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Pourquoi je ne voterai pas à la primaire ouverte du PS

dessin « emprunté » au Canard du 7 septembre

J’ai eu, à plusieurs reprises, l’occasion d’écrire tout le mal que je pensais des « primaires » (voir, par exemple, Août 2009 et septembre 2009, époque des joyeuses joffrinades social-libérales). Nous avons fort heureusement évité l’écueil des « grandes primaires de toute la gauche« , mais le parti socialiste a choisi pour la désignation de son candidat, d’avoir recours à cette procédure.  Ce n’est pas mon affaire, me direz-vous et le PS fait ce qu’il veut —y compris se tirer une balle dans le pied quand il se croit plus moderne que son ombre, pourquoi pas ?  Certes, ce n’est pas mon affaire, mais cela concerne quand même toute la gauche, car il ne peut y avoir victoire de celle-ci sans un minimum d’unité concernant les valeurs, les programmes et les stratégies des diverses formations, ni suffisant rassemblement au second tour sur un candidat dont la seule qualité serait d’être assez inconsistant pour ne déplaire complètement à personne…

En dépit de cette nécessaire unité, je n’irai pas voter à la primaire ouverte du parti socialiste et je m’en explique dans ce billet.

Je ne voterai pas et invite tous mes camarades de gauche à en faire autant, et cela pour plusieurs raisons,  allant des moins importantes aux plus décisives : des raisons tactiques, des raisons stratégiques, des raisons politiques et finalement idéologiques, car cette opération est une subversion des valeurs qui fondent la gauche.

Une tactique dangereuse

Il n’échappe à personne que ce que les médias attendent, c’est du spectacle beaucoup plus que du fond ; et particulièrement le spectacle de luttes fratricides, d’autant plus qu’il n’y aurait, en principe, qu’un programme pour tous —affichage unitaire oblige !— mais « programme » qu’une casuistique peu crédible décline en accentuations personnelles différentes selon les candidats… Que reste-t-il dès lors dans la compétition ? Eh bien ! justement, les seules différences de personnalité et si les deux candidats en tête des sondages ne s’affrontent encore qu’à fleuret moucheté (en attendant le second tour !), il en est tout autrement de Ségolène Royal que la position de challenger oblige à des coups d’éclat pour s’imposer au premier.

Ainsi, a-t-elle pu déclarer au Figaro «Le point faible de François Hollande, c’est l’inaction. Est-ce que les Français peuvent citer une seule chose qu’il aurait réalisée en trente ans de vie politique ? Une seule ? » ou encore, concernant Martine Aubry : «Sa seule expérience électorale, c’est une législative perdue en 2002. Passer de rien à une campagne présidentielle, ce n’est pas facile», pour finalement rejeter les deux dos-à-dos : «François Hollande avait promis un livre sur son projet, il publie une compilation de discours et Martine Aubry se contente d’écrire une lettre aux Français». Et attendons-nous, dans les jours qui viennent à d’autres saillies du même niveau, qui feront la joie des chroniqueurs, quitte à ce qu’elles soient ensuite démenties ou dénoncées comme « sorties du contexte« , peu importe du moment que le coup a marqué les esprits !

Le premier risque est donc celui que les candidats se décrédibilisent d’une part, les uns les autres par leurs « petits mots » et d’autre part, eux-mêmes par un comportement que rejette un électorat qui attend d’eux une attitude plus digne. Le second risque tactique est celui de la participation : soit elle reste minime —un PS à peine élargi à ses sympathisants—, et dans ce cas tout ce battage aura été un coup d’épée —fort onéreux !— dans l’eau, et les médias se délecteront de l’échec de l’entreprise ; soit elle est importante et on sera alors libre de s’interroger sur qui décide du candidat socialiste à l’élection présidentielle… Voire se demander, s’il y avait plus d’un million de votants à la primaire,  à quoi servirait un parti socialiste de 200 000 adhérents, qui, lors de l’échéance politique qui reste hélas ! la plus importante dans l’esprit des Français, délègue à un ensemble sociologiquement et idéologiquement mal défini, le choix de son candidat.

