Contrepoint » « Faire avancer le schmilblick… »

« Faire avancer le schmilblick… »

Selon une phrase célèbre de Bakhtine : « le mot est une arène », autrement dit le lieu où s’affrontent des forces sociales. Certains mots deviennent durablement tabous (communisme, collectivisme), ou, trop usés, tombent en désuétude avec les promesses non tenues qu’ils véhiculaient (participation, association capital-travail, troisième force…). D’autres sont l’enjeu d’un conflit. On voit ainsi le beau vocable de « liberté » usurpé par les esclavagistes « libéraux », ou le mot « démocratie » mis à la solde d’agressions militaires.
Le discours, donc le langage, les mots, est au cœur d’une permanente “redite transformationnelle“ où s’ajustent, se mettent en cohérence, se développent les idées ; or, le langage peut être étudié, analysé, comparé dans ses évolutions : il nous ouvre donc une fenêtre sur le fonctionnement de l’idéologie. D’où mes interrogations devant le fameux mot sans référent identifiable, issu du génie loufoque de Pierre Dac et détourné à tout bout de champ par le pseudo bon sens libéral : le “schmilblick“, nous y reviendrons…
Dans toute société, à un moment donné de son histoire, un système de représentations l’emporte sur les autres (avec lesquels il est plus ou moins en conflit pour assumer la représentation du monde), ce pourrait être parce qu’il offre une meilleure cohérence apparente que les autres, mais c’est surtout, parce que, choisi par ceux qui dominent la société, il dispose d’appareils efficaces pour être diffusé (l’Église, l’École, la Télé, par exemple, selon les époques) ; c’est ce qu’on appelle l’idéologie dominante.

Et on assiste, depuis quelques années à un réagencement du vocabulaire tendant à créer de nouvelles associations de mots ; c’est l’objet même de cette rubrique “Langage”.

L’idéologie libérale (ce n’est pas sans rappeler un certain manichéisme du marxisme mal compris) fonctionne à partir d’oppositions binaires « rigide vs. flexible, souple », « public vs. privé », « pesanteur vs. allègement », et surtout « immobilisme vs. mouvement ». Les premiers étant toujours connotés négativement dans le discours libéral, et les seconds, au contraire, valorisés, à l’image de la jeunesse sportive, de l’élan, de l’envol… Tout un dynamisme euphorisant qui n’est, en fait, qu’une métaphore mystificatrice.

Ce discours, et c’est là qu’il y a manipulation, est matraqué par les médias, qu’ils soient de droite, ou se prétendent de gauche. Cette manipulation est en partie consciente : travail méthodique des appareils idéologiques (voir toute les relations média-politiques, qui vont parfois jusqu’à des unions matrimoniales…), mais aussi en partie inconsciente car le langage est l’outil de la pensée, laquelle dès lors s’agence naturellement dans les catégories qu’il détermine. Ainsi se reproduit l’idéologie (et je ne parle pas des fruits du mariage de la speakerine et du politicien…).

Alors, de cette eau croupie de la pensée unique, on a vu resurgir, il y a quelques années la formule « faire avancer le schmilblick », extraordinairement détournée de sa vocation satirique originelle (la dérision de certaines inepties médiatiques modernes), pour être mise au service de l’idéologie libérale. On y retrouve l’idée du mouvement, prétendu “en avant“ (alors que le libéralisme se caractérise par des régressions, et serait donc plutôt une marche arrière), mais ce n’est pas un déplacement du sujet lui-même : le causatif “faire avancer“ implique un objet, qui reste indéfini et indéfinissable, sur lequel le sujet exerce un effort ou pour qui il subit un sacrifice, censés, l’un comme l’autre, permettre un “progrès“ (étymologiquement, un “pas en avant“).
En gros, la mission qui nous est confiée par cette dynamique et euphorisante (mais trompeuse) métaphore, c’est de faire progresser une chose sans jamais savoir laquelle, puisque son créateur l’a présentée comme « un appareil, qui ne servant absolument à rien, peut également, par conséquent servir à tout… » . Et sans pouvoir prévoir l’usage hypocrite qui en sera fait un demi siècle plus tard, il n’en attribue pas moins la paternité aux frères Jules et Raphaël Fauderche ! Ironie de la petite histoire…

Comme l’idéologie libérale ne peut nommer précisément ce qu’elle veut faire avancer (pourtant, les mots existent, allez, en vrac : la précarité, la durée du temps de travail, le profit, le chômage, la spéculation boursière, la part du capital dans le PIB, l’âge de la retraite…), elle a recours à un mot qui n’a jamais eu de référent connaissable.
Ainsi, elle a fait, sur un ton gai et familier, de l’expression « il faut bien faire avancer le schmilblick », qui initialement tournait en dérision une certaine « modernité », le leit-motiv, d’une pseudo pensée, vide de sens saisissable, et pour qui le mouvement est une fin en soi.
Faute d’oser dire où il mène.
Alors, arrêtons-nous pour réfléchir !

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