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Capitán de hidropedal
Catégorie: élections, Europe, internationalJ’aurais pu aussi titrer «Chronique d’un naufrage annoncé» pour également filer la métaphore de Jean-Luc Mélenchon, qui a suscité tant de cris vains le week-end dernier. Vous avez donc compris que nous allions parler de la situation en Espagne ; je dirai également deux mots de cette petite phrase, qui certes m’a réjoui par sa pertinence iconoclaste, mais seulement à moitié. J’expliquerai pourquoi cette petite réticence. Et pour finir, quelques remarques sur les sondages.
La presse, ce matin, décline le résultat annoncé depuis des semaines des élections législatives espagnoles dans un complet déni de réalité et une affligeante banalité. Le Monde joue le constat neutre avec «La droite remporte les législatives espagnoles», beaucoup claironnent au triomphe, tel le Parisien «Large victoire de la droite espagnole»; Libé ose «Avec Ramos, l’Espagne fait demi-tour». Il n’y a guère que le Figaro qui présente l’évènement sous son aspect le plus marquant : «La gauche espagnole décomposée»; on comprend évidemment pourquoi ce quotidien réactionnaire trouve particulièrement réjouissant de choisir cet angle pour traiter le sujet, et ajoutons tout de suite qu’il n’a que partiellement raison puisque Izquiedra Unida, le Front de gauche à l’espagnole, passe de 2 à 11 députés et gagne 60% de suffrages supplémentaires par rapport à 2008. Tout n’est donc pas perdu, mais l’horizon est encore lointain…
La Parti Populaire, issu de l’Alliance Populaire qui regroupait en 1976 les dernières badernes franquistes, gagne certes la majorité des sièges, mais n’augmente guère ses voix, passant de 10,2 millions lors de sa défaite de 2008 à 10,8 seulement, il leur faut donc avoir le triomphe modeste, d’autant plus que leur austérité de droite ne sera que la continuité de celle dite de gauche mise en œuvre par Zapatero, qui, rappelons-le quand même, a été un exécutant servile de la volonté des marchés financiers et s’est laissé dicter des mesures insupportables pour son peuple : recul de la retraite à 67 ans et gel des pensions, baisse de 5% du salaire des fonctionnaires… Le résultat en a été naturellement une contraction de l’économie et le taux de chômage le plus élevé d’Europe avec près de 23% (devant la Grèce à 17,6% ; la France est à 10%). L’autre résultat, la réaction populaire, se lit dans le mouvement des «indignados». Quel aveuglement faut-il pour ne pas comprendre que quand la gauche renonce à une politique de gauche, elle est assurément perdante : l’Euro fort, le pacte de stabilité, la fameuse règle d’or, voulue par Zapatero pour complaire aux rentiers, l’austérité, le respect des traités européens sont clairement des choix de droite ! Alors comment s’étonner quand le peuple se détourne du Capitán de hidropedal ? Le PSOE passe entre 2008 à 2011 de 11,3 millions de voix à moins de 7 millions, voilà le bilan. Et quand Libé proclame «Avec Ramos, l’Espagne fait demi-tour», l’aveuglement est complet : il y aura parfaite continuité de la ligne eurolibérale qui a déjà fait sauter les gouvernements socialistes du Portugal et de la Grèce. Il faut comprendre que dans cette guerre économique capitaliste, on obéit aux marchés financiers ou on les combat et les met au pas, avant de les éradiquer : il n’y pas d’autre alternative, et ceux qui croient qu’on peut réguler, adoucir, humaniser le capitalisme, sont des benêts — ou des capitaines de pédalo.
Bon, venons-en donc à ce mot de Mélenchon sur le nôtre de capitán. D’abord, il m’a fait rire, car l’image est drôle —je l’imagine dans la tempête monétaire propulsant avec un sourire niais son embarcation pour promenade lacustre et familiale—, ensuite, il m’a interpelé, car l’image est juste : le projet socialiste, avec le respect de la stabilité, la précipitation à résorber les déficits budgétaires par des économies, la soumission aux traités européens et le saupoudrage social irréaliste, ne sera jamais le vaisseau de hauts-bords capable de mettre au pas la flibuste de la finance ; enfin je l’ai jugé utile, car le trait marque durablement et fait réfléchir —on en reparlera— et est un peu méchant ; justement, je n’ai pas envie que nous soyons gentils avec ceux qui nous vendent des sornettes social-démocrates, en voulant imposer l’idée que la gauche, c’est ça ou rien.
