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les limites de l’oxymore

l’oxymore est une figure de style à la mode. Le terme est juste assez savant pour plaire aux pédants et l’effet de sens que produit son usage est à la fois puissant et mystérieux, à l’instar de cette ténébreuse clarté qui tombait des étoiles cornéliennes.  Il tire sa force de la rencontre de deux termes normalement incompatibles et le paradoxe interpelle immédiatement, oblige à l’interrogation pour extraire du sens de l’apparente incongruité de cette association. Ainsi la tortue de La Fontaine se hâte-t-elle avec lenteur, le silence devient-il assourdissant ou la charogne baudelairienne est, aux yeux du poète, une « aimable pestilence ».

Mais nous n’allons pas parler littérature et si je disais que l’oxymore est à la mode, c’est que cela concerne tout particulièrement le vocabulaire politique. Dans la grave crise que traverse le capitalisme aujourd’hui et qui conduit de plus en plus à sa remise en cause, on assiste à un véritable bouillonnement conceptuel pour essayer de le rendre un peu plus fréquentable idéologiquement.  Ainsi, si le fondement même du système est de faire du capital —autrement dit accumuler des richesses—, il ne peut atteindre ce but que d’une part en spoliant les producteurs d’une partie de leur travail —la plus-value— et d’autre part en pillant la nature. Le capitalisme est par essence productiviste et consumériste : sa logique même est de produire et vendre toujours plus. Alors qu’entendre par « capitalisme vert », ou même « développement durable » ?  Ces oxymores, par l’alliance miraculeuse de ces termes foncièrement antagoniques, déstructurent le concept et visent à transférer la charge positive liée à la protection de la planète sur le système économique qui la détruit. On pourrait analyser de la même façon l’idée chère à Sarkozy de « moralisation du capitalisme ». L’exploitation de l’homme par l’homme ne peut en aucun cas être considérée comme morale ni même moralisable, la formule ne cherche donc qu’à dérober au regard ce constat élémentaire et ainsi à esquiver la seule conclusion logique : il faut supprimer le capitalisme. Le programme de l’université d’été du Medef de 2006 « Concilier l’inconciliable » illustre bien —jusqu’à l’incohérence sémantique—cette volonté de masquer derrière une formule séduisante, parce que paradoxale et volontariste, les conflits de la société, irréductibles, eux, à ces manipulations lexicales.

Mais l’idéologie de droite n’est pas la seule à produire de ces oxymores : n’entendons-nous jamais parler, même chez certains syndicalistes, de « flexisécurité », ce mot-valise qui associe en un seul vocable la précarisation des hommes par la flexibilisation du marché du travail avec la protection sociale supposée du travailleur ? C’est, dans un autre domaine, un peu de la même façon que fonctionne « videoprotection », cet autre bienfait de la merdonité libérale qui fait de l’intrusion et du flicage un élément protecteur.

Mais l’exemple le plus criant d’oxymore est évidemment « social-libéralisme » qui réunit en un monstrueux concept les idées irréconciliables de solidarité humaine entre pairs —socius était le compagnon, souvent le compagnon d’arme, l’égal— alors que le libéralisme met en avant l’individu et sa liberté totale d’entreprendre et de commercer (laissez faire, laissez passer) au sein d’une compétition permanente avec ses semblables—entendant, bien sûr, par cette liberté, qu’elle inclut celle « d’exploiter son prochain » pour assurer la rente du capital, fondement économique du système.  On comprend l’utilité transitoire de cet oxymore pour masquer l’opposition irréductible entre les deux termes qui le constituent et sur laquelle, à un moment, il achoppera inévitablement. En poétique, l’oxymore donne force à une vision ; en politique, il n’est que la trompeuse synthèse, purement verbale, d’une contradiction indépassable dans le réel.

Tôt ou tard, il faut faire le choix entre un des deux pôles de cette contradiction, qui n’est somme toute qu’une des formes de la lutte des classes. Souhaitons que François Hollande, devant ce dilemme fasse le bon choix, mais les premiers signes —autres que symboliques— ne sont guère encourageants, qu’il s’agisse de la soumission de notre pays au pacte budgétaire eurolibéral, de la probable augmentation de la CSG pour réduire les cotisations sociales des entreprises, ou, sur le plan humain, de la poursuite par Manuel Valls de la politique de Guéant vis-à-vis des Roms.  Autant d’inquiétudes, et autant de bonnes raisons pour mobiliser un mouvement social d’ampleur dès la rentrée afin « d’aider » le gouvernement à faire les bons choix. Comme en 36…

JPR

2 Commentaires sur

les limites de l’oxymore

  • Espinat |

    Qu’il est intéressant que tu aies besoin d’écrire pour mettre au clair tes idées !
    Chapeau l’ami pour cette très intéressante contribution !
    La fin de ton texte m’inspire un nouvel oxymore « l’espérante déception  » ou « l’espoir décevant » au choix !
    Rien ne sert d’espérer quoique ce soit d’Hollande, il a déjà fait le mauvais choix européen et on va vite s’en apercevoir, à moins que…
    Très cordialement
    Michel

  • JPR |

    Salut Michel,
    On pourrait aussi essayer « le changement dans la continuité » ou la géniale formule de Lampedusa, à propos de l’Italie de 1860, « tout changer pour que rien ne change » !

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