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Les (nouveaux) aristocrates à la lanterne…

Dans le billet précédent, j’avais présenté l’idée que nous n’étions plus en démocratie ; au sens, bien sûr, où elle se définit par la souveraineté populaire. Cela ne signifie nullement que les idéologues du nouveau régime contre-démocratique aient renoncé au terme : ils l’ont seulement vidé de sa substance pour ne garder que l’idée de liberté individuelle, en éliminant celle du pouvoir collectif que le peuple aurait à exercer. Ainsi l’opposition binaire démocratie-aristocratie fondée par la Révolution française perd sa validité, puisque de fait, le pouvoir qui se prétend démocratique est de nouveau exercé par une oligarchie : les riches, avec leur cour d’experts et de médiacrates, bref, ceux qui sont censés savoir face à un peuple ignorant vis-à-vis duquel la tâche du gouvernement est de faire de la « pédagogie » —je suppose que vous avez tous déjà entendu ce refrain de nos ministres !  Voire d’une partie de l’opposition supposée de gauche, en 2005 par exemple…

Ce mot même de pédagogie met en lumière comment le peuple, de souverain qu’il avait été proclamé, a été infantilisé en un mineur qui doit attendre la révélation de la vérité de ceux qui sont supposés n’être que ses représentants et serviteurs. Cette inversion des valeurs républicaines traduit le retour d’une nouvelle aristocratie —aristos, en grec : les meilleurs, ou plutôt, comme il ne s’agit plus d’un privilège héréditaire, c’est le petit nombre de ceux qui détiennent la science (de l’économie politique) : nos oligarques. Chaque adulte qui était le producteur de la signification sociale, n’est plus désormais qu’un mineur qui doit être encadré par les élites et cette nouvelle aristocratie de donneurs de leçons se fonde avant tout sur une prétendue expertise  de type technique, une connaissance de lois objectives qui régiraient le fonctionnement quasi mécanique des sociétés humaines. D’où le fameux « On ne peut pas faire autrement.»  C’est bien sûr, pure foutaise, et d’ailleurs lesdits experts courent d’erreur en erreur dans l’analyse de la crise actuelle, se contredisent chaque jour, tiennent pour urgente nécessité ce qu’ils jugeaient hier pure hérésie, mais qu’importe, ce sont eux les experts et, sans vergogne, ils continuent à nous dispenser leurs leçons libérales… Car ces leçons ne sont jamais que le rouleau compresseur idéologique avec lequel ils entendent formater nos esprits.

Le paradoxe de ce nouveau régime tient à l’exercice non démocratique du pouvoir par une oligarchie dans des formes que l’imaginaire collectif doit se représenter comme démocratiques : il s’agit de donner au peuple l’illusion qu’il a son mot à dire, qu’il intervient dans les affaires publiques et est entendu à travers diverses instances, missions et autres comités, conseils ou grands débats, qui n’ont en fait aucun pouvoir réel, amalgament dans la plus parfaite confusion ce qui ressortit au public et au privé, et dont les divers intervenants placés sur un pied d’égalité, n’ont aucun mandat et ne représentent qu’une multitude d’intérêts particuliers entre lesquels devrait se former un consensus. Autre maître-mot de cette pensée conformiste : le consensus. Il n’est plus question de débats qui se tranchent démocratiquement par le vote, mais du compromis élaboré dans des cercles restreints de notables fortement impliqués dans la vie locale (citoyenne, culturelle, économique…), mais sans aucun mandat, donc sans représentativité réelle, qu’ils soient honnêtes et sincères ou non.  Cette dérive antidémocratique se manifeste à travers deux notions d’introduction assez récentes et d’apparence très démocratique : l’émergence comme acteur social de la société civile et la pratique de la démocratie participative. On perçoit immédiatement comment ces deux constructions sémantiques d’apparence démocratique vont ramener le rôle du peuple à l’expression de notables pour la première et réduire le plein exercice de la démocratie représentative pour la seconde : sous le jour de donner le droit à la parole aux citoyens on leur retire celui de décider au sein d’instances républicaines, sinon à s’associer aux politiques dont ils sont victimes et devenir leur propre bourreau dans un cadre toujours contraint —puisque, n’est-ce pas, on ne peut pas faire autrement ! Par ce faux pouvoir donné à des individus isolés, vecteurs d’intérêts privés, les responsables politiques occultent la domination réelle de l’oligarchie et détruisent l’appareil républicain de la démocratie représentative.

Ces quelques notes, en ces temps d’élections, pour que chacun soit bien sensible au vocabulaire qu’utiliseront les candidats à la présidentielle comme aux législatives : si vous entendez gouvernance, ou pire, bonne gouvernance, si on insiste trop sur les concepts —autrement dit l’angle par lequel on présente une réalité— de société civile, de démocratie participative, de consensus, en omettant de rappeler que le seul (oui, le seul) souverain, c’est le peuple et qu’il s’exprime dans le cadre d’un Etat-Nation unique espace où il peut exercer pleinement son pouvoir, alors méfiez-vous de ce candidat : il est déjà contaminé par l’idéologie libérale.  Si de surcroît, il parle d’équité, plutôt que d’égalité, de libre-choix individuel, plutôt que des libertés et droits collectifs, s’il dit partenariat et dialogue là où l’on devrait entendre débat, revendications et négociations ; pire s’il use, même une seule fois, de mots comme défi ou compétitivité, n’hésitez pas : oubliez-le et déchirez son bulletin de vote !

JPR

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