La culture du putsch

Le second billet sur la compétitivité ne sera pas pour aujourd’hui. Rassurez-vous ce n’est que partie remise, mais le comportement hystérique de l’UMP, surtout depuis 24 heures interpelle fortement sur les recompositions en cours du paysage politique national.

On sait comment se définirent les notions politiques de droite et de gauche, en 1789. Les députés de la noblesse et du clergé siégeaient lors des États-Généraux à droite du roi, les bourgeois et roturiers du Tiers-État, à gauche. Le 28 août, pour faciliter le comptage des voix, il fut décidé que ceux qui s’opposaient au droit de veto du roi et donc voulaient le changement de régime et l’égalité de tous les hommes, se placeraient à gauche, ceux qui souhaitaient le  maintien de l’ordre ancien et des privilèges qui y étaient liés, à droite.

Cette partition spatiale qui regroupa essentiellement d’un côté les pires des nobles et des calotins, tenants de l’ordre aristocratique et théocratique, et de l’autre les républicains est à l’origine de la conceptualisation politique sous forme de latéralisation qui connut un bel avenir international. D’un côté, ceux qui voulait préserver une situation sociale dans laquelle ils trouvaient —ou voulaient retrouver— leurs avantages de caste, donc les défenseurs de l’ordre social et moral de l’ancien régime, et de l’autre ceux qui aspiraient à une société égalitaire, dans la ligne de la proclamation des droits de l’Homme et du Citoyen. Pendant la plus grande partie du XIXe siècle, la droite resta le parti monarchiste, ce n’est qu’après l’irruption des révolutions prolétariennes —d’abord juin 1848, puis surtout la Commune de Paris— qui opposèrent la classe ouvrière à la bourgeoisie, que se mirent en place des formations politiques reflétant les intérêts de classe des possédants et visant à préserver le nouvel ordre social inégalitaire que l’essort du capitalisme avait établi : c’était la naissance de ce qu’on appelle aujourd’hui la droite républicaine.  A ses côtés, bien sûr continuèrent à subsister des factions de nostalgiques de la monarchie et du règne partagé du château et du clocher ; toujours antirépublicaines, antiparlementaires, souvent attachées au catholicisme le plus archaïque, elles sont à l’origine de l’extrême-droite actuelle. Avec le temps, les projets royalistes et intégristes religieux s’étiolèrent, mais cette extrême-droite, antidreyfusarde et factieuse, se ressourça avant guerre dans le fascisme. Plus tard, c’est sur le terreau des guerres coloniales et de l’anticommunisme —honnissant toujours l’idée de l’Égalité— qu’elle se développa.

Entre temps, c’est vrai, la droite politique —toute la droite, extrême, comme républicaine— connut une éclipse d’importance : son ralliement quasi unanime à l’État français et à la collaboration, la marqua, la Libération venue, du sceau de la trahison et de l’infamie. Même une partie de la gauche vota les pleins pouvoirs au Maréchal Pétain…  A quelques ultranationalistes près et à l’exception notable du Général de Gaulle, la droite entière se discrédita durablement par son comportement indigne pendant l’occupation, si bien qu’à la libération, il ne resta que le MRP, parti chrétien modéré, centriste dirait-on aujourd’hui, pour la représenter. De Gaulle, qui était assurément un homme de droite, lecteur de Maurras, se voulait au-dessus de la mêlée et prônait un large Rassemblement du Peuple Français qui aurait trouvé son acte de baptême dans une Résistance fortement mythifiée. C’est sur la base de ces deux formations (RPF et MRP) que renaquit une droite républicaine en opposition totale avec le vielle droite antisémite et collaborationniste, celle de la milice, de la division SS Charlemagne et des volontaires français contre le bolchévisme.

