Quelle majorité et pour quoi ?

Ce diagramme est éloquent : le premier parti de France et surtout celui qui progresse d’élection en élection est celui de l’abstention : elle croît régulièrement dans tous les types de suffrage.  Je ne reviendrai pas sur ce que j’écrivais en avril 2010, mais rien de fondamental n’a changé, après la remontée conjoncturelle et finalement provisoire de la participation à la présidentielle 2007. Ces législatives en ont encore fait la démonstration en frôlant les 43 % d’abstentionnistes qui s’ajoutent à, à peu près, 1% des inscrits qui se sont déplacés pour voter blanc ou nul. Le diagramme rend évident  que la grande rupture se situe en 2002, soit dès les premières législatives qui ont suivi l’inepte inversion du calendrier électoral. Mais peut-on espérer du gouvernement actuel qu’il revienne fortement sur ce déni de démocratie —inventé par Giscard— et que ses membres ont voté et acclamé ?  François Hollande aurait confié qu’il faut une évolution, souhaitons que ce ne soit pas simplement quelques mesurettes cosmétiques et que le scrutin législatif, redevenu proportionnel, soit déconnecté de la présidentielle.

Le déni de démocratie lié au mode de scrutin est déjà évident simplement si l’on compare le nombre d’électeurs représentés par un député selon son étiquette : en 2007, pour élire un député UMP, il fallait 32 800 voix ; pour un député PS, 34 600 et pour un communiste, 74 400 ! La semaine prochaine, l’iniquité risque d’être encore plus grande : à la proportionnelle, nous aurions après le vote de dimanche, 41 députés, le PS, 201 et l’UMP 200 ; on verra dimanche soir le décalage avec cette représentation juste de la société et un résultat qui risque de voir le Front de Gauche perdre 5 ou 6 élus alors qu’il a augmenté son nombre de voix et son pourcentage ! Le mode de scrutin est déjà en soi une machine à effacer des millions de citoyens, en renforçant un bipartisme qui fait que nombre d’électeurs ne se reconnaissent dans aucune de ses deux composantes. Ainsi on encourage, d’une part l’abstention ou le vote nul et d’autre part le recours à un FN qui met dans le même sac ce qu’il appelle l’UMPS.  Cet attentat institutionnel contre la démocratie a été renforcé par l’inversion du calendrier et le quinquennat qui réduisent le vote législatif à une confirmation et l’Assemblée Nationale à une chambre d’enregistrement. On en arrive à ce paradoxe que le parti qui sera vraisemblablement majoritaire à lui seul à l’Assemblée, ne représente que 16 % des inscrits, et donc encore moins des personnes en âge de voter (ce qui est le chiffre retenu, par exemple, aux USA). Vivement une sixième République pour en finir avec ce rouleau compresseur institutionnel qui dénature la représentation républicaine !

Le second rouleau compresseur découle du premier et est d’ordre idéologique : tout le débat public s’organise autour du duel entre les deux partis dominants, souvent à travers des métaphores sportives ou guerrières ou des anecdotes, tels un récent « tweet »,  qui dénaturent le contenu politique au point de le ravaler au second plan loin derrière des polémiques sur des points mineurs ; récemment également, la légalisation du cannabis vieille revendication des Verts connue de tous en a été une illustration abondamment exploitée par une droite intellectuellement malhonnête. Ajoutons les faux parallèles qu’induisent les incantations au ni-ni, mettant au même plan FdG et FN et qui ne viennent pas toujours de la seule droite manipulatrice, mais aussi d’un historique anticommunisme de quelques personnalités se prétendant de gauche. Ainsi sont marginalisées toutes les propositions qui sortent d’un moule idéologique différent et est réduit l’espace d’expression des autres formations politiques.

