Compétitivité (suite)

Manifestation contre l’austérité du 14/11/2012

« […] au premier chef, la bataille politique est d’abord une bataille lexicale. Une compétition de mots. Qui parvient à imposer son vocabulaire à l’adversaire a déjà décroché la première manche du duel et s’affirme en position de force pour empocher la mise finale » écrit le journaliste Renaud Dély dans un ouvrage récent1. C’est cet aspect de la lutte idéologique que dénonce aussi la pancarte photographiée à la récente manifestation du 14 novembre contre l’austérité et qui souligne la reprise par un gouvernement se réclamant de la gauche de la conceptualisation patronale et libérale des données de la crise économique qui affecte notre pays, et, pour ce qui nous concerne aujourd’hui, la notion de compétitivité.

Dans un billet précédent, je questionnais ainsi ce terme de « compétitivité » datant des années 80 :

« Alors, comme à chaque fois qu’on voit apparaître un mot nouveau, on doit s’interroger sur les besoins idéologiques qui ont présidé à son avènement : pourquoi brusquement un concept neuf a-t-il été nécessaire pour transcrire la vieille réalité capitaliste de l’exploitation de l’homme par l’homme ? »

D’autant que la même période récente qui vit son émergence, fut marquée d’une vive créativité lexicale dans le domaine de l’économie politique : des vocables se sont substitués à d’autres (en particulier « gouvernance«  à gouvernement), des glissements sémantiques ont modifié la signification de certains (« populisme » par exemple), des alliances paradoxales de mots brouillent les repères idéologiques…  Tout cela traduit, au plan culturel, ce qui n’est rien moins qu’un changement de régime politique dont l’Histoire nous dira peut-être plus tard qu’il fut aussi important que le passage de la monarchie à la République. Mais plutôt dans l’autre sens, cette fois, celui du retour d’une nouvelle aristocratie, avec ses privilèges et ses outils de domination. J’invite les moins paresseux des lecteurs de ce blog à lire (ou relire) les quatre billets que j’ai mis en lien ci-avant, car j’ai la totale immodestie de penser qu’ils donnent un éclairage rapide certes, mais pertinent sur ces questions langagières et leurs implications politiques2. Mais une chose est à retenir d’emblée : s’inscrire dans le champ lexical de l’adversaire de classe, c’est toujours une marque de faiblesse idéologique et un renoncement à imposer sa propre conceptualisation de l’organisation sociale.  A moins, bien sûr, que cette conceptualisation ne soit unique et partagée, auquel cas, il ne faudrait plus parler d’adversaires, mais de partenaires, voire de comparses politiques…

Revenons-en donc à notre « compétitivité » et imaginons —par simple hypothèse— que nous acceptions provisoirement l’« économie de marché » et que nous nous attelions à la tâche d’améliorer notre capacité concurrentielle. Dans le billet précédent, nous avons souligné que pour faire face à la concurrence, deux approches —par ailleurs compatibles entre elles—  s’offraient à nous : la qualité et le prix. On sait que les produits de luxe ou le vin français sont, en dépit de leur prix élevé, compétitifs sur les marchés national et international de par leur qualité réelle et leur prestige ; on sait aussi que les produits chinois ou indiens envahissent les rayons de nos supermarchés du fait de leur prix très bas.  Ajoutons, ce qu’on ne souligne peut-être pas assez, que la fabrication du haut de gamme technologique mondial, comme mon iPhone, l’iMac sur lequel je tape ce billet ou autre Nikon, est délocalisée —comme bien d’autres— en Chine en raison du bas coût de la main d’œuvre, ce qui montre bien que même pour la haute qualité, la concurrence, en dernière instance, imposera la sélection par le prix, donc toujours dans la volonté d’abaisser la rétribution du travail humain…

Or, ce prix, nous avons justement essayé de voir de quoi il était constitué, en gros et en vrac : matières premières, investissement et recherche, coût du travail, dividendes versés aux actionnaires, charges liées au crédit bancaire. Ajoutons-y les frais de distribution et de marketing. Quels leviers va pouvoir actionner un entrepreneur pour améliorer la compétitivité de sa production ? Il n’a pas de grands moyens d’action sur le prix des matières premières et sacrifier l’investissement et la recherche, c’est à coup sûr se rogner les ailes et faire peu de cas de l’avenir de l’entreprise ; c’est pourtant, sous la pression des fonds d’investissement, ce à quoi sont réduites nombre d’entre elles. Renoncer au marketing, à cette coûteuse et envahissante publicité  (estimée à 500 € par Français et par an et occupant 7% des programmes TV sans compter la pollution visuelle des affiches et enseignes, ni l’avalanche de prospectus) serait une réelle économie, car elle représente une part non négligeable du budget (jusqu’à 15% du chiffre d’affaires pour les produits d’entretien ou 12% pour les ordinateurs qu’il est vrai, on ne fabrique plus en France), et cette part ne cesse de croître comme le montre  cette analyse de l’INSEE (datant de 2001):

