6
Récits en images
Catégorie: élections, en France, Langue & idéologieUne image porte toujours une —ou des— significations(s). Surtout si elle a été rigoureusement composée, mise en scène avec le plus grand soin du détail par un professionnel reconnu de l’image — et, précisons-le tout de suite, les dernières œuvres de Raymond Depardon portent essentiellement sur le monde rural, dont il est originaire, et la France profonde, en particulier avec le livre « la France de Depardon ». Il est l’antithèse même du photographe pipole, tel l’auteur du cliché de Sarkozy, ou du style de la pub et de la mode, comme Bettina Rheims qui immortalisa Chirac. L’œuvre de Depardon est essentiellement consacrée à donner à voir la « vraie vie courante », jamais dans le sensationnel ou le spectaculaire, mais dépassant le banal en l’exhibant comme sujet principal. Ce n’est sûrement pas un hasard s’il a été choisi pour cette étrange photographie champêtre du candidat « normal » empreinte d’une certaine gaucherie voulue. Ou pas.
Ce qui surprend d’abord dans cette image, c’est son inattendue banalité : elle se donne comme la photo vue des milliers de fois d’une personne centrée, regardant l’objectif, et posant devant un monument. Bref, tout ce qu’il ne faudrait pas faire pour produire un œuvre un tant soit peu originale. Cette banalité est d’autant plus inattendue que la prise de vue et la présentation publique du résultat on été l’objet d’une « tapageuse discrétion« , ont agité le monde médiatique et ont donné lieu à une cérémonie empreinte de solennité. Étrange, non ? L’explication tient à ce qu’on n’est pas dans l’Art, mais dans le story telling : l’histoire que raconte et nous fait partager cette photo doit être la représentation visuelle de la nouvelle présidence, à travers les valeurs qu’elle évoque et imprime dans les esprits.
Chacun des chefs d’État de la cinquième République a ainsi donné à voir sa conception de la présidence, à la suite de Gaulle qui lui avait imprimé toute la pompe monarchique : regard lointain et hautain, cordon et grand croix de la Légion d’Honneur et toute la bimbeloterie des insignes de la fonction, sur fond lourd et riche de la bibliothèque, la main droite repliée négligemment et posée sur une pile de livres reliés. Pompidou, à peu de différences près, s’inscrira dans le même schéma royalement majestueux, académique et pour tout dire, totalement pompier.
La première —et qui reste la plus importante— rupture avec l’académisme viendra de Giscard dont le regard quitte les cimes du pouvoir pour aller droit dans les yeux du bon Français qui l’observe ; il ébauche un sourire, ce qui est nouveau par rapport à la gravité de ses prédécesseurs et il a renoncé à la quincaillerie et au faste. Le fond entier de l’image est constitué d’un drapeau tricolore aux bandes inclinées, pour la première et encore unique fois aujourd’hui, le cadre rectangulaire est orienté à l’italienne (format paysage). C’est bien sûr une façon de casser les codes d’un régime ringardisé par mai 68, et d’afficher un modernisme, une simplicité apparente et un dynamisme plus en phase avec son âge et la société. On pourrait dire aussi que c’est la marque du changement d’époque et qu’on passe d’une emphase pompeuse et ritualisée à la mise en œuvre de stratégies de communication inspirées de la publicité. Dépoussiérage, mais aussi avancée libérale, à l’américaine : l’incarnation cède le pas à l’auto-promotion, sur le mode d’une campagne commerciale.
