Décomposition ou recomposition ?

dessin de Charb paru dans l’Huma

 

A ne regarder que le cirque de l’UMP ou les dérobades du gouvernement, on aurait tendance à ne parler que de décompositions —celle de la droite républicaine et celle du socialisme à la française1, mais si le modèle traditionnel de la partition politique nationale semble ainsi imploser, c’est que d’autres restructurations sont à l’œuvre, d’autres forces travaillent le corps social, en concurrence et en quête de l’hégémonie culturelle.

Il y a quelques jours, en voyant la droite renouer avec les pires de ses traditions antidémocratiques, je publiais ici un billet intitulé la culture du putsch. Je ne pensais pas alors que deux semaines plus tard, l’indigne pantalonnade de la bataille des chefs de l’UMP ne serait pas terminée !  Le plus étonnant est qu’au-delà des apparences qui voudraient présenter Fillon en politicien plus modéré et Jean-François Copé en ambitieux décomplexé très à droite, il n’y a guère de différence profonde entre leurs lignes politiques.  Des deux factions les plus à droite de l’UMP : « la Droite forte », et « la Droite populaire », si la première , celle de Guillaume Peltier, transfuge du Front National, soutient Copé ; la seconde est partagée ; c’est au sein de celle-ci, par exemple, qu’on a pu compter Christian Vanneste ce député homophobe qui en 2010 prônait déjà une alliance avec le FN et l’émergence « à moyen ou long terme » d’une « droite large » allant du centre à l’extrême droite. Presque du Maurras dans le texte ! C’est aussi un fondateur de ce collectif, Lionnel Luca, qui a réclamé le retour de la peine de mort, l’enseignement du « rôle positif de la colonisation » et la suppression de celui de la période esclavagiste, il s’est rangé derrière Copé ! Par contre, Jacques Myard ou Christian Estrosi, qui a fait interdire à Nice un colloque sur la fin de la guerre d’Algérie organisé par la ligue des droits de l’homme et a pu, à la fin d’un discours, lancer : vive l’Algérie française ! cri de ralliement de l’OAS, a choisi Fillon.  Ajoutons dans le camp Copé,  Michèle Tabarot, députée des Alpes-maritimes et fille de Robert, dirigeant de l’OAS à Oran, dont elle dit : “Je revendique, j’assume mon héritage familial, c’est mon ADN”. La droite de la droite, la sale droite colonialiste est présente des deux côtés.

La droite décomplexée

Le plus inquiétant, n’est pas tant ce partage entre deux hommes et cette lutte d’égo que le choix de tendance qu’ont fait majoritairement les militants de l’UMP. Si Fillon et Copé n’ont pu être départagés, il n’en est pas de même des mouvements qui animent ce parti naguère gaulliste et pour lesquels les militants étaient appelés à voter également ; celui qui est arrivé en tête avec 28 % des suffrages est la Droite forte de Guillaume Peltier. Ce n’est plus la seule question de l’ambition personnelle d’un politicien arriviste : c’est le choix collectif d’une grande formation politique nationale issue du mouvement gaulliste et le produit de la perte des repères républicains pendant ces dernières années. Si on y ajoute les suffrages recueillis par la Droite populaire, force est de constater, 50 ans après les accords d’Evian, l’emprise des nostalgiques de l’OAS sur un parti que de Gaulle ne reconnaîtrait sûrement pas ! Ça fait peur, la bête revient.