 

Les prévisions de Strategy Analytics pour 2012 annoncent, au niveau mondial, une hausse de 4,9 % des budgets publicitaires (362 milliards) et de 3,2 % pour la France par rapport à 2011. C’est dire que ce n’est pas là que se raboteront les coûts, car dans la surenchère infernale de la concurrence, il y va de la visibilité du produit sur le marché. Qu’importe la surconsommation, le gâchis, le matraquage des esprits et la pollution engendrée. C’est tout un mode de vie qu’il faudrait changer, et comme on a pu s’en apercevoir, le changement n’est pas à l’ordre du jour !

Alors, que reste-t-il à ce patron si gentil pour améliorer sa compétitivité ? Les intérêts de la dette d’entreprise, ce n’est pas lui qui en fixe le taux, et cette charge est aujourd’hui plus lourde que le coût des cotisations sociales qui tirent tant de larmes de Mme Parisot —évidemment, ces dernières ne vont pas dans la poche des cannibales capitalistes contrairement au prix du crédit !  Quant aux actionnaires, ils exigent une rente toujours plus élevée : au sein des revenus financiers, les dividendes ont été multipliés par 2,6 entre 1996 et septembre 2012, si bien que leur part dans le profit des entreprises est supérieure à celle des investissements !  On se goinfre au présent, foin de l’avenir : après eux, le déluge… Alors, il ne reste plus, si on veut continuer à se gaver et être « compétitif », qu’à diminuer le coût du travail en baissant la rémunération des travailleurs, d’abord par le biais moins visible du salaire indirect que constitue la protection sociale, et demain, qui sait, comme en Grèce, en Espagne ou au Portugal en abaissant les salaires directs.  Mais gardons bien à l’esprit que diminuer ce que le patronat appelle des charges, c’est soit en transmettre le poids sur les ménages, soit réduire la protection sociale des travailleurs : il n’y a pas d’autre alternative  Et puis il faut également minimaliser ce coût du travail en flexibilisant cette horrible rigidité qui s’appelle le contrat, CDI en particulier, et qui complique les licenciements, offrant ainsi au salarié le minimum de sécurité dont chacun a besoin pour mener une vie normale. Prétextant la nouvelle dégradation de la France par Moody’s, le Medef a déclaré hier par la bouche de Laurence Parisot au cours de la négociation avec les syndicats « nous ne signerons pas d’accord si, du côté des organisations syndicales, il n’y a pas une acceptation de principe ou des principes que nous mettons derrière la notion de flexibilité ». Le dialogue social selon le Medef se traduit par un véritable diktat : il exige la diminution des risques judiciaires lors des procédures individuelles ou collectives de licenciement, le plafonnement des dommages et intérêts accordés aux salariés et la suppression des plans de sauvegarde de l’emploi lors des opérations de reclassement ou de redéploiement. Rien que ça, et seulement pour commencer !  On mesurera l’engagement à gauche du gouvernement par la force des lois coercitives qu’il saura opposer à cet ultimatum patronal, mais il faut dire que toutes les dispositions récentes ne sont guère encourageantes.

Si la centrale patronale a pu se montrer aussi intransigeante, c’est parce que la motivation officielle du nouvel abaissement de la note française était le manque de compétitivité de l’ensemble de l’économie nationale. Quand Standard & Poor’s avait abaissé notre note au début de l’année, c’était au prétexte de la dette publique. Cette fois il n’en est rien, il ne s’agit pas seulement de l’État, mais de l’ensemble de l’économie qui souffrirait d’une compétitivité insuffisante, à cause, bien sûr, du coût du travail et du manque de flexibilité.  Autrement dit, le capital, après avoir fortement incité à la réduction des budgets publics et à l’austérité, ce à quoi le gouvernement a cédé, voudrait maintenant imposer la réduction de la rémunération du travail : il n’y a aucune limite a sa voracité ! C’est la porte ouverte à tous les chantages patronaux car le concept de compétitivité,  est, comme on l’avait dit en commençant, la nouvelle arme idéologique des possédants dans la lutte des classes, c’est l’outil argumentatif au nom duquel toute concession aux revendications populaires doit être interdite, et de toute façon, il conduit à une course vers l’abîme car il y aura toujours un moins-disant social plus compétitif.