Après le rire, il y a quand même eu une petite gêne : Mélenchon n’a-t-il pas joué avec le caractère le plus déplaisant de l’élection présidentielle, la personnalisation ? Qu’on démonte pièce à pièce le programme de Hollande, qu’on en rende manifeste l’inconséquence, l’insuffisance, l’indécision devant les choix fondamentaux de société, oui, c’est absolument nécessaire, c’est sain et vital pour que notre peuple se réempare des questions politiques dans le vrai débat d’idées. Par contre, donner l’impression qu’on s’en prend à la qualité personnelle du navigateur d’eau douce contribue à conforter l’idée que le caractère et la volonté du candidat sont plus importants que les orientations politiques de son projet, idée bien dans l’esprit —de droite— de la Vème république, et que la primaire socialiste avait déjà trop mise en exergue.
Hollande a, semble-t-il, fait le choix de se soustraire à un vrai débat public sur les programmes avec le candidat du Front de Gauche, c’est sûrement une erreur politique —s’il a quelque chose à dire de pertinent—, car cette dérobade ne peut que renforcer l’image négative, molle et velléitaire, qui, fondée ou non, colle à son personnage et qui fait que le mot de Mélenchon l’a habillé pour la campagne.
Un dernier mot sur les sondages. Je suis comme tout le monde, et même si je sais qu’ils n’ont rien de scientifique, je me prends au jeu, me réjouis quand le Front de Gauche monte, et m’inquiète un peu quand c’est la cote de popularité de Sarko qui se redore légèrement, on suit ça comme un match à rebondissements, une course de pur-sang avec ses obstacles, ses virages et sa dernière ligne droite, ou comme une partie d’échecs pour les plus intellos… Mais, il faut cependant se souvenir de la raffarinade (eh oui, c’est lui que j’ai entendu dire ça !) «Vainqueur des sondages en automne, perdant de l’élection au printemps» : elle n’a jusqu’à présent connu aucune exception depuis 1981… Les sondologues vous diront que cela n’a rien d’étrange : un sondage n’est pas une prédiction, mais une photographie, un instantané d’une opinion publique labile. L’ennui, pour eux, c’est qu’une photographie peut être comparée à son sujet ; celui de l’enquête, vous ne le verrez jamais, c’est leurs outils —pas idéologiques du tout, bien sûr !— qui le révèlent… ou bien le fabriquent, la vérification de conformité est impossible. Ajoutons que toute personne qui s’est un tant soit peu intéressée aux sciences humaines connaît les artefacts produits par l’interaction observateur-observé : le sondage n’est pas hors du monde, mais au sein de la société et a nécessairement un impact sur celle-ci, surtout à travers les médias qui n’en recueillent qu’une information parcellaire et si possible percutante ; ce n’est donc pas un outil neutre et qui serait assez naïf pour croire que nul n’est tenté de l’exploiter ? Il faudra se reposer les vieilles questions : à qui appartiennent les instituts ? Qui les dirigent ? Et on retombera sur les mêmes noms : Vincent Bolloré, l’ami de Sarkozy, qui s’est offert CSA, Laurence Parisot qui dirige l’IFOP, quant à Hugues Cazenave, d’OpinionWay —l’institut chéri (et très cher) de l’Élysée— c’est un ancien chargé de mission de Gérard Longuet et qui a travaillé pour la communication du RPR avec infométrie, puis en tant que «coach» de l’UMP pour la «lexicologie», c’est-à-dire les éléments de langage «prêts à l’emploi» pour toucher les foules et que les ministres répètent ensuite à l’envi à travers les médias. Voilà bien de sérieux garants de neutralité scientifique ! Rappelons-nous quand même que c’est justement OpinionWay qui avait mis Ségolène Royal sur orbite en 2007, pour le plus grand bénéfice de qui vous savez !
Alors parlons outils, et d’abord le fameux panel des sondés, en général un millier de personnes, dans lesquels il faut retrouver la proportion nationale de classes d’âge, de sexes, de catégories socio-professionnelle, de niveaux d’étude, de répartition géographique, d’orientations politiques, et j’en passe… Calculez la taille de chaque échantillon de population et demandez-vous comment nos brillants sondeurs peuvent valablement déduire que les ouvriers de moins de 25 ans vont se comporter de telle façon, que les femmes rurales de plus de 40 pensent ceci tandis que les CSP+ préfèrent le pédalo au yacht de Bolloré. On comprend qu’ils aient été très chagrin quand il avait été question d’une loi les obligeant à révéler leurs méthodes de calcul. Autre point, pour obtenir mille questionnaires complétés, combien a-t-il fallu contacter de personnes, combien n’ont pas répondu ? J’ai lu quelque part qu’il fallait toucher au moins 5000 individus : le non-avis des 4000 passe-t-il à la trappe ? En tout cas, jamais ce chiffre n’est publié. Pourquoi ?
Quand on voit comment sont intriqués les réseaux des médias et sondeurs, des politiques et financiers, des prétendus experts économiques et politologues, des lexicologues et communicants, tous membres de l’oligarchie et panégyristes de la pensée unique, on comprend qu’on se trouve là au cœur de la mécanique idéologique du système, là où, non pas se mesure, mais se construit l’opinion publique.
JPR




