Contrepoint » Croire OU penser ?

Croire OU penser ?

« Je pense que la tâche du prochain siècle, en face de la plus terrible menace qu’ait connue l’humanité, va être d’y réintégrer les dieux. » a écrit André Malraux. Dans le même ordre d’idées, on lui prête souvent la phrase : « Le XXIème siècle sera religieux [ou mystique, ou spirituel, selon les sources contradictoires et très controversées] ou ne sera pas ».  Le XXIème siècle, on y est, et en fait de la spiritualité prophétisée, on ne voit guère se développer que le fanatisme, l’intolérance et l’obscurantisme.  Des créationistes  étazuniens aux fous d’Allah bardés d’explosifs, en passant par les faucons fondamentalistes juifs et les nazillons anti-IVG de chez nous, force est d’admettre qu’une des plus terribles menaces que connaisse aujourd’hui l’humanité vient bien du retour en force des religions dans leur version intégriste.

Si j’entame ce billet par une diatribe antireligieuse, ce n’est sûrement pas par islamophobie : je ne suis pas plus islamophobe que christianophobe ou judéophobe (allez, je vous concède quand même une petite dose de chaque quand je les vois dans leurs œuvres…).  Observons quand même que les deux derniers mots —christianophobie et judéophobie— n’ont guère cours mais que le premier est un néologisme assez récent (attesté en 1979 mais surtout repris après le 11 septembre 2001) et très répandu ; il ne correspond pas à un fait social clairement circonscrit. C’est un peu un concept foure-tout permettant d’une part de dénoncer la détestation pourtant légitime de pratiques minoritaires, souvent d’un autre âge et contraire à la dignité humaine, à l’égalité homme-femme ou à la tolérance laïque, et d’autre part un sentiment anti-arabe post colonial qui affecte encore une partie assez large de la population française (pour ne parler que de notre pays) et qu’il faudrait appeler simplement « racisme » ou « xénophobie ».  Ce mot d’islamophobie fait abusivement l’amalgame de ces deux aspects et les situe sur le seul terrain religieux. Il permet par cette assimilation hâtive de s’en prendre aussi bien aux mouvements laïques et aux féministes qu’à une extrême-droite nostalgique de l’OAS.  Présentant ainsi un phénomène social complexe comme le seul rejet d’une religion, qui par ailleurs exerce encore une forte prégnance sur ses adeptes, de sorte qu’il tend à fédérer ceux-ci en position de victimes d’une persécution religieuse et, en suscitant une réaction de défense, à renforcer leur repliement communautaire et identitaire, dont la religion devient le marqueur essentiel et le canal social de revendication. Par voie de conséquence, il tendra aussi à renforcer les manifestations externes de ce repli, sous forme de provocations, ce qui alimentera un peu plus en retour le rejet dit« islamophobe ». Il y a là une spirale dont il faut impérativement sortir. Et forcément sortir par la raison, seule issue possible.

Point d’islamophobie, donc chez moi mais par contre une vive irritation devant le discours bénin et benêt que suscite l’affaire des caricatures de Charlie-Hebdo, de la part de la bien-pensance nationale de droite comme de gauche et des âneries que les suffisants médiacrates répètent à l’envi  sur ce sujet, de l’opportunité ou non de faire usage de sa liberté d’expression, aux éventuelles limites à celle-ci, et —point sur le « i » de connerie— l’inévitable question récurrente « peut-on rire de tout ? ».

A la première question, je répondrai qu’il est toujours opportun de faire usage de sa liberté d’expression, sinon quelque propos que ce soit pourrait être à chaque fois jugé blessant ou inapproprié par l’un ou l’autre, les circonstances feraient estimer que le moment est mal choisi, et finalement, il entrerait dans le tabou, on ne serait plus libre de le tenir publiquement : il existe ainsi des discours durablement relégués par cette forme de censure mentale.  Comprenons-nous bien, il ne s’agit pas d’approuver n’importe quel propos, mais de proclamer haut et fort qu’on a toujours le droit de le présenter dans l’arène sociale du discours. On n’interdit pas la parole : on y répond. Ou pas, si elle ne mérite guère l’attention. Elle relève de l’activité de la pensée et ne peut connaître, dans une société démocratique et laïque, aucun des interdits a-priori qui ressortissent aux croyances diverses. Il n’y a d’autre limite à la liberté d’expression que celle propre à toute forme de liberté : ne pas empiéter sur celle d’autrui —ce qui ne veut pas dire ne pas le choquer, ne pas heurter sa sensibilité et ses convictions. N’imaginons pas la suavité hypocrite d’une société où serait interdit tout ce qui choque l’un ou l’autre !

