Contrepoint » vote utile, piège à imbéciles !

vote utile, piège à imbéciles !

On connaît tous le bon vieux slogan anarchiste « élections, piège à cons » et si on peut partager avec les anars le constat qu’on est souvent déçus par l’action politique de ceux que nous avons élus, il reste que pour nous, le vote n’est pas une chose inutile.  Apportons tout de suite une restriction à cette affirmation, le vote n’est une chose utile que dans la stricte limite où il permet la confrontation des idées, où chaque voix a un poids égal dans le processus démocratique et tant que le choix à faire n’est pas entre le pareil et le même. En 1969, par exemple, le choix entre Pompidou et Poher ne présentait aucune utilité au regard d’un électeur de gauche qui n’a pas à régler les conflits internes à la droite gaulliste ou centriste. Dans ce cas, le vote était effectivement inutile et il y eut 30% d’abstention, auxquels il faut ajouter un million de bulletins blancs et nuls (dont le mien) !

En 2002, par contre, le vote Chirac contre Le Pen n’était pas exactement « inutile », même s’il n’était pas un vote « efficace » pour faire prévaloir les idées de la gauche : il signifiait clairement, d’un point de vue certes symbolique, le rejet, au nom de valeurs républicaines, des positions racistes, démagogiques et économiquement ultra libérales du Front National, héritier des ligues fascistes, de l’OAS et de l’antiparlementarisme. Il était une expression politique consciente. C’est avec cette élection de 2002 qui a vu la gauche éliminée du second tour, que se réactive cette notion de « vote utile », mais l’appel à cette réduction de la démocratie est bien antérieur et découle du mode de scrutin.

Cette récusation du droit de chacun à choisir selon ses convictions est le symptôme d’une démocratie dégradée par les institutions de la Vème République : l’élection du Président au suffrage universel avec un second tour à deux finalistes est, de par les stratégies qu’elle induit, une incitation à la bipolarisation de toute la vie politique, donc à un appauvrissement démocratique qui laisse bien des insatisfaits. Ceux qui versent des larmes hypocrites sur le taux d’abstention devraient y réfléchir. Mais par dessus cette réduction institutionnelle de la démocratie, l’appel à un « vote utile » dès le premier tour en remet une couche, au point que cela devient la négation même de ce qu’est une élection à deux tours !

Ne nous y trompons pas, en réalité cette démocratie dégénérée est un système bien huilé, conçu pour que rien ne puisse vraiment changer, surtout si l’élection proprement dite est précédée de primaires ouvertes qui, pour gagner de nouvelles couches de la population, vont conduire les candidats à se rendre marginalement compatibles avec les positions adverses : la « course au centre » des primaires socialistes de 2011 en a été l’exemple flagrant : elle a donné un avantage mécanique à celui qui était le plus proche du centre. Ce mécanisme est parfaitement rôdé pour assurer l’alternance du pareil et du même en moins pire, comme on dit pour bien traduire ce non-choix réel sur le fond des orientations (système économique, Union européenne, atlantisme) que d’aucuns baptisent « changement ». Ce vote a pour résultat pragmatique d’écarter a priori les candidats jugés nuisibles au système en place, avec l’implicite que le système est bon en soi indépendamment de la souveraineté populaire. Le choix ne peut exister que circonscrit dans ce cadre.

Dans l’histoire des élections présidentielles, la gauche, dont la force principale était alors le PCF, réussit en 1965, avec un candidat unique, à mettre le général de Gaulle en ballotage, ce qui n’était pas rien alors et a soulevé un grand espoir de changement (véritable, celui-là) qui a abouti en 1972 au programme commun. On avait entre temps assisté à la rechute de cette maladie chronique des socialistes : la tentation centriste, par un rapprochement entre les socialistes de Gaston Defferre et le MRP (parti de centre-droit), dans un « mouvement démocrate » à l’américaine —Etats-Unis, où la gauche n’existe plus depuis longtemps.  Cette tentative avait échoué, mais Gaston Defferre était toujours là en 1969, et la tentation droitière n’était pas éliminée pour autant : elle a resurgi depuis régulièrement.

