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Service public d’éducation en solde !

Hier soir, conseil municipal à Plaisir.  A l’ordre du jour, un point particulièrement épineux et très révélateur : nous avions à nous prononcer sur un partenariat entre la Ville et —sous différents faux-nez— une entreprise privée d’accompagnement scolaire numérique. La présentation de l’affaire était évidemment bien emballée pour ne faire ressortir que les avantages —très incertains et temporaires— de cette initiative : séduction des nouvelles technologies ludiques, gratuité sur deux ans pour les familles —autrement dit, jusqu’en 2014, année d’élections municipales. Ce dernier point explique certainement que seuls les élus Communistes et Verts se soient opposés à ce qui, pour tout regard un tant soit peu averti, ne peut apparaître que comme une nouvelle atteinte au Service Public d’Education…  Le problème est qu’il faut argumenter pour faire comprendre aux familles qu’un petit avantage individuel et provisoire est souvent un cadeau empoisonné, comme l’appétissant asticot se tortillant sur un féroce hameçon. Et comme l’argumentation est difficile, pas forcément comprise de suite, céder à la démagogie est infiniment plus simple…

Que la majorité de droite ait choisi cette forme de privatisation rampante du système éducatif n’a rien de surprenant : elle est conforme à sa vision libérale et marchande de la société, mais qu’une partie de la gauche s’y soit associée est quand même quelque peu déroutant.  Comme paraît déroutante aussi l’attitude de l’élu du Modem capable, en privé, de manifester son hostilité au projet, mais de le voter en séance… Les membres de sa formation politique —qui compte quelques enseignants à Plaisir— apprécieront certainement.

De quoi s’agit-il exactement ? D’offrir pour deux ans un abonnement aux élèves du CP à la terminale à un éditeur privé de cours en ligne. Un raisonnement simplet conduirait à la conclusion hâtive qu’un cadeau, ça ne se refuse pas, même si on sait qu’un cadeau commercial n’est jamais désintéressé et que d’une façon ou d’une autre, on le paie toujours. Voici donc l’intervention que j’ai prononcée à ce sujet :

Il est certain que nous nous sentons tous fortement interpelés par la réussite scolaire de nos jeunes, de même que nous sommes bien conscients que les technologies de l’information et de la communication pour l’école (les TICE) ont un rôle à jouer dans l’acquisition des connaissances.  Par ailleurs on ne peut être insensible à une aide gratuite —enfin, gratuite pour un temps…— apportée à des familles souvent dans le désarroi face aux difficultés de leurs enfants. Un avantage, c’est toujours bon à prendre, peut-on se dire et je ne doute ici de la sincérité d’aucun d’entre nous.

Cela étant, c’est là une question trop sérieuse pour ne pas l’aborder avec une grande circonspection car une approche superficielle conduirait —avec ou sans réticences, avec ou sans démagogie à l’endroit des familles plaisiroises— à ne voir que le petit avantage initial et provisoire de cette initiative.  Il faut donc la replacer dans ses contextes, pédagogique, économique et politique.  J’ajouterai même philosophique, car le type de système éducatif d’une société implique une vision globale du fonctionnement de celle-ci. Et cet approfondissement m’amène, pour tous ces niveaux que je viens de mentionner, à m’opposer à ce projet au nom des élus communistes et d’EELV.

Je m’en explique.

Au plan pédagogique d’abord, si l’utilité des TICE judicieusement mises en œuvre, et que j’ai moi-même utilisées avec un grand intérêt n’est pas contestable, rien, par contre, n’établit qu’elles remédient spécifiquement aux situations d’échec scolaire. Au contraire même, il semble qu’elles profitent en priorité aux meilleurs élèves. Or la maladie actuelle du système éducatif n’est pas tant une fantasmée baisse générale de niveau qu’un dramatique écart entre les meilleurs et les moins bons, qui sont aussi, le plus souvent les victimes de la relégation sociale que la désectorisation voulue par le gouvernement a encore aggravée.

Notre voisin et inspirateur de ce projet, Jean-Michel Fourgous, auteur d’un volumineux rapport à ce sujet, affirme que «les apports des TICE pour la réussite scolaire ne sont plus à démontrer», ce n’est en fait qu’un postulat, car il ne précise jamais comment cette amélioration a été mesurée, ni sur quelle population réduite et peu représentative la mesure a été effectuée. C’est effectivement plus pratique de ne pas avoir à le démontrer !

Par contre, plusieurs expériences ont déjà été menées qui ne conduisent pas aux mêmes conclusions ; il y a quelques années, le Conseil Régional en avait initié une en proposant aux lycées de leur offrir un abonnement à un site d’aide et ressources en ligne, à choisir parmi six, dont Maxicours. Le retour des enseignants a été que l’aspect ludique leurrait les élèves sur leurs acquisitions réelles, et les professeurs de mathématiques avaient pratiquement tous choisi le site académique Euler, gratuit et bien fait.