On pourrait imaginer que, dans une logique keynésienne, on cherche à augmenter cette compétitivité en relançant l’activité par le biais de la demande : en améliorant le niveau de vie des salariés, on augmenterait d’autant la consommation, mais cela impliquerait, au moins temporairement, de baisser la rente du capital, ce qui est bien sûr intolérable aux yeux des cannibales.  Non, leur seule logique absurde est celle de l’offre, quitte à ce que les produits ne trouvent plus de débouchés du fait de la paupérisation qu’elle engendre en nous faisant entrer dans la spirale de la récession. On restreint ainsi la capacité de consommation sur le marché intérieur, or on n’exporte peu et essentiellement en Europe, où partout se pose la même problématique, alors que le continent est déjà officiellement en récession… Qu’importe l’économie réelle, pour les spéculateurs des fonds d’investissement et des banques, seul compte la rente des dettes privées ou publiques et quand ils ont terminé de ruiner une économie nationale, ils s’attaquent à la suivante, il en va ainsi de la fameuse loi du marché. S’y soumettre, c’est accepter cela.

En dernière analyse, on le voit bien la contradiction est entre les intérêts du capital et ceux des producteurs, ce n’est pas nouveau et ça s’appelle la lutte des classes. Mais ce qu’on voit aussi, c’est comment la classe possédante est armée, élabore et met en œuvre une stratégie efficace pour parvenir à ses fins alors qu’en face d’elle, un gouvernement supposé de gauche et élu pour mettre un terme aux abus de la finance, n’ose —ou ne veut— pas s’opposer à celle-ci : il refuse l’augmentation du SMIC, fait adopter le traité libéral et antidémocratique voulu par Merkel et Sarkozy, son premier ministre fait allégeance au Medef lors de son université d’été, ses projets fiscaux égratignant le capital sont  revus à la baisse après l’attaque des « pigeons » et on assiste au retour de la TVA antisociale après le rapport Gallois sur cette fameuse compétitivité. Que reste-t-il de socialiste dans les politiques menées aujourd’hui ? Rien, pas même les quelques mesures sociétales progressistes promises comme le vote des immigrés ou un authentique mariage égalitaire pour tous.  Sur tous ces points, le gouvernement a reculé devant l’offensive forte et concertée de la droite.  Quand j’écris « la droite », je ne pense pas à cette UMP caricaturale, définitivement sclérosée par les années Sarko et qui se livre à la plus grotesque pantalonnade qu’on ait vu de la Vème République ; non, la droite, aujourd’hui, c’est clairement le Medef qui, de plus en plus ouvertement en tient les rênes. Le changement de régime évoquée précédemment, c’est justement la prise de tous les pouvoirs directement par l’oligarchie des possédants et le monde de la finance qui n’apparaît plus comme l’ennemi de François Hollande. C’est d’ailleurs ce qu’exprime la patronne du Medef en commentant les décisions gouvernementales : «J’estime que nous avons parcouru un chemin considérable malgré les inquiétantes nouvelles que nous collectionnons tous les jours. Le fait que la compétitivité ait été intégrée au cœur de la politique menée par l’actuel gouvernement notamment par le biais du projet Gallois est une grande avancée ».

Que disait déjà August Bebel ?

JPR

1La Droite  brune , Flammarion, 2012, pp.46-47

Les plus masochistes peuvent même télécharger un PDF ce ces textes.

Dessin de Jul paru dans l’Huma aujourd’hui

1 Commentaire sur

Compétitivité (suite)

  • Grippeminaud |

    Analyse pertinente, comme de coutume…
    J’y retrouve toutes mes valeurs, mais je voudrais illustrer avec autre chose.
    L’Ayraultporc de Nantes va faire casus belli avec EELV, alors même que c’est Vinci le grand bénéficiaire de ce machin…
    Et qui soutient ? Outre Ayrault, Manuel Hortevalls, qui avec sans doute en lousdé la bénédiction du MEDEF, envoie ses schroumpfs à l’assaut…
    Mais Plogoff, pas mort !
    On retrouve, là encore, implicitement ce que JPR a cité, c’est-à-dire le camarade August Bebel, la conjonction implicite que le PS soutient, ce cynisme quasi monomaniaque des grands patrons, qui n’ont pour but exclusif que le fric, le pognon, la fraiche, la tune, en se foutant comme de leur première liquette (de chez Lanvin sans doute) des travailleurs qui fabriquent leurs bénéfs !
    Social-démocratie, quand tu nous tiens !
    Je pense, sincèrement, que le modèle que nous prévoit la « goche » va aller (va continuer d’aller…) contre nos propres valeurs, s’asseoir sur ses promesses (mariage pour tous, vote des « étrangers », Europe du fric (Hollande vient de s’écraser au bidule des 27…), non-mise en cause du pouvoir des banques (à ce propos, citation de Bertold Brecht : « qu’est ce qui est le plus moral, créer une banque, ou l’attaquer ?») et des mafias financières, et j’en passe, tellement il y en a de ces démissions…
    Alors oui, soyons cohérents : l’alliance bidon EELV-PS va imploser, on va vers une alliance PS-Modem-Medef, et ça, c’est tout simplement intolérable…
    Chattement, mais no pasaran et vive la lutte!
    Salut et fraternité!

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