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2012, le retour du peuple ?
Catégorie: Communisme, en France, Europe, Langue & idéologieC’est bien sûr, ce que je nous souhaite à tous pour la nouvelle année, ce retour du peuple. C’est aussi la suite logique de ce qui a commencé depuis quelque temps —mouvement encore indécis, parfois douteux dans ses manifestations, souvent peu, ou mal, conceptualisé…— mais qui traduit une exigence profonde : celle du retour de la souveraineté populaire. A la fois contre les dictatures dans le monde arabe comme avec l’irruption de l’«indigné» en Europe ou aux USA et, en France, avec le formidable mouvement social contre la réforme des retraites en 2010-2011 (au point que le Times Magazine a fait du Manifestant, l’Homme de l’année !).
Car la clef pour comprendre les trente dernières années est là : la perte de la souveraineté populaire. La France, notre pays, plus largement l’Europe, ou même ce qu’on appelle parfois le monde occidental, ne sont plus des démocraties. Non, non, ce n’est pas une exagération : ce qui définit la démocratie n’est pas seulement négativement de ne pas être dans un régime dictatorial ou totalitaire, ce à quoi d’aucuns voudraient dans une opposition facile en réduire la définition ; le vrai sens est que la démocratie est avant tout le pouvoir du peuple. La grande Révolution Française avait fait du peuple le souverain en décrétant «le pouvoir du peuple, par le peuple, pour le peuple» et avait établi les institutions républicaines représentatives comme base de ce nouveau régime qu’elle avait instauré et qui avait changé la face du monde entier. C’est ce régime qui aujourd’hui n’est plus.
La contre-révolution néolibérale est passée par là et, forte de l’écroulement du monde soviétique, elle a progressivement, aussi insensiblement que possible, imposé un nouveau système politique, c’est-à-dire, qu’elle a ôté au peuple cette souveraineté, elle s’est coulée dans les institutions existantes, les dévoyant, les éloignant du contrôle populaire, réduisant la politique à la bonne gestion dans un cadre contraint par l’intérêt d’une minorité, et parallèlement, pour justifier ce nouvel ordre injuste du monde, travaillant à construire un nouvel imaginaire collectif en revisitant, dénaturant, inventant les concepts censés décrire la société. Et ce changement de régime —car c’est assurément ainsi qu’il faut nommer ces transformations— n’est pas une adaptation spontanée des sociétés à l’évolution du monde, mais bien un choix voulu et théorisé de longue date par les Von Hayek, Friedman et autres promoteurs du néolibéralisme qui fondèrent en 1947 la la Société du Mont-Pèlerin dans le but explicite de favoriser l’économie ouverte de marché à l’échelle mondiale, ce à quoi, eux et leurs disciples se sont assidûment employés sans relâche pendant un demi-siècle, en combattant non seulement le socialisme et l’économie planifiée, mais aussi le Keynésianisme et plus généralement l’État interventionniste. Voire l’État tout court qui, représentant malgré tout certains aspects de l’intérêt collectif est en cela un frein à l’insatiable avidité des marchés financiers. L’ère Thatcher-Reagan peut à ce titre être considérée comme la première concrétisation brutalement antisociale de cette contre-révolution.
La Déclaration universelle des droits de l’Homme précise que la volonté du peuple est le fondement de l’autorité du pouvoir ; que penser dès lors d’un pouvoir qui passe outre le vote populaire, comme en France avec le traité constitutionnel européen, en Irlande, ou pire, en Grèce où, tout simplement, on récuse au peuple le droit de s’exprimer ? Que penser d’institutions qui éloignent toujours davantage l’élu local de son mandant (réforme territoriale, intercommunalité, métropoles…) et réduit ses compétences à la simple gestion courante, loin de la vraie décision politique ? Je ne reviens pas sur ces questions abordées dans le billet de décembre, mais chacun comprend que ce recul démocratique n’est pas un simple effet de rhétorique.
Parallèlement à cette régression démocratique, il fallait bien élaborer les mots pour la dire, forger de nouvelles représentations collectives et discréditer les anciennes, bref faire un travail sur notre imaginaire pour nous amener à trouver naturel ce nouvel ordre. C’est avec la recherche de ces mots-marqueurs idéologiques que je voudrais terminer ce billet, et en particulier deux termes qui, se substituant à gouvernement et à souveraineté populaire construisent aujourd’hui un nouveau manichéisme idéologique : c’est le couple gouvernance - populisme. Ce n’est pas un hasard si leur acception actuelle s’établit au même moment historique, entre 1990 et 2000, celui auquel on peut dater l’accomplissement de ce changement de régime ; le premier, souvent précédé de «bonne», redéfinit l’exercice politique, non comme instance de décision à l’issue d’un débat démocratique, mais comme instance de gestion consensuelle dans un cadre prédéfini, qui serait, ne nous en étonnons pas, celui des prétendues lois du marché. La souveraineté réelle, du coup, est passée du peuple à travers ses représentants aux experts économiques et financiers —auto-proclamés et sans aucune légitimité démocratique— qui fixent ce cadre limitant l’action politique. On reconnaît tous là, et le fonctionnement de la BCE, celui du FMI ou de la Banque mondiale, et le récent projet de traité Merkozy ou la fameuse règle d’or, sans même évoquer l’ensemble des instances européennes et des traités… Au passage, notons que la première occurrence bien établie au sens actuel de gouvernance remonte au début des années 90, dans un texte du FMI, pour décrire la façon dont les États africains doivent procéder aux ajustements structurels voulus pour qu’ils ouvrent leurs marchés à la concurrence ; il n’y aurait qu’un pas à accomplir pour affirmer qu’aujourd’hui, c’est l’ensemble des peuples de la planète qui est placé dans un régime de type néo-colonial à travers cette notion de gouvernance !
Mais, face à la bonne gouvernance, il y a l’affreux populisme ! Concept bien pratique puisqu’il permet de saisir dans un même mouvement de la pensée la pire démagogie d’extrême-droite et l’aspiration légitime à restaurer une véritable souveraineté populaire ; c’est en procédant à un habile amalgame idéologique de celle-ci avec celle-là, qu’au bout du compte, il vise à discréditer à la fois tout discours de changement réel et toute compétence du peuple à entrer dans le débat du projet social. Et si le populaire s’est mué en populisme, de la même manière péjorative, la souveraineté dudit peuple a été rebaptisée en souverainisme. À méditer, non ?
Pour les masos qui veulent approfondir, je mets en lien les billets consacrés à des sujets connexes, abordant le populisme (nov. 2010), la gouvernance (nombreux billets) ou le travail sur l’imaginaire collectif . A suivre, bien sûr, car le champ des (re)conceptualistions frauduleuses est vaste, surprenant parfois et souvent équivoque, mais je m’arrête là pour aujourd’hui, en formulant à tous mes meilleurs vœux pour cette année 2012 et au premier chef, le retour d’une vraie souveraineté populaire dans notre pays.
Bonus en récompense d’avoir lu jusqu’au bout, un petit extrait de film assez prémonitoire…
Salut et fraternité,
JPR