A quelle mutation de la société peut correspondre cette extrême-droitisation de l’UMP ? Et cela au moment où on assiste à la poussée mariniste, à la montée de l’abstention, mais aussi à l’émergence du Front de Gauche.  Il faut bien percevoir qu’il y a deux coupures dans la société française, d’une part, le clivage classique droite-gauche, qui repose sur l’adhésion à des valeurs telles —pour simplifier— liberté individuelle d’entreprendre, compétition et mérite personnel pour l’une, liberté collective, égalité et solidarité pour l’autre. Ces repères sont assez stables, encore que discutés à leur marge. Mais d’autre part, à cette opposition qui structure la vie politique nationale depuis la fin du XIXe siècle, l’explosion des inégalités depuis ces trente dernières années de montée du libéralisme et le fossé qui s’est creusé entre les couches sociales, ont ajouté une rupture entre les milieux populaires dont les conditions de vie sont de plus en plus difficiles et des élites —ou supposées telles— qui leur ont confisqué tout pouvoir sur leur destin et leur disent ce qu’ils devraient penser.

La quête de l’hégémonie culturelle

Si les partis politiques —tout en se réclamant de l’intérêt général— sont par nature les porteurs d’intérêts de classe (la droite défend les privilèges des propriétaires et la gauche les aspirations des prolétaires, par exemple), il serait beaucoup trop schématique de penser que l’appartenance sociale détermine le camp politique : ce choix est davantage lié à la représentation idéologique que chacun se fait de sa position sociale, voire de sa place dans le monde, qu’à sa situation réelle. Cela explique deux choses, d’abord qu’il y a toujours eu, contre leurs intérêts de classe, des gens de droite dans les couches populaires, et des « bourgeois » soutenant la gauche, ensuite que la lutte politique est d’abord un travail idéologique sur l’imaginaire collectif. C’est ce travail entrepris en direction des couches populaires par les idéologues de la droite qui mystifient l’opinion publique en désignant des boucs émissaires (immigrés, assistés, fonctionnaires…) et aussi le corps social entier, en travaillant la manière de conceptualiser le monde (voir le billet précédent, ainsi que de nombreux autres).

Ces milieux populaires, en partie originaires de l’immigration, sont relégués économiquement et souvent géographiquement ; ils ont le sentiment —justifié— d’être tenus pour quantité négligeable par les « élites » et traités avec une méprisante condescendance. Cela suscite en eux trois types de réactions : d’abord, le repli sur soi : honte, silence, résignation, abstention —« de toute façon, ça ne servira à rien »—, puis la volonté de répondre à la relégation par le rejet, souvent sans discernement, de tout ce qui représente l’Etat, les institutions, les classes favorisées : dégoût d’une jeunesse qui aspire à vivre autrement, provocations, colère qui se trompe souvent d’objet, ou est instrumentalisée par des démagogues qui impute la situation à des causes imaginaires, puis enfin, pour certains, une prise de conscience de l’injustice et de ses causes, réelles cette fois, ce qui suscite une peur du peuple chez ceux qui auraient à perdre qu’il veuille reprendre son destin en main —comme on l’a vu en mai 2005. Là est l’enjeu du travail idéologique.

Cette rupture entre la base populaire et ce que, pour faire court, on appelle « les élites » ne repose donc pas sur sur le clivage classique droite-gauche, mais est transversale : le peuple, comme on l’a vu, n’est pas naturellement de gauche, ni les élites forcément de droite —d’autant que ce terme « élite » est assez flou— mais si ces dernières ont souvent des repères idéologiques clairs et plutôt stables, ce n’est pas le cas des couches populaires, moins instruites et confrontées à la difficulté quotidienne de déchiffrer un monde sur lequel elles ont peu de prise. L’enjeu qui fait basculer un score électoral se joue souvent là et toutes les démagogies peuvent s’y déployer.  Les formations politiques vont donc avoir pour objectif de capter une partie des suffrages des couches populaires, sauf que d’aucuns —beaucoup parfois— préfèrent les voir s’abstenir pour les scrutins où le verdict populaire pourrait déranger leurs projets, par exemple lors des consultations sur l’Europe. D’autant que les « élites » politiques, médiatiques, économiques —droite, prétendu centre et gauche modérée confondus— partagent, contre le peuple, le choix de la construction libérale européenne. Sur ces sujets donc, ni le centre gauche social-démocrate, ni la droite libérale, centriste, ex-gaulliste ou atlantiste, ne peuvent espérer le soutien populaire. De même, les expériences des gouvernements d’alternance droite-gauche depuis 30 ans n’ont pas démontré que les uns plus les autres fussent en mesure d’améliorer de quelque manière, sinon à la marge, la condition des plus défavorisés en dépit des promesses d’un Sarkozy à la France qui se lève tôt et travaille dur ou de l’espoir que le petit peuple plaçait historiquement dans la gauche. On se souvient des LU et de l’impuissance de Jospin face à Riboud PDG de Danone ; demain on parlera de la même façon des Mittal et de l’incapacité  d’Ayrault-Montebourg de s’en prendre à la propriété et de produire un fort signe de classe devant une situation emblématique pour le monde ouvrier…