Mais les socialistes ont certainement longuement débattu de ces questions, et il faut croire que s’ils prennent de tels risques, il y a à cela d’autres raisons plus profondes. Laissons-leur leurs choix tactiques, après tout, c’est leur problème et venons-en à plus grave…

Un stratégie hégémonique

Le projet de « primaires de toute la gauche » —comme le rêvaient (est-ce un hasard ?) les plus à droite de celle-ci— a vécu, et il ne reste plus, pour accréditer cette pluralité factice des candidatures, que Jean-Michel Baylet, président du Mouvement des Radicaux de Gauche et accessoirement 509ème fortune française. Mais l’idée de faire valoir cette opération comme telle persiste, ce qui n’est jamais qu’une façon de nier qu’il y ait d’autres projets à gauche concernant l’organisation économique et écologique de la société, la construction européenne, les moyens de sortir de la crise, etc.  Toutes choses sur lesquelles le débat ne porte jamais. Ces primaires se veulent un effet d’imposition à tous du candidat qui en sortira vainqueur en drainant à travers la mobilisation pour celles-ci l’électorat vers lui, avec, à l’arrivée, l’instauration d’un système bipartisan qui limiterait le choix citoyen à l’alternance entre le libéralisme de droite et celui supposé de gauche. Comme si une telle chose pouvait être ! Sous une apparence de démocratie, c’est une réduction de la démocratie…

Car le choix stratégique de fond qu’a fait la droite du parti socialiste, même si elle ne l’affiche pas toujours ouvertement pour des raisons d’opportunisme électoral, est celui du bipartisme, exploitant à cette fin le double argument de faire obstacle au FN et de battre Sarkozy, les deux repoussoirs censés le faire apparaître apparaître comme l’unique solution qui s’imposerait d’elle-même.  Cette orientation exclut ainsi du débat, au nom d’une urgence supposée, toute alternative politique réelle, toute transformation sociale qui remettrait en cause les bases libérales de notre économie et de nos relations internationales. Oubliant seulement que c’est justement cela qui constitue le terreau dont se nourrit le FN.

Cette stratégie est donc celle d’une formation qui vise à s’arroger l’hégémonie sur l’ensemble de la gauche, et pour cette première raison —la moindre à mes yeux—, je la condamne et souhaite son échec.

Des choix politiques douteux

En dehors du monde anglo-saxon où il n’y a plus à proprement parler de gauche, il existe un précédent européen de bipartisme avec primaires : l’Italie. En ayant recours à ce procédé, d’une part a été assurée, en 2008, la seconde élection très improbable pourtant, de Berlusconi, et d’autre part, la formation politique d’opposition « démocrate » qui en est sortie ne se réclame même plus de la gauche ! On m’objectera que la primaire italienne qui consacra Prodi en 2005 était davantage une ratification qu’un choix, certes, mais en France, la virulence de l’affrontement des égos dans la compétition risque d’être dévastatrice et de toute façon, le vrai risque politique n’est pas lié au type de « primaire« , mais au fait que les voix à gagner étant au centre, les propositions politiques devront être, par néccessité de compromis, les plus consensuelles possibles, ce qui revient à finalement ne rien vraiment changer pour ne fâcher personne. C’est cette « course au centre » qui vit Veltroni (un ancien communiste ! Jusqu’où peut-on déchoir ? Robert Hue risque de nous le montrer bientôt…), vainqueur des primaires de 2007, perdre un an après jusqu’au siège de maire de Rome au profit du candidat de droite Gianni Alemanno, un ancien du MSI, le parti fasciste italien.  Voilà un sérieux élément de réflexion pour ceux qui prétendent que chez nous les primaires à gauche seraient un rempart contre Marine Le Pen !  Par contre, partout où il existe des primaires ou un système bipartisan, il n’y a guère de gauche digne de ce nom.

Alors comment interpréter ce choix du PS ? Et comment peut-on expliquer que la base généralement fidèle aux valeurs de la gauche et à la tradition ouvrière de ce parti se range derrière ?  C’est peut-être justement parce que la base reste « de gauche« , dans le vrai sens du terme, qu’il faut lui imposer, de l’extérieur, par le biais de ces primaires, le fameux aggiornamento, prôné par le lobby des libéraux soi-disant socialistes et promu très activement par quelques médiacrates (Perdriel, Joffrin, Colombani et autre Olivennes), aggiornamento social-démocrate que l’aile droitière ne parvient pas à imposer de l’intérieur ! Cela devrait donner à réfléchir à tous ceux qui, sincèrement de gauche, socialistes ou non, s’apprêtent à voter les 9 et 16 octobre…  C’est là une autre raison majeure pour laquelle, je souhaite l’échec de ces primaires. Que tous ceux qui se sentent de gauche se posent au moins la question : veulent-ils d’un parti blairiste, dirigé par un Papandréou ou votant la « règle d’or » comme un Zappatero ?  Ce que dessinent ces primaires, c’est la disparition de toute référence de classe dans les attendus idéologiques du PS, comme l’a déjà théorisé leur officine TerraNova.

J’ajouterai, toujours au plan politique, que de façon assez paradoxale venant de la gauche, l’organisation de « primaires » conforte le système présidentiel et la personnalisation de la vie politique.

Voilà donc les raisons politiques majeures pour lesquelles, non seulement je condamne, mais je combats aussi l’organisation de primaires à gauche.