Il m’apparaît nécessaire, face aux passions soulevées par la question, de prendre de la distance et de revenir aux fondamentaux rationalistes, plutôt que d’essayer de coller aux aléas et contradictions d’une actualité chaotique. Nécessaire aussi de commencer par des définitions. les sens  de « croire » et de « penser » se recouvrent partiellement : je peux, dans le langage courant, dire assez indifféremment « je crois qu’il fera beau » ou « je pense qu’il fera beau ». Dans les deux cas, j’exprime une opinion, sans afficher de certitude absolue, mais ce qui diffère, n’est pas tant le sens global de l’énoncé actualisé que la démarche qui m’a conduit à cette opinion (pour autant que je fasse un usage raisonné de la langue).

L’étymologie aide à mieux faire le départ entre les deux verbes : « croire » exprime la confiance en une parole, d’où d’ailleurs, le crédit que vous accorde le créancier que vous vous êtes engagé à rembourser, ou l’ancien recréant  : celui qui se soumet à la merci d’un adversaire qui l’a vaincu. La croyance, en ce sens est toujours un effacement de soi, une abdication de sa propre pensée. La signification du verbe est centrée sur l’idée de la foi au sens religieux, comme au sens profane de confiance.  Mais la foi, comme la confiance, ne laisse guère de place au doute raisonnable et exprime une conviction forte, une « adhésion profonde du cœur et de l’esprit » nous dit le dictionnaire (Robert). A l’opposé, « penser », de même origine que peser (ou même pendre, comme les plateaux de la balance !), implique l’idée d’une évaluation objective comme fondement de notre conviction. Ce sont donc deux approches totalement différentes : croire —s’en remettre à une parole— n’est en aucune façon penser qui implique d’évaluer par soi-même. En dernière analyse, ce sont ces deux démarches qui sont en contradiction fondamentale : le propre de la pensée est de toujours pouvoir être critiquée, contre-argumentée et de devoir être l’objet d’une constante réévaluation ; ce qui caractérise la croyance, c’est l’intangibilité du message qu’elle affirme porter. Le contredire est hérésie, apostasie, blasphème…

Cette contradiction est vieille comme nos sociétés qui ont condamné Galilée ou brûlé les hérétiques, au nom d’une vérité que plus personne n’oserait soutenir aujourd’hui. Il y a seulement 250 ans, le chevalier de La Barre fut condamné à Amiens —sans preuves— à subir la torture ordinaire et extraordinaire, à avoir le poing et la langue coupés, à être décapité et brûlé avec l’exemplaire du Dictionnaire philosophique, livre interdit de Voltaire qu’il détenait. De quel délit était-il donc accusé ?  D’avoir, à l’âge de 17 ans, fait quelques entailles à une statue du Christ et de ne pas s’être agenouillé devant une procession. Voilà d’où la lente construction d’une société républicaine et laïque nous a sorti, et voilà pourquoi seule la pratique de la pensée rationnelle dans la neutralité religieuse  de l’espace public peut garantir la paix sociale et la cohabitation paisible des différentes religions cantonnées à la sphère privée.

Ce cantonnement ne signifie pas concrètement une aveugle répression de toute manifestation publique comme le voudrait une Marine Le Pen, prompte à stigmatiser foulard et kippa, mais oublieuse des calvaires de nos rues et villages ou autres processions de jupes noires de prêtres intégristes qu’elle fréquente. La laïcité a d’abord été un rempart contre l’intolérance, elle doit certes rester vigilante mais n’a pas à être intolérante elle-même et les croyances peuvent coexister dans l’espace publique mais seulement aussi longtemps que leurs symboles ne revêtent pas une vocation prosélyte ou qu’ils ne sont pas érigés en emblème d’un combat idéologique, toutes choses qui sont ferment de conflits, de haine et de rejet de l’autre.

A la question un peu stupide « Peut-on rire de tout ? », je répondrai : oui, à l’évidence, et j’ajouterai, parphrasant Desproges :  mais seulement avec ceux qui savent rire d’eux-mêmes, et que les autres aillent au diable !

Écrelinf.

JPR

1 Commentaire sur

Croire OU penser ?