Si je me livre à ce petit tour d’horizon historique sûrement un peu trop raccourci, c’est pour que chacun mesure la mutation qui s’est accomplie dans la droite française, et tout particulièrement au cours de ces dernières années, celle du sarkozysme décomplexé : la frontière historique entre l’extrême-droite et la droite républicaine a disparu !   Certes, il y a toujours eu des passerelles, des anciens du GUD ou d’Ordre Nouveau recyclés dans le RPR, des déclarations démagogiques et douteuses (le bruit et l’odeur de Chirac), et des opportunistes, tels Jacques Blanc, Charles Million, ancien ministre UDF de Juppé ou Jean-Pierre Soisson (élus par une invraisemblable alliance PS-Verts-FN), prêts aux pires alliances pour une présidence ; il y eu aussi l’exemple de Dreux où la liste municipale RPR-UDF a fusionné en 1983 avec le FN, faisant ensuite de Jean-Pierre Stirbois, alors n°2 du parti lepéniste, l’adjoint à la sécurité !  Mais, même si elle était fragile, une barrière idéologique demeurait, et bien que transgressée par quelques arrivistes, peu sanctionnés au demeurant par les partis, le refus de telles pratiques était la règle, Fin 1991, les partis de droite condamnent officiellement toute alliance, nationale ou locale, avec le FN.

A partir de 2007, tout s’accélère. L’élection de Nicolas Sarkozy est d’abord caractérisée par le brouillage des repères idéologiques : il intègre délibérément dans son discours le lexique et les références de la gauche (Môquet, Jaurès…) et celle de l’extrême-droite. Il distille, sous couvert d’antiterrorisme ou de laïcité (réduite par l’épithète positive), des propos induisant au racisme anti-Arabe ; il procède ainsi, tout au long de son quinquennat, à des amalgames, vantant le curé contre l’instituteur, la Terre, le pays et le travail, contre l’assistanat, assimilant délinquance et immigration, désignant toujours des boucs émissaires et imposant de fausses problématiques, comme celle de l’identité nationale, des racines chrétiennes ou des aspects positifs de la colonisation.  Tout cela est habilement orchestré, ressassé par les journaux, imposé de force à l’examen de chacun par la saturation médiatique : c’est ainsi que se construit, touche après touche le paysage mental des citoyens voulu par cette droite qui se dit décomplexée, mais n’obéit finalement qu’à la volonté d’unification de toutes les droites, but ultime théorisé naguère par Charles Maurras et soufflé au président par son sulfureux conseiller Patrick Buisson, ex directeur de Minute dont même Nathalie Kosciusko-Morizet a pu dire après la campagne présidentielle : «Le principal reproche que je fais à Patrick Buisson c’est que son objectif, à mon avis, n’était pas de faire gagner Nicolas Sarkozy, il était de faire gagner Charles Maurras»! (Canal+)

Et d’une certaine façon, le conseiller d’extrême-droite est en train d’atteindre son but : il n’y a plus de barrière entre l’UMP et le FN, la nouvelle structuration interne en « mouvements » fait émerger des courants d’idées, telle « la droite populaire » qui reprend à son compte certaines thématiques frontistes, comme l’identité française, la sécurité ou l’immigration, et s’est prononcée en faveur d’un rapprochement électoral entre l’UMP et le FN, telle aussi « la droite forte » de Guillaume Peltier, ancien secrétaire général du MPF de Philippe de Villiers, après avoir été cadre du Front National et maintenant rallié à l’UMP depuis 2009.

Dans les faits, cette évolution se traduit aussi par la brutalité des comportements politiques dans la rivalité qui oppose Copé et Fillon, qui n’hésitent pas, dans des agissements de putschistes à s’autoproclamer l’un comme l’autre vainqueur de l’élection interne d’hier dont, au moment où j’écris ses lignes (plus de 24 heures après la clôture du scrutin) on ne connaît pas encore le dénouement tant le déroulement du scrutin donne lieu à des controverses !  On sait bien que les mœurs politiques n’ont jamais été tendres dans l’affrontement des ego, mais jusqu’alors un certain respect républicain était de rigueur : aujourd’hui, on assiste à un combat de chiens, tandis que dans la rue, la France rance des nouveaux Versaillais, petits chefs bien peignés et bonnes dames au « bleu regard qui ment », accompagnées de la meute clabaudante de leurs enfants bien élevés et propres sur eux, dans leur uniforme de scout d’Europe, vont glapir leur haine de l’autre, l’intolérance et l’homophobie.

En attendant, entre cette droite arrogante mais sans dignité et un gouvernement sans courage, Marine Le Pen peut nourrir bien des ambitions !