Vers quelle recomposition ?

L’enjeu de la bataille idéologique pour un vrai changement est donc de gagner les masses populaires, ce qui est durablement impossible pour les formations politiques qui soutiennent la construction libérale de l’Europe ; la bataille se jouera donc, au final, entre l’extrême-droite nationaliste et anti-européenne de Marine Le Pen, à laquelle colle plus ou moins une partie de l’UMP, consciente que l’enjeu est là, et le Front de Gauche, non pas anti-européen, mais résolument anti-libéral et qui refuse la construction actuelle de l’Union et ses traités.  Quiconque cherchant un regroupement au centre, se disant de gauche et ne voyant pas le péril immense d’abandonner les classes populaires à la démagogie de la droite extrême, décomplexée, nostalgique de l’OAS et —ouvertement ou non— raciste, est un nain politique et intellectuel. Et un nain dangereux. Mais ça, ce sera le sujet d’un prochain billet, car ça commence à faire long pour aujourd’hui !

JPR

1 qui reste hostile à l’économie de marché et n’a pas fait son « Bad Godesberg » (renoncement à être de gauche, traduction très libre…) à l’instar du SPD allemand en 1959 lors de son congrès dans cette ville. Si le PS français  n’a pas franchi officiellement le tabou de la reconnaissance verbale de cette démission, il s’y est rallié de fait dans les politiques effectivement menées en dépit d’un discours se posant plus à gauche. (retour au texte)

 

2 Commentaires sur

Décomposition ou recomposition ?

  • Michel |

    Baissons pas la garde mais pas la tête non plus et sachons apprécier les succès.
    Le nouvel échec en justice des consorts Renault dans leur quête d’une réhabilitation du grand père collabo doit être connu de tous ceux à gauche mais pas seulement qui n’acceptent pas une réécriture de l’histoire ou les bourreaux collabos deviendraient des victimes.
    Cet Arrêt , dans cette action des « petits enfants Renault » contre l’Etat, est une victoire pour ceux qui se sont mobilisées contre eux en « Intervenants volontaires » : la Fédération CGT de la Métallurgie, la Fédération Nationale des Déportés et Internés Résistants et Patriotes et l’Association Esprit de Résistance créée pour animer ce combat autour de Militants « Renault ».
    Ce combat ne doit pas resté confiné aux prêtoires en cela sachons qu’une exposition itinérante à été réalisée, présentée en avant première à Montreuil au siège de la CGT elle est maintenant prête à être vue par le plus grand nombre.
    Comme le dis un copain :Les vrais enfants de « Renault », c’est nous, fils de prolos, de cadres, de techniciens !

  • JPR |

    Tu as cent fois raison, Michel, et cette affaire Renault illustre très exactement ce que nous observons : le rapprochement maurrassien des droites et la mise entre parenthèses de l’épisode de la Résistance et de la Libération, valeurs fondatrices de la société française de 1945 à… une date assez proche, 2007, peut-être, nous dira un jour l’Histoire. Ce combat contre le retour de la droite pétainiste, factieuse, colonialiste est essentiel et c’est pourquoi il est capital d’empêcher les réécritures réactionnaires de l’Histoire.

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