Je n’invoque pas ces points pour esquiver le débat sur le score décevant du Front de Gauche, même si pour une large part, ils l’expliquent, mais parce qu’ils illustrent à quel point est urgent le changement institutionnel d’un système dont le peuple se détourne et qui, dans l’ombre des frustrations créées par son injustice, fait croître les pires dangers pour la démocratie. Le FN est le chien de garde de cette bipolarisation —entretenue au prétexte que la proportionnelle le favoriserait— et cette relégation, loin de lui nuire constitue le terreau dont il s’engraisse,  l’érigeant en symbole de la lutte contre un système inégalitaire et hypocrite.

Le fait que le score de la présidentielle n’était pas tout-à-fait à la hauteur de nos espoirs annonçait la déception des législatives. Cependant cette déception ne doit pas masquer que nous avons marqué des points : non seulement en voix et pourcentage, mais surtout sur le terrain idéologique —celui qui précède toujours les autres victoires.  On en constate tous deux manifestations : la première est que certaines de nos propositions se sont imposés au point que le candidat, puis le président, Hollande a dû, même en les revoyant à la baisse et en en limitant la portée, les faire siennes chemin faisant (hiérarchie des salaires de 1 à 20, imposition des fortunes expatriées, taxation des produits du capital…); la seconde est le fort regain d’animosité à notre endroit, tant de la droite qui oublie son propre passé et nous ressort le goulag ou une déclaration dont personne n’avait entendu parler de Mikis Théodorakis, que de personnalités de gauche, à l’instar de Martine Aubry qui a sciemment manœuvré, lors des négociations sur les candidatures de gauche face au FN, préférant renoncer à la lutte contre l’extrême-droite pour que ne trouvions pas là l’occasion de gagner des sièges et constituer un groupe, ou de François Hollande lui-même qui, au soir de son élection, a remercié les quelques électeurs de Bayrou qui avait opté pour lui, mais n’a pas eu un mot pour ceux du Front de Gauche sans lesquels il n’aurait pas été élu.  Fort heureusement, nous savons que ces attitudes hostiles et arrogantes ne sont pas partagés par l’ensemble des militants socialistes : beaucoup nous ont fait part —parfois discrètement !— de leur sympathie, voire de leur soutien… C’est le gage d’une gauche qui pourrait se retrouver.

Alors, quelle majorité demain ? Si j’avais —sûrement naïvement— espéré une Assemblée Nationale où les élus Front de Gauche soient incontournables, le rapport artificieux des forces qui seront présentes dans l’hémicycle, m’impose maintenant comme une évidence qu’il faut que PS et EELV aient la majorité sans nous afin que nous conservions une complète autonomie pour demain soutenir loyalement tout ce qui ira dans le bon sens, mais aussi dénoncer les insuffisances et combattre fermement les dérives vers un fédéralisme eurolibéral, pour être au côté du mouvement syndical qui a manifesté une sympathie appuyée à nos propositions, pour continuer la lutte pour une retraite à 60 ans pour tous, un smic à 1700 € maintenant et l’interdiction immédiate des licenciements boursiers.

Ces deux campagnes ont été des moments humainement très riches : nous nous y sommes rencontrés, venant d’horizons différents, nos organisations s’y sont renforcés —à la fois en tant que PCF et plus largement comme sympathisants Front de Gauche.  Ce capital humain qui s’est rassemblé à cette occasion est le gage de victoires futures : les 1600 voix qui se sont portés sur Mélenchon à Plaisir sont un formidable potentiel pour les échéances à venir et feront de nous le seul recours si les promesses socialistes, après une courte embellie, se brisent contre la forteresse libérale de l’actuelle Union Européenne. Je terminerai donc en remerciant tous les sympathisants et camarades qui ont partagé ces campagnes avec nous, bien conscients tous que ce n’est là qu’une première étape et que nous avons à construire ensemble, dans l’action politique quotidienne, locale comme nationale, dans les revendications sociales et sociétales, jour après jour, la force qui demain sera l’unique recours, le Front de Gauche.

JPR

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