12
Le discours et la méthode…
Catégorie: en France, Europe, Langue & idéologieA moins, bien sûr que la méthode ne consiste précisément à avoir plusieurs discours, chacun adapté aux circonstances et à l’interlocuteur. Vous vous doutez bien que si je dis cela, c’est pour avoir écouté attentivement —enfin, sans trop somnoler— l’intervention présidentielle sur Télé-Bouygues : le ton était martial, la mine décidée et le propos… mais qu’importe le propos, seule l’impression donnée compte, en bonne logique de communication, puisque chaque propos est toujours démenti par un autre.
La méthode Hollande, on en avait déjà eu un aperçu pendant la campagne, c’est celle de l’habile pirouette entre le Bourget et la City où il dit à chacun ce qu’il souhaite entendre : au peuple grondant contre les injustices sociales, il présente l’image d’un pourfendeur de la finance, pour aussitôt après rassurer celle-ci en expliquant qu’il n’est pas bien dangereux et qu’il ne lui fera guère que d’infimes égratignures, et encore, seulement pour son bien !
On a donc eu une nouvelle démonstration de cette versatilité discursive par le contraste entre le ton de l’allocution télévisée présidentielle et le déplacement d’une bonne partie de la cour à l’université d’été du Medef, ouverte par un discours solennel du premier ministre soi-même, hommage appuyé s’il en est du gouvernement à la centrale patronale ce qui reste un évènement inédit sous la Vème république. C’était donc cela le changement ?
Par la voix de Jean-Marc Ayrault, le gouvernement s’est soumis —non pas directement au Medef, ne soyons pas caricatural— mais à son cadre conceptuel, et on sait que la façon dont on pose un problème induit la réponse qu’on y apportera : choisir l’angle patronal des « coût du travail » , « compétitivité » et autre « déficit commercial », c’était accepter d’avance le postulat des Parisot et consorts que seul l’abaissement du premier peut améliorer les deux autres. Dès lors, la marge de manœuvre du gouvernement n’est plus que celle du petit pouvoir que lui délègue la finance, et qu’on appelle du doux euphémisme de « bonne gouvernance ».
Dès ses premiers mots, Ayrault «[s]’étonne de cet étonnement à propos de [sa] présence parmi [les patrons] » (bon, moi, je ne suis pas vraiment étonné…), et les rassure sur le choix gouvernemental de l’austérité, euphémisée en « sérieux budgétaire », et précisant bien qu’ils en seraient « les premiers bénéficiaires » (ça, je n’en n’avais jamais douté !). Quant à la réforme fiscale dont « on dit beaucoup de choses » —sous-entendu qu’elle s’en prendrait aux riches—, rassurez-vous, elle « visera à améliorer le financement de l’économie, l’investissement et la compétitivité des entreprises ». Ouf ! On craignait déjà que les profiteurs et parasites ne soient mis à contribution, il n’en sera rien. Et même, il se penchera avec un soin particulier sur « les sujets majeurs de la vie des entreprises : l’anticipation nécessaire de l’évolution des activités, de l’emploi et des compétences ; l’accompagnement des mutations économiques avec la question du maintien dans l’emploi et des entreprises confrontées à des difficultés conjoncturelles ou encore structurelles ; ou encore la question de l’amélioration ou de la sécurisation juridique des procédures de licenciement collectif ». Les spécialistes en langue de bois voudront bien me dire si j’ai tout compris en traduisant par flexibilisation du marché du travail, licenciements boursiers, séparation à l’amiable et transformation des CDI en contrats moins contraignants… A quand les jobs à un euro l’heure comme en Allemagne ?
Autre antienne patronale : les insupportables charges des entreprises, cet archaïsme crypto-communiste qu’on appelle la sécurité sociale et qui permet aux pauvres de se soigner. Voici ce qu’en dit le premier ministre : « Le financement de la protection sociale en était un [sujet tabou], reconnaissons-le, on en parlait mais on le renvoyait tout le temps. Nous avons décidé, lors de la grande conférence sociale, de le prendre à bras le corps, parce qu’il ne doit plus peser aussi fortement sur le travail, […] nous définirons, début 2013, ça sera la responsabilité du gouvernement, un nouveau modèle de financement qui soit plus favorable à la compétitivité des entreprises ». Autrement dit, soit moins de sécu, soit une sécu davantage à la charge des ménages, c’est-à-dire une diminution du salaire, car, il faut toujours le rappeler, les cotisations sociales des entreprises font partie de la rémunération des salariés et constituent un salaire indirect mutualisé.
Après cela, comment s’étonner quand on constate que le projet de loi interdisant les licenciements boursiers (l’article 2 prévoit que les entreprises qui bénéficient d’aides publiques s’engagent, en contrepartie, à ne pas réaliser de licenciements boursiers, au risque de devoir restituer les sommes perçues), projet que les sénateurs socialistes avaient pourtant voté en février 2012, quand le gouvernement était encore de droite et qu’il n’y avait aucune chance que la loi passe, ne soit pas à l’ordre du jour de la nouvelle Assemblée Nationale de gauche pour cette session…
Bref, il y a le discours, l’effet de manche et d’annonce, le coup de menton volontaire, mais point d’actes autres que consensuels ou symboliques (mais quand même pas jusqu’à amnistier les syndicalistes condamnés ce qui aurait été un fort symbole d’encouragement au mouvement social !). C’est sûrement cela la méthode.
