain de l’afficher, reste juste à déterminer comment on subvient aux besoins énergétiques de la population sans demander des sacrifices supplémentaires aux moins nantis et quelles productions de substitution ainsi que quelles économies d’énergie seraient en mesure d’être réalisées si on vise à réduire sensiblement en 20 ans la part nucléaire, délai assez court retenu par le PS, certainement pour céder —sans aucune arrière-pensée électorale, évidemment— à « l’amicale pression » des Verts. C’est un revirement de la position du PS, mais il est vrai qu’il souffle un tel vent du Japon qu’on comprend qu’il soit de nature à entraîner la rotation de l’appareil aérodynamique sur son axe…

Puis se déroule un catalogue de propositions telle l’allocation d’autonomie pour les jeunes qui était déjà au programme de Jospin en 1997, puis en 2002 et dont ne sont précisés ni les bénéficiaires ni le mode de financement, tel aussi le recrutement d’emplois-jeunes — emplois d’avenir, dans la nouvelle terminologie : 300.000 sont promis—, ce qui n’est pas négligeable par le soulagement qu’ils apporteraient à certains, mais est loin de la promesse des 700.000 de Jospin (dont 300 000 dans le privé) et demeure une disposition transitoire ne réglant en rien le problème de fond de l’insertion durable à la sortie de ce type d’emploi, ni celui d’une formation réellement qualifiante.

En matière de sécurité, c’est le retour à la police de proximité, avec le recrutement de 10.000 agents en 5 ans, ce qui également souhaitable mais difficilement réalisable dans le contexte de réduction des dépenses publiques (RGPP) et de résorption de la dette d’Etat que le parti socialiste, qui s’inscrit toujours dans les critères de Maastricht, ne remet pas en cause.  Et en ce qui concerne l’Education, on reste totalement dans le flou sur les questions essentielles des suppressions de postes, de la carte scolaire ou de la réforme Pécresse des universités. Pas un mot non plus sur l’abrogation de la réforme territoriale.

C’est que la question fondamentale est celle des recettes nouvelles pour financer une véritable politique de rupture et là, le vocabulaire utilisé est bien révélateur : « nous engagerons une réflexion… nous proposerons… nous plaiderons… nous appellerons de nos vÅ“ux…».  C’est qu’en matière de « gouvernance économique » (comme ils disent dans la novlangue libérale), il ne saurait être question de déroger aux traités européens, vous savez, ceux que le peuple français a rejetés… Alors, c’est une mystification de parler de taxation des mouvements de capitaux : l’article 63 du TFUE (traité sur le fonctionnement de l’union européenne) dit explicitement : «toutes les restrictions aux mouvements de capitaux entre les Etats membres et entre les Etats membres et les pays tiers sont interdites. »  Et il en va de même pour cette « augmentation des droits de douane au niveau européen sur les produits ne respectant pas les normes internationales en matière sociale, sanitaire ou environnementale. » Le traité de Lisbonne ne le permet pas et affirme même que l’Europe doit non seulement contribuer à la « suppression des restrictions aux échanges » mais aussi « aux investissements directs étrangers, ainsi qu’à la réduction des barrières douanières et autres ». Cela signifie clairement l’impossibilité d’imposer des règles sociales ou écologiques aux importations et aux investissements étrangers.
Autre vÅ“u pieux : la création d’une « assiette commune et d’un taux minimal de l’impôt sur les sociétés« . L’idée d’une quelconque harmonisation fiscale est rendue impossible par le traité de Lisbonne (articles 113 et 114 TFUE) : il faut l’unanimité des 27 pour tout changement dans ce domaine. Alors, vous pouvez toujours réfléchir, proposer, plaider et appeler de vos vÅ“ux… ça ne restera qu’une coloration de gauche à un discours d’impuissance devant le rouleau compresseur de l’eurolibéralisme aussi longtemps que vous vous inscrirez dans le cadre des traités.
Pour finir, un gag relevé par Jean-Luc Mélenchon :

C’est à propos d’immigration que le PS déraille totalement. Il n’hésite pas à proposer pour les immigrés « un contrat d’accueil et d’intégration, en faisant porter un effort majeur sur la maîtrise de la langue et la compréhension des droits et devoirs républicains« . On se pince ! Cauchemar ! En effet ce contrat existe déjà. Et il porte d’ailleurs très exactement le même nom de « contrat d’accueil et d’intégration » ! Il a été créé par la loi Sarkozy sur l’immigration du 24 juillet 2006. Son objet est d’ailleurs aussi le même puisqu’il porte principalement sur l’apprentissage de la langue et le respect de droits et devoirs. Pour savoir ce qu’il faut en penser je renvoie notamment à la critique qu’avait alors exprimée les groupes parlementaires socialistes notamment celui du Sénat où je me trouvais alors…

JPR

En attendant, n’oubliez pas de signer et faire signer la pétition sur l’intercommunalité !

Vous avez une opinion? Laissez un commentaire:

Nom *
E-Mail *
Site Web