Mitterrand revient dans la bibliothèque de l’Élysée et retrouve le format classique du portrait en hauteur, mais il tient un livre ouvert entre ses mains, symbole de culture, et regarde les Français droit dans les yeux, lui aussi avec le sourire. il est saisi par l’objectif en plan assez rapproché ce qui semble signifier sa proximité bienveillante mais le cadre solennel l’assoit —il est le seul à poser assis—quand même dans les ors de la monarchie républicaine, préfigurant déjà les ambiguïtés de ce président de gauche aux stratégies florentines, aux goûts de monarque et qui s’installe d’emblée dans les institutions qu’il a dénoncées et combattues auparavant…
Chirac opère un nouveau changement et pose en extérieur, souriant et légèrement déhanché, dans le jardin de l’Elysée. Image très classique, sujet un peu décentré sans apparat particulier, cadré en plan américain (coupé au-dessus du genou) et en contre-plongée, peut-être dans le but —non atteint— de lui conférer une certaine majesté, et comme il ne sait pas quoi faire de ses mains —les mains sont toujours un problème pour le portraitiste, et on va encore le vérifier— il les met dans son dos, ce qui lui prête l’allure d’un majordome esquissant une courbette pour accueillir les invités à la porte du château. L’image a souvent été jugée comme la plus mauvaise de la cinquième, certainement parce que, contrairement aux autres, elle ne valorisait pas assez le premier magistrat du pays. On peut noter que le drapeau tricolore, absent chez les autres jusque là —sauf VGE— reparaît timidement sur le toit de l’Elysée.
Ce même drapeau devient imposant avec Sarkozy et se double de celui de l’Union européenne (on se demande bien ce qu’il vient faire là, sûrement se rêve-t-il en Charlemagne). C’est le retour du style pompier, corps de trois-quart, visage tourné vers l’objectif et air déterminé qui efface le sourire, éclairage savant qui prête de la profondeur à son regard (rassurez-vous, ce n’est qu’un emprunt), et tout cela sur le fond des reliures pleine peau dorée au fer des livres qu’il n’a jamais lus. Finalement, une image autoritaire et prétentieuse, fidèle à son modèle, réalisé par Philippe Warrin, photographe de Patrick Bruel (entre autres) et ami de Cécilia.
Pourquoi cette revue des photos officielles ? Parce que je sais, pour prendre moi-même occasionnellement des photos, qu’une image en communication politique se pense, qu’elle doit être porteuse d’un sens, ou plutôt d’un sentiment, car offrant simultanément tous ses éléments signifiants, elle n’est pas organisée comme un discours rationnel se déroulant dans une logique argumentative, mais s’adresse davantage au « ressenti » de son destinataire ; sa force persuasive tient plus à l’impression globale produite qu’à une perception analytique de traits sémantiques discrets. Reste que cette impression est bien le produit de ces traits sémantiques, même si les mécanismes qui la produisent en nous ne nous sont pas transparents comme le serait une argumentation discursive organisée.
Passons maintenant à ce qui nous occupe : les choix iconiques de l’équipe de communication de François Hollande. La première remarque à faire est que ce portrait officiel s’inscrit dans le format carré, comme celui des Brownie flash Kodak ou Polaroïd de notre jeunesse . Cela n’avait encore jamais été fait sous la Vème. Ajoutons que ce carré est très clairement séparé en deux parties égales par l’horizon et que toutes les lignes fortes de la composition sont des droites horizontales ou verticales. Il s’en dégage donc une forte impression de stabilité et de calme (à l’opposé des obliques du portrait de VGE qui dynamisaient l’image ou de courbes virevoltantes guère usuelles dans ce genre pictural). Equilibre et paix sont donc les maîtres mots qui régissent cette composition et constituent certainement l’impact visuel recherché. François Hollande paraît centré, comme sur une photo d’amateur qui ne se focaliserait que sur le sujet principal, je dis « paraît » car, en traçant les lignes, on observe qu’il est très légèrement à gauche (hi ! hi ! hi !), ce qui ne correspond que par hasard à son positionnement sur l’échiquier politique, car il ne s’agit que d’équilibrer le feuillage du premier plan et l’arbre d’arrière-plan en essayant d’avoir globalement les mêmes masses sur les deux plateaux de la balance. Equilibre dans une légère asymétrie pour éviter la monotonie et ouvrir de l’espace (en haut à gauche, tiens, tiens…), sentiment de calme, de sérénité, mais donc aussi d’élévation, tels doivent être les affects à produire sur le destinataire de la photo-message.