Toujours en ce qui concerne les références pédagogiques et scientifiques, le ministre Luc Chatel, dans son plan numérique pour l’école, n’en évoque imprudemment qu’une seule, le chercheur Robert Marzano —un quasi inconnu ! Et «chercheur» est peut-être un grand mot quand on sait que ses travaux sont subventionnés, —quel hasard !— par un industriel du tableau numérique interactif… Ce n’est pas sans nous rappeler certaines pratiques entrepreneuriales dans de récentes affaires de santé publique.

Ajoutons que le taux d’exposition des jeunes aux nouvelles technologies est déjà très important, qu’on n’en mesure pas encore toutes les implications cognitives et qu’il n’implique en rien une pratique intelligente et une bonne mémorisation ; le recours abondant aux TICE favorise surtout les bons élèves, ceux qui savent déjà relier et mettre en cohérence de façon autonome leurs savoirs. Par voie de conséquence, il approfondit l’écart avec les autres.

Il semble qu’en ce qui concerne la pédagogie, dans ces propositions d’aide scolaire numérique, on ait beaucoup réfléchi aux moyens sans avoir réfléchi au but, à moins que ce dernier ne soit de réduire le système éducatif à n’être qu’un client de l’industrie numérique.

Cela nous amène naturellement à l’aspect économique. Il ne faut en effet pas ignorer que l’échec scolaire et le stress des familles constituent aux yeux de certains un marché juteux. La société Maxicours appartient à l’éditeur scolaire Magnard, très présent sur le marché des manuels et le très lucratif marché du parascolaire. Cette maison d’édition est filiale pour le scolaire et la jeunesse du groupe Albin-Michel. Patrice Magnard, PDG de Maxicours déclarait dans un entretien aux Echos, que son entreprise, déjà profitable, réalisait un chiffre de 3 millions d’Euros et que la visée était de 30 !  C’est bien à la conquête d’un nouveau marché que les éditeurs se sont lancés, et, dès lors que le savoir devient une marchandise, la question qu’il faut bien se poser —surtout quand on sait que le plan Chatel est à budget constant— est : qui va payer ? Car aucun financement complémentaire n’est prévu par l’Etat.

Les collectivités locales ont déjà à leur charge la maintenance du matériel informatique, auront-elle aussi à financer les abonnements des élèves ?  Ou alors, le temps d’amorçage expérimental passé, les familles devront-elles elles-mêmes assumer le coût de cette aide quand elles auront avalé l’hameçon avec le leurre qui leur est offert pour deux ans ?  Dans les deux cas on est confronté à un système injuste, car, qu’il s’agisse des collectivités ou des usagers individuels, le service payant qu’ils obtiendront —ou non— sera fonction de leur richesse et donc très inégal socialement et territorialement.  De surcroît, cela se produit au moment où les collectivités sont mises à la diète par la suppression de la TP et le gel des dotations d’Etat.

Ce choix du recours à un éditeur privé est d’autant plus étonnant qu’il existe des ressources pédagogiques gratuites et libres, de haute qualité, élaborées par des systèmes communautaires d’enseignants qui sont soit financées par une édition papier, comme lelivrefrançais.fr, soit sous licence creative commons, sans droit à la propriété, comme Sésamath qui compte plus de 15 000 inscrits et a reçu plus de 1,2 millions visites en 2011. C’est le principe républicain de la gratuité de l’Ecole que ce choix de l’enseignement marchand remet en cause.

On peut légitimement craindre que derrière cette démarche, comme derrière bien d’autres,  d’ailleurs, dans d’autres domaines, ne se dessine le projet politique de mettre à bas le Service Public égalitaire tel qu’il a été établi dans notre pays par le Conseil National de la Résistance, en 1945, et de livrer aux intérêts privés, morceau par morceau, tous les secteurs qui pourraient produire de la rentabilité.  Car faire réussir à l’école, c’est avant tout le rôle de la République et de l’Education Nationale !  Si des efforts sont à faire, c’est avec elle, en son sein, pas à côté, en marchandisant une partie de sa mission. C’est là une logique libérale visant à externaliser certains secteurs potentiellement rentables de l’Education Nationale, de la même façon qu’on réduit les impôts d’une famille qui s’adresse à des organismes de formation privés, alors que simultanément l’Education Nationale supprime les postes, faute de crédits.  Cela la conduit à offrir moins de service public à l’usager et donc pousse celui-ci à recourir encore davantage au secteur privé pour compenser les manques ainsi créés par ce système de vases communicants. Les faveurs en direction du privé conduisent au dépérissement du Service Public qui fait l’égalité entre les citoyens.