  • Karl Popper |

    Quel beau billet!
    J’y ajouterais volontiers quelques mots, en… contrepoint (au sens musical du terme!):
    La question du « croire » et du « penser » en implique une autre, celle de la méthode d’approche.
    Se souvenir de la phrase de Jean Rostand (en substance): « la différence entre les sages et les téméraires est que les téméraires croient qu’ils savent, alors que les sages savent qu’ils croient ».
    Et bien au-delà, c’est-à-dire dans l’univers où, pour ma part, je me sens à l’aise, c’est que je ne sais pas « croire », je ne sais que douter, c’est-à-dire, scientifiquement, n’ériger comme vérité que ce que je puis vérifier, et n’admettre comme théoriquement valide que les démonstrations « falsifiables » au sens de Karl Popper.
    C’est lui qui a notamment écrit « Peu importe le grand nombre de cygnes blancs que nous puissions avoir observé, il ne justifie pas la conclusion que tous les cygnes sont blancs »…
    On retrouve la même démarche chez Michel Foucault, et nombre d’autres…
    Pourquoi cette introduction?
    Parce que je suis convaincu que c’est non pas la seule « connaissance » scientifique qu’il importe d’enseigner, mais surtout la METHODE SCIENTIFIQUE…
    Quiconque s’est un tant soit peu frotté à l’épistémologie ne PEUT PAS se cantonner à « croire », et partant, ne peut fournir le lit aux dérives intégristes.
    D’où l’importance fondamentale de l’éducation, républicaine et laïque, qui seule peut enfin véhiculer (si les enseignants sont bien, eux-mêmes, formés dans ce sens, ce n’est hélas pas le cas encore…) les bases de la méthode aux enfants…
    D’où l’importance aussi de conserver son esprit critique le plus aiguisé face aux médias qui détournent, par incompétence, voyeurisme, ou dessein politique, les faits en leur donnant une toute autre « signification » que le fait lui-même n’en comporte.
    Et l’on trouve la même dérive y compris dans des documentaires à vocation scientifique, parfois même fort bien réalisés, mais au commentaire absurde: combien de fois n’ai-je pas sauté sur ma chaise en entendant des phrases du type (je caricature à peine): « les girafes ont allongé leur cou pour mieux se nourrir des feuilles des arbres », qui ne sont rien d’autres que de l’adaptationnisme à la Lamarck, voire même du finalisme, et prouvent que, même chez des journalistes scientifiques, les travaux de Darwin, et les dizaines de milliers d’articles qui les ont complétés, n’ont pas été compris….
    Donc, méthode scientifique et raison plutôt que croyance.
    Et si je suis athée, ce n’est pas par « foi », mais par simple raisonnement et logique !
    D’où, en passant, mon refus de voir l’athéisme mis sur le même pied que les religions…
    Mais quid des fanatismes et intégrismes?
    C’est là qu’il faut effectivement revenir à la culture historique, et constater qu’à chaque fois qu’un pouvoir politique autoritaire veut instaurer (imposer) son propre système, il s’appuie sur une foi, une religion: tu as cité le catholicisme avec l’inquisition, Galilée et consorts, mais on peut étendre: les pharaons avec les bagarres sur le dieu à vénérer, les évangélistes étasuniens (et européens!) qui s’appuient sur une interprétation littérale de la bible (et d’ailleurs, laquelle?) pour cautionner des systèmes autoritaires, le judaïsme intégriste et sa dérive sioniste, les cultes de la personnalité chez les coréens du Nord et moultes autres, la création ex nihilo d’une religion nazie (sur la base de vague concepts indo-européens, celtes détournés, pseudo-germanisants, et autres).
    Et notre fameux Roi-soleil, qui a lui aussi compris le mécanisme, mais n’a pas pu totalement le mener à son terme!
    Tout intégrisme n’est donc qu’une arme de guerre d’une simple démarche politique, parfaitement élaborée, et, hormis le dégoût de rationnaliste que l’on peut avoir face à de simples contre-vérités, le vrai problème est de lutter, politiquement, contre ceux-là même qui instrumentalisent à qui mieux-mieux les religions et les craintes….

    Je pourrais continuer longtemps, et interroger la condition humaine elle-même, qui fait qu’il est plus « facile » d’inventer un dieu quelconque pour expliquer ce qu’on ne sait pas encore expliquer, mais là, il faudrait un livre, et d’autres, excellents, existent déjà sur le sujet, dont l’incontournable Dawkins!

    Salut et fraternité!

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