La gestion de la lumière naturelle (portrait à l’ombre par une journée ensoleillée) est obtenue par de grands réflecteurs qui rendent un modelé doux (limite « plat »), sans creuser d’ombres comme le ferait le seul soleil, et sans l’effet peu naturel et trop léché des éclairages savants. Mais alors, pourquoi avoir choisi (ce ne peut pas être une maladresse !) de surexposer le fond au point de le rendre fade comme le ferait un amateur n’ayant pas de dispositif pour compenser l’illumination différente des premier et second plans ? Deux hypothèses, qui ne s’excluent pas mutuellement pourrait l’expliquer : d’abord, faire ressortir le sujet principal —François Hollande— du fond par la différence de saturation et de luminance des couleurs ; ensuite, pourquoi pas, pour « faire amateur« , ce qui corroborerait le choix du format carré de la photo-souvenir familiale, avec sujet centré devant le beau château…
Contrairement aux photos de bibliothèque où le faste des tons chauds dominaient, la gamme des couleurs est ici plutôt froide, avec un vert très majoritaire et un ciel bleu délavé. On sait que le vert, couleur du renouveau de la nature et symbole de la récolte à venir est associé à l’espoir, alors que le bleu céleste, couleur mariale, est évocateur de pureté. Ces choix expriment donc des valeurs très positives, à la fois paisibles et simples, qui sentent bon (pour ceux qui aiment) le terroir, le clocher et le rayon laitage des supermarchés qui en exploite la connotation « fraîche ». Ce qui apparaît donc à travers tous ces codes iconiques qu’on ne déchiffre guère directement, c’est l’inscription du nouveau président dans une France apaisée, ensoleillée, plutôt champêtre et riante, cadre euphorisant auquel le discret rappel des drapeaux national et européen (mais que fait-il là dans un mandat purement national ?) confère un petit air festif. On comprend mieux le choix du spécialiste de la ruralité et de la France quotidienne en tant que photographe officiel…
Tout semble donc bien pensé, pesé, mis en scène dans ce message graphique, pourtant quelque chose cloche… Peut-être n’est-ce que ma perception personnelle, mais je n’arrive pas à lui trouver un intérêt véritable : que le côté « amateur » soit voulu ou non, je la trouve loupée. Ce qui ne va pas à mes yeux, ce n’est pas tant tout ce que je viens de décrire que le sujet photographié lui-même. N’en tirez pas de conclusions politiques hâtives, j’aurais certes préféré Mélenchon à sa place, mais il ne s’agit pas ici d’une appréciation idéologique, ni d’une antipathie personnelle car je n’ai rien contre l’homme, intelligent et non dénué d’humour —ce qui nous change plutôt favorablement ! Non, mais il y a quelque chose de gauche, de bancal, de maladroit dans sa posture. Figée dans sa progression vers l’objectif, la pose paraît incongrue : le plan américain ne montre pas assez les jambes pour qu’on comprenne d’emblée qu’il marche, ce qui aurait pu rompre avantageusement le caractère trop peu dynamique de l’image, restent un léger déséquilibre du bassin et deux bras ballants qui devaient accompagner le pas, mais dont le mouvement suspendu tient les mains écartées du corps dans une attitude peu naturelle.
Or, s’il est dans un portrait officiel deux éléments primordiaux, ce sont, d’une part, le regard, réputé miroir de l’âme et reflet de l’élévation spirituelle, ce regard qui domine ou qui accroche, et, d’autre part, la main qui tient la barre, symbole de l’action publique et de la fermeté républicaine attendue du Chef… Et là, tout cloche ! Les mains, loin d’évoquer la poigne de l’homme d’État, semblent deux gros appendices mous, rougeauds et inutiles, et le regard, plutôt terne paraît bigle —voire borgne— du fait que seul l’œil gauche brille d’une petite étincelle ; et cela dans un visage où le sourire associé à la gravité produit un air de contrition navrée en lieu de l’autorité bienveillante attendue (à l’instar de Mitterrand).
On verra ce que la postérité dira de cette photo, mais pour moi elle restera comme un loupé, ce qui n’est pas bien grave si cela n’en préfigure pas d’autres, politiques, cette fois, et non de communication. La meilleure façon pour chacun de nous de se prémunir de ce risque, c’est de donner au pays une majorité où le Front de Gauche soit incontournable et empêche celui qui tient la barre de perdre le cap !
JPR






Belle analyse…
qui justifie le nombre impressionnant déjà d’images détournées sur le web…déjà une bonne centaine « hilarantes »
amitiés