On devrait dès l’an prochain faire sur notre territoire même une nouvelle et pénible expérience de cette externalisation du secteur de l’échec scolaire avec la suppression de 5 postes sur 11 de maîtres spécialisés des RASED à Plaisir et aux Clayes. Je suis bien certain que les élus unanimes s’offusqueront de cette nouvelle atteinte au Service Public, mais est-ce bien cohérent d’une part de s’indigner, et de l’autre d’accompagner le mouvement en imposant un marchand privé pour l’aide scolaire ?

On peut aussi s’interroger sur la neutralité politique de l’association «initiatives terrains» qui se veut passerelle entre l’école, la formation et l’entreprise et dont la présidente n’est autre que Catherine David, adjointe à la jeunesse et à la politique de la ville du maire d’Elancourt, Jean-Michel Fourgous, qui a lui-même établi dans sa commune un partenariat avec Maxicours et a été le fondateur de l’association que préside son adjointe !  On ne sera pas étonné d’apprendre que le député-maire d’Élancourt est également le fondateur et le chef de l’entreprise Sigmund, spécialisée dans les… logiciels !

On voit donc que sans garantie de résultat pédagogique, en augmentant les charges des familles et des collectivités, on met en place un dispositif qui mine le service public  égalitaire d’éducation. Sous l’apparence d’une prestation temporaire offerte aux élèves et à leurs parents inquiets de leur avenir, on les engage durablement dans une dépendance à un système marchand qui n’a d’autre but que le profit. C’est contre cette conception de la société qui, au prétexte fallacieux d’aider provisoirement les familles, fait passer l’intérêt privé avant l’intérêt général que je m’oppose à cette délibération.

Mon intervention a bien sûr soulevé une levée de boucliers de la majorité qui ne s’attendait certainement pas à voir démonter ainsi sa manœuvre. L’adjointe au scolaire, mélangeant tout, m’accusant même, dans la plus grande confusion, de remettre en cause l’Education Nationale que justement je défendais, confondant les cahiers de vacances qui relèvent du parascolaire et du choix individuel avec l’imposition d’un prestataire privé sur une mission de service public, a proféré des non-sens pédagogiques telle l’égale capacité à « cliquer » des bons et mauvais élèves, sans même avoir compris que le vrai savoir n’était pas dans un empilement de contenus accessibles en ligne, vite et facilement, sous forme ludique, mais une exigeante et patiente construction intellectuelle, dans une véritable interaction sociale. L’adjoint aux Finances s’en est mêlé pour tenir des propos généraux sur les nouvelles technologies que je ne pouvais qu’approuver et qui ne contredisaient en rien ce que j’avais dit. Le premier adjoint s’est voulu plus politique en se déclarant surpris que ce soit la gauche qui se montre hostile au progrès, alors que la droite, réputée conservatrice, était du côté de la modernité —sans doute confond-il modernité et merdonité…

Quant au maire, il s’est montré égal à lui-même —ce qui n’est pas une bien grande performance— en expliquant, en substance, que l’inégalité était une chose naturelle et qu’il fallait bien s’en accommoder, que de toute façon, je ne faisais que de « l’idéologie » (nouveau mot miraculeux pour disqualifier un propos), et a conclu de façon assez incohérente et visiblement dans une visée vexatoire par la phrase prêté à Boileau (ce qu’il ne devait pas savoir…) « quand je me regarde, je me désole, quand je me compare, je me console ». Le sentiment d’autosatisfaction qui se dégage de sa personne donnerait plutôt à penser qu’il faudrait inverser la proposition.

Et, évidemment, il m’a refusé la parole pour que je lui réponde…

JPR


 

3 Commentaires sur

Service public d’éducation en solde !

  • Espinat |

    Chapeau l’ami ! Quelle belle intervention sur ce sujet pas si simple qu’il en a l’air ! J’imagine la tête de la droite après ta belle prestation. Concernant la citation de ton maire , je croyais qu’elle était de Gramsci !
    Amitiés

  • JPR |

    Salut Michel, et merci de ton commentaire. Gramsci devait connaître Boileau, mais peut-être que Boileau lui-même citait un proverbe… Par contre, je pense que JR ne connaît ni l’un ni l’autre !
    Amiités

  • rolland jc |

    Il est bien temps que l’on s’occupe sérieusement d’un certain nombre de branches « pourries » dans les Yvelines. Avec Fourgous il va y avoir de quoi se mettre sous la dent.Il faut dire que ce dernier est l’ami proche d’ Olivier Dassault parrain d’une de ses filles. Dans l’affaire « Karachi » il est apparemment bien mouillé comme signalé dans un dossier de Médiapart que j’ai mis en mémoire afin de demander un jour a Fourgous ce qu’il en pense de tout celà.
    On leur fera perdre leur « superbe ».Trés bonne intervention, Jean-Claude Maurepas

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