En 1969 donc —élection intéressante à plus d’un titre—, c’est la candidature Defferre qui prévaut pour les socialistes de la SFIO, et, toujours à l’américaine, il se présente avec un ticket Pierre Mendès-France (qui fut mieux inspiré en d’autres occasions !) comme futur premier ministre. Il bénéficie du soutien du PSU de Michel Rocard, qui sera un des premiers promoteurs du vote « utile » : il lance un appel le 27 mai 1969 : « voter utile, c’est voter pour un avenir socialiste. ». Immédiatement dénoncée comme divisant la gauche, cette stratégie ne fut guère payante puisque Defferre ne réunit qu’à peine 5 % des voix quand Jacques Duclos en fit plus de 20 %. Mais le résultat fut aussi que les tentations centristes des socialistes empêchant l’unité, la gauche a été éliminée du second tour « Bonnet blanc-blanc bonnet »… Cela n’empêcha pas l’irrécupérable Gaston d’apporter son soutien au centriste Poher.

Et c’est le même Rocard qui n’hésitera pas, en 1988, ouvrant la voie à Cresson ou Bérégovoy à faire appel à des ministres centristes, replongeant le socialisme dans sa maladie chronique qui a, pour longtemps, discrédité toute la gauche —injustement assimilée par les médias au seul PS— auprès des couches populaires.  Pourquoi évoquer cette tentation centriste du PS quand on parle de la tactique antidémocratique du vote utile ?  Tout simplement car elles sont étroitement liées : faute de pouvoir rassembler le vote populaire sur un programme vraiment de gauche au premier tour, il faut, pour être présent au second —et y être sans subir la pression d’un gauche de transformation sociale trop forte—, capter les voix de l’électorat des concurrents du même camp en leur demandant de s’autocensurer par pragmatisme électoral supposé. Cela revient à maltraiter les électeurs, à diviser la gauche et, à terme, y perdre des soutiens, qu’il faudra dès lors retrouver ailleurs —au centre— au second tour pour avoir une chance de l’emporter. Cette pente fatale conduit toujours à l’échec.

Il semble pourtant que ç’ait été la voie choisie par François Hollande pour cette échéance de 2012. Mais c’était sans compter avec le succès du Front de Gauche qui élargissant l’assiette électorale de l’ensemble de la gauche et faisant fortement reculer Marine Le Pen, écarte tout risque d’absence au second tour : dès lors le vote utile n’a plus la moindre signification ! D’où le glissement sémantique des seconds couteaux socialistes Najat Belkacem, Valls ou Bartolone au vote efficace (le candidat, même s’il a personnellement osé le mot, pose à l’homme « au-dessus de la mêlée »). Ce vote efficace est d’ailleurs la récupération d’un autre concept inepte issu du cerveau fébrile de Michel Rocard en 1974, avec la justification complètement farfelue et démentie par les expériences passées qu’il faudrait forcément être le premier du premier tour pour qu’une forte dynamique permette de l’emporter au second ; en 81 Mitterrand était 2ème et Jospin était premier en 95 !

L’appel au « vote utile » n’est rien d’autre qu’un consensus orchestré et entretenu médiatiquement pour que rien ne change vraiment. Souvenons-nous de la phrase célèbre du Guépard : « Il faut tout changer pour que rien ne change ! »  phrase que Tancredi, le neveu du prince Salina explicitait ainsi :  « Crois-moi mon petit oncle, si nous ne nous en mêlons pas, ils vont nous fabriquer une république ». Le changement, c’est maintenant doit se traduire en italien ainsi : « Se vogliamo che tutto rimanga come è, bisogna che tutto cambi ! »

Et pourtant oui, c’est ce que nous allons faire : fabriquer une république, la 6ème, elle sera sociale, marchera au pas de l’insurrection citoyenne en cours et changera encore une fois l’Europe entière. Tant pis pour ceux qui n’ont pas compris que ce qui est en marche maintenant est irréversible.

JPR

 

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