Un soubassement idéologique purement libéral

Le chercheur Rémi Lefebvre, professeur de sciences politiques à l’université de Lille, souligne dans son dernier ouvrage (Les primaires socialistes, Raisons d’agir) que cette opération consacre la fin du parti militant ainsi qu’ « au sommet du PS une forme d’individualisme concurrentiel qui est bien dans l’air du temps libéral

Et c’est Terra Nova qui théorise ainsi cette mutation idéologique : «  Il n’est pas possible aujourd’hui pour la gauche de chercher à restaurer sa coalition historique de classe : la classe ouvrière n’est plus le coeur du vote de gauche, elle n’est plus en phase avec l’ensemble de ses valeurs, elle ne peut plus être comme elle l’a été le moteur entraînant la constitution de la majorité électorale de la gauche. La volonté pour la gauche de mettre en oeuvre une stratégie de classe autour de la classe ouvrière, et plus globalement des classes populaires, nécessiterait de renoncer à ses valeurs culturelles, c’est-à-dire de rompre avec la social-démocratie. »

De bien curieux présupposés, et des interrogations absentes, comme, par exemple, « pourquoi les couches populaires ne sont-elles plus le coeur du vote de gauche ? »  Ce qui revient encore une fois à demander comment la gauche quand elle était au pouvoir les a déçues, ou encore  en quoi « les valeurs culturelle de gauche » sont-elles davantage « celles de la social-démocratie ? »  On est bien loin du Parti dont le nom —certes pas toujours les actes !— faisait référence à l’Internationale Ouvrière dont il était à l’origine la section française !

Ne serait-ce pas justement l’inflexion social-démocrate —manière polie de ne pas écrire « social-libérale« — de la politique du PS qui a éloigné les couches populaires du vote de gauche ?  N’est-ce pas l’indéfectible soutien de sa direction à l’eurolibéralisme qui a poussé une partie de cet électorat dans les bras de l’extrême-droite ? Autant de questions qu’esquive le think tank social-libéral, se défendant, bien sûr, d’abandonner les classes populaires, mais voulant quand même liquider le vieil héritage marxiste des socialistes français pour se tourner franchement vers les orientations dites « démocrates » qui font florès dans une petite bourgeoisie.  Celle-ci éprouve en effet un fort sentiment de frustration devant la menace de son déclassement, mais n’a pas pour autant les mêmes aspirations égalitaires que la classe ouvrière dont elle se méfie.

Ainsi, le président-fondateur de Terra Nova, Olivier Ferrand  (HEC, Sciences-Po, ENA… autrement le formatage élitocratique complet!) propose-t-il une refondation intellectuelle :

« On ne peut revenir à la social-démocratie traditionnelle : le Parti socialiste, les élus, le savent et le disent ». En témoigne la rupture avec les politiques économiques d’inspiration keynésienne, rendues obsolètes par la mondialisation. Le Parti socialiste propose une politique d’offre, de compétitivité, axée sur la valeur ajoutée, la qualité, centrée sur l’enseignement supérieur, la recherche, le financement de l’innovation industrielle.

Tout y est dit, jusqu’aux mots pour le dire ! Offre, compétitivité, valeur ajoutée… Les outils de la pensée de ce club de réflexion sont les concepts fondamentaux de l’idéologie libérale, et Ferrand enfonce le clou en insistant sur le fait que « la première partie du projet socialiste porte sur la politique de croissance, tous les candidats mettent en avant la politique de compétitivité.»  Autrement dit de réduction des coûts, de guerre économique, d’Etat gestionnaire au service des intérêts privés (la fameuse « gouvernance »), de mise en concurrence des système sociaux, d’affaiblissement inéluctable de la démocratie et tout cela car l’unique critère d’évaluation de la « compétitivité » est la rente du capital : l’entreprise privée n’est responsable que devant les actionnaires !

Et là, nous ne sommes plus du tout dans les valeurs de la gauche.

JPR

1 Commentaire sur

Pourquoi je ne voterai pas à la primaire ouverte du PS

  • mondiot |

    Pour moi dans l’élection Présidentielle qui depuis toujours ne me convient pas si une « primaire » existe c’est le 1er tour qui n’est pas que cela d’ailleurs, chaque courant politique pouvant y participer pour peu qu’il puisse passer la barre des 500 signatures d’élus. Pour ceux qui votent au 2ème tour il s’agit le plus souvent (voir les pourcentage des candidats du 1er tour)de choisir celui qui est le moins éloigné de son vote du 1er tour. Pour ces electeurs (les plus nombreux surtout si on pense en plus aux abstentionistes) pourquoi devraient t’ils s’imposer en plus un nouveau vote par défaut en se déplaçant aux primaires d’un futur candidat qui ne sera pas le leurs au 1er tour ????

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