Et puis, le président normal a parlé. Il faut dire qu’il y avait urgence : jamais dégringolade aussi rapide de la cote de popularité ne s’était vue ! Rien pourtant d’imprévisible, ce serait bien naïf, pour ne pas dire crétin, d’affirmer qu’une majorité des Français auraient choisi le programme de François Hollande et qu’il aurait maintenant un blanc-seing pour l’appliquer sans débat démocratique ; non, la majorité des Français attend autre chose de la gauche et veut un changement qui ne se limite pas à quelques phrases caressantes même si elles valent mieux que l’arrogance de Sarkozy, à quelques mesures sociétales salutaires (mariage homo) mais qui ne coûtent rien ou à un saupoudrage (carburant, prime de rentrée…) censé valider les promesses concernant le pouvoir d’achat, pendant que PSA, Carrefour, Doux ou Unilever détruisent impunément des emplois. Le compte n’y est pas et il faut d’urgence reprendre la main. Alors, faute d’actes, on aura eu des mots, avec juste la dramatisation qu’il faut pour un appel à la mobilisation, une sorte d’union sacrée contre la crise de la dette qui exige certes des sacrifices, mais ceux-ci doivent être justes car « chacun doit y prendre sa part». Cela semble couler de source, être un propos plein de bon sens et d’équité, même peut-être un propos de gauche. Pourtant si on réfléchit un peu, on doit bien se demander quelle est pour chacun sa part personnelle de responsabilité dans cette dette, comment se fait-il que les plus pauvres se sont encore appauvris en endettant l’Etat, tandis que les plus riches s’enrichissaient toujours davantage, y compris pour les derniers chiffres analysés (ceux de 2010) par l’INSEE qui relève : « Le niveau de vie baisse ou stagne pour pratiquement toutes les catégories de population sauf pour les plus aisées. […] La pauvreté continue de progresser. Elle concerne 8,6 millions de personnes, soit 14,1 % de la population contre 13,5 % en 2009. Cette progression affecte davantage les enfants : le taux de pauvreté des moins de 18 ans atteint 19,6 %, en hausse de 1,9 point.» Ce sont les « catégories aisées » justement qui constituent, par leurs placements spéculatifs divers, cette entité mystérieuse qu’on désigne par le concept abstrait de « finance », ce sont ces personnes bien concrètes, elles, qui prêtent aux états, à travers les banques, les ressources que celui-ci ne leur a pas prélevées : en somme, cette supposée juste répartition de l’effort reviendrait à leur octroyer un droit d’impôt privé pour qu’ils se goinfrent un peu plus —ou rendent un peu moins. Non merci, M. Hollande, je ne veux pas de votre « sérieux » qui consiste à payer deux fois aux mêmes !
Mais l’intervention présidentielle sur TF1 doit s’analyser aussi en creux : quel est donc le sujet majeur dont pas un mot n’a été dit ? Le fameux TSG « traité sur la stabilité et la gouvernance», mieux connu comme pacte budgétaire Merkozy devenu Merkollande sans qu’une virgule n’en ait été changée. Là, prière de circuler : rien à voir, rien à discuter et les parlementaires socialistes n’auront aucune liberté de vote concernant le pacte budgétaire a déclaré Bruno Le Roux, président du groupe socialiste à l’Assemblée, même si la majorité est divisée et que l’aile gauche du PS le juge inacceptable, que Marie-Noëlle Lienemann ou Razzy Hammadi refuse d’y souscrire ou qu’Eva Joly demande un référendum « Le traité qu’on nous propose de voter est le traité «Merkozy». Le petit ajout sur la croissance que le Président prétend avoir obtenu n’est pas à la mesure des enjeux […] On ne peut pas escamoter le débat public sur un tel enjeu ». Mais si, mais si, Mme Joly, on peut encore un peu plus escamoter la démocratie, et c’est un gouvernement supposé de gauche qui se propose d’en faire la démonstration. Ne nous étonnons pas de l’amertume et du rejet que cela suscitera s’il y parvient, rejet qui sera nuisible à toute la gauche et dont la seule vraie bénéficiaire sera Marine Le Pen, comme l’a aussi déclaré Eva Joly : « Si nous n’arrivons pas maintenant à infléchir les tendances lourdes —la finance, les privilèges, la France forteresse—, nous aurons un homme fort et un régime fasciste.»
La « méthode Hollande » —dialogue, compromis, synthèse, à ce qu’on prétend— revient à l’effacement de la conflictualité sociale dans le discours et affiche là sa limite : on ne peut pas concilier l’inconciliable, être de gauche et ratifier le pacte budgétaire, affronter la finance et se dérober devant le Medef, d’autant plus que le gouvernement choisit le passage en force contre le peuple. Gageons que l’ardoise sera lourde aux municipales de 2014.
La droite, quant à elle, applique sans états d’âme ni scrupules sa ligne invariable dans la guerre des classes : chantage à l’emploi ou à l’exil fiscal, quelle résistance réelle lui oppose le gouvernement ? Clairement aucune.
JPR