JPR


 

5 Commentaires sur

La culture du putsch

  • Raminagrobis |

    Très parlant !
    Juste deux petites choses :
    -à mon humble avis, l’antériorité droite/gauche est plus ancienne, si j’en crois de vieux souvenirs de lecture de la bible… Il me semble que le jésus (ou dieu, je ne sais plus) avait casé à sa droite les gentils, les propres sur eux, les respectueux de leur maître, et à sa gauche les très laids, les méchants, les mécréants quoi… L’influence biblique (catho) sur la monarchie est une longue histoire, et cela me semblerait logique que le roi aie repris cette notion… C’est alors encore pire !
    - j’aurais, à la place de ces deux magnifiques loups, mis en exergue deux hyènes se disputant une charogne… Les loups méritent mieux, ils sont « honorables », ce que n’est pas la droite !
    En revanche, un immense bravo pour cette magnifique description, si vraie, et si sémantiquement juste : « On sait bien que les mœurs politiques n’ont jamais été tendres dans l’affrontement des ego, mais jusqu’alors un certain respect républicain était de rigueur : aujourd’hui, on assiste à un combat de chiens, tandis que dans la rue, la France rance des nouveaux Versaillais, petits chefs bien peignés et bonnes dames au« bleu regard qui ment », accompagnées de la meute clabaudante de leurs enfants bien élevés et propres sur eux, dans leur uniforme de scout d’Europe, vont glapir leur haine de l’autre, l’intolérance et l’homophobie ».
    Chapeau !
    Salut et fraternité !
    Le saint homme de chat….

  • Grippeminaud |

    Je corrige mon alter ego Raminagrobis, ce n’est pas dans la bible, mais dans un des évangiles (Mathieu) qu’il est écrit: « et il mettra les brebis à sa droite, et les boucs à sa gauche. » (25:33).
    Cela n’ôte rien bien entendu au reste!
    Je me sens, outre chat, un peu bouc….
    Salut et freternité!

  • JPR |

    salut les greffiers, et merci des commentaires.
    Je suis bien d’accord que la latéralisation symbolique droite-gauche est bien antérieure à 1789, c’est même pour ça que la noblesse et le clergé siégeaient à la droite du roi, mais c’est bien en 1789 qu’elle est devenue politique : la répartition du 28 août s’est faite suivant un vote.
    Ajoutons à l’histoire des droites qu’avec l’élection de Copé, c’est le gaullisme qui vient d’être définitivement enterré.
    Salut et fraternité,

  • JPR |

    J’ajoute sous forme de commentaire, à propos de la France rance, ce qu’écrit ce matin Daniel Scheidermann sur son site (@si):
    « Comment, en trois mots, ruiner une réforme symbolique ? Hollande l’a fait. Vite fait bien fait. Trois mots. Chapeau l’artiste. « La loi s’applique pour tous dans le respect, néanmoins, de la liberté de conscience » a-t-il déclaré devant une assemblée de maires de France. Concéder aux maires la « liberté de conscience » face aux mariages homosexuels, c’est exactement vider la réforme de tout contenu. »
    Ils ne comprendront jamais que le consensus ne mène à rien, ne laisse que des insatisfaits et ne dénote, dans l’âpre lutte de la vie réelle, que la faiblesse de celui qui en toute circonstance le cherche !

  • Karl_Popper |

    « CITOYENS
    Ne perdez pas de vue que les hommes qui vous serviront le mieux sont ceux que vous choisirez parmi vous, vivant votre propre vie, souffrant des mêmes maux.
    Défiez-vous autant des ambitieux que des parvenus ; les uns comme les autres ne considèrent que leurs propres intérêts et finissent toujours par se considérer comme indispensables.
    Défiez-vous également des parleurs, incapables de passer à l’action ; ils sacrifieront tout à un discours, à un effet oratoire ou à un mot spirituel.
    Évitez également ceux que la fortune a trop favorisés, car trop rarement celui qui possède la fortune est disposé à regarder le travailleur comme un frère.
    Enfin, cherchez des hommes aux convictions sincères, des hommes du Peuple, résolus, actifs, ayant un sens droit et une honnêteté reconnue. »

    Ce n’est pas de moi, cela date du 25 mars 1871 (appel aux électeurs parisiens), mais quelle actualité!
    Salut et fraternité

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