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Où est la gauche ?

Ce n’est pas moi —pour une fois— qui pose cette lancinante question, mais l’excellente livraison datée de novembre du Diplo.  Il faut dire que je me suis souvent senti bien isolé à voir ce débat de fond toujours esquivé : il est un peu comme un secret de famille honteux, un refoulé qui tarauderait la mauvaise conscience de militants de gauche qui ne sentent pas vraiment à l’aise dans la défroque libérale dont on les a affublés au nom de la modernité, d’un supposé réalisme ou de l’Europe, mais ne savent pas s’en dévêtir tandis que, comme la tunique de Nessus, elle les consume…

J’ai parfois été stupéfait de propos émis par des gens qui se prétendent, se croient et même se sentent sincèrement « de gauche» : propos politiciens, comme prôner de se détourner des milieux populaires, qui ne votent pas assez, pour concentrer le travail de diffusion des idées sur les classes moyennes ; ou encore  confusion idéologique qui conduit à affirmer que des chefs d’Etat tels Zapatero, Papandréou, et même —oui, je l’ai entendu— Obama menaient des politiques de gauche, tout comme Strauss-Kahn au FMI…

Quand j’étais jeune,  disons dans les années 60, être de gauche était une notion claire : on était pour la construction d’une société socialiste.  Cela n’empêchait évidemment pas qu’il y ait des conflits, cependant ils ne concernaient pas le but à atteindre, mais seulement les moyens d’y parvenir ou la forme de socialisme visée (centralisé, autogestionnaire, démocratique, libertaire, etc.). Nous, les « révolutionnaires », nous nous moquions des « réformistes », les trotzkystes luttaient contre les staliniens et anarchistes contre toute forme de pouvoir incarné et d’appareil d’Etat coercitif. Mais, pour tous, le but était identique : la grande émancipation de l’Humanité du joug capitaliste et l’édification d’une société égalitaire où tous les humains puissent s’épanouir (voir le billet du 3 octobre).  Où en sommes-nous aujourd’hui ?

Je me contenterai dans ce bref billet de rapporter quelques propos cités par le Diplo.  Notez-les dans vos petits carnets, ils pourront servir pendant les campagnes électorales de 2012. Mieux, achetez donc le Diplo pour lire tout le dossier.

Commençons par l’hommage du vice à la vertu : François Fillon, dans Libérationdéclarait le mars 2000, à propos du gouvernement dirigé par M. Lionel Jospin :

Le point le plus vulnérable de la gauche — le plus fondamental — c’est qu’elle n’est pas de gauche ! Ce constat critique, secrètement partagé par de nombreux électeurs et sympathisants  de gauche, exacerbe et désoriente la majorité [socialiste] en place. Seule la vérité fait mal. La gauche gouvernementale a mauvaise conscience. Elle sait pertinemment que sa gestion économique est sous la coupe de l’économie de marché et du capitalisme globalisé; elle sait pertinemment qu’elle est dans l’incapacité d’offrir une altemative sérieuse. […] Plus le nombre des privatisations augmente (France Télécom, Crédit lyonnais, Thomson, CIC, GAN, Aérospatiale, Air France… ), plus la Bourse grimpe (près de 100 % en trois ans), plus les champs de la concurrence s’élargissent (télécommunications, énergie, secteurs bancaires, assurances), plus on nous explique que tout cela s’inscrit dans une dimension socialiste et humaniste.

Un autre premier ministre, Jean-Pierre Raffarin, avait souligné en 2004 :

Quand j’entends Gerhard Schröder en Allemagne me parler de son projet de mettre fin aux indemnités des chômeurs de plus d’un an et Tony Blair me parler de la privatisation des hôpitaux, je ne me sens pas le moins à gauche des trois.

Jusqu’à Nicolas Sarkozy, qui pouvait affirmer devant l’Université d’été du MEDEF, le 30 août 2007 :

Après tout, ce que les socialistes anglais ont fait il y a dix ans, peut-être que la droite française peut le faire maintenant.

Mais quand ainsi la droite justifie ses mesures antisociales par les «réformes» des travaillistes britanniques, la députée socialiste grecque Elena Panaritis, n’hésite pas à recourir à une autre référence d’outre-Manche, bien étonnante pour quelqu’un qui se prétend de gauche :

Il a fallu onze ans à Margaret Thatcher pour mener à bien ses réformes dans un pays qui avait des problèmes structurels moins importants. Notre programme a été mis en place il y a seulement quatorze mois !

Bref, l’horizon du capitalisme, de la finance qui commande au monde, du grand marché libéral où chacun est en concurrence contre tous, est un horizon indépassable.  On le comprend de la part Thatcher, Fillon ou autre Raffarin, mais quand même plus difficilement venant de personnalités se réclamant du socialisme. Ou alors c’est que les mots n’ont plus de sens.

Pour conclure cette petite note de lecture qui devrait vous inciter à lire le Diplo du mois, j’aurai encore recours à une citation, mais cette fois de Marta Harnecloer, figure des mouvements d’émancipation latino-américains,  (dans « Amérique latine. Laboratoire pour un socialisme du XXI• siècle » Utopia, Paris, 2010) :

Pour ma part, je veux proposer une définition […] en relation avec l’objectif recherché et pour cela, nous devons nous demander si ce que l’on cherche est de rajeunir le capitalisme en le rendant plus humain ou de construire une société qui le rende obsolète. Je considère donc comme gauche l’ensemble des forces qui luttent pour construire une société alternative au système capitaliste exploiteur et à sa logique de profit, une société de travailleurs et de travailleuses organisée selon une logique humaniste et solidaire, destinée à satisfaire les besoins humains […], c’est-à-dire une société socialiste.

JPR

 

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