Quelle recomposition ?

Manifestation des Mittal à Paris

Dans deux billets récents, j’ai évoqué les restructurations qui actuellement secouent la sphère politique nationale (le premier billet, le second); d’une part, une droite qui se divise entre les libéraux modérés (UDI, MoDem, une partie de l’UMP) face au courant « buissonnien » prônant la grande réconciliation de la droite dite républicaine et de l’extrême-droite, d’autre part, deux orientations à gauche qui divergent de plus en plus entre les sociaux-libéraux qui s’accommodent du système en croyant pouvoir l’adoucir de façon marginale (en gros la gauche gouvernementale, mais qui connaît des tiraillements internes laissant espérer une possible redistribution des rôles) et face à cela, l’émergence d’un fort courant pour une véritable transformation sociale qui se concrétise essentiellement à travers le Front de Gauche.

À cette division, il faut ajouter celle qui se creuse de plus en plus entre les classes populaires et ce que l’on a coutume d’appeler les élites, ne serait-ce que du fait que, d’une part, les classes populaires sont de plus en plus dépossédées de leur souveraineté au prétexte de l’expertise qui leur manquerait, des contraintes européennes, ou des exigences de l’économie, et que d’autre part, l’écart des revenus est de plus en plus important quand la pauvreté devient indécente.  Cette situation qui ôte au peuple toute prise sur son destin le conduit à se détourner du suffrage démocratique par lequel il était censé pouvoir s’exprimer.  Paradoxalement, cela fait des couches populaires un enjeu très spécial : d’un côté, il faut puiser en leur sein un appoint de voix nécessaire pour une victoire électorale, de l’autre leur intervention sur la scène politique est redoutée car leurs aspirations ne s’inscrivent pas dans les paradigmes libéraux voulus par les « élites ».  Ces dernières se contenteraient volontiers d’un confortable entre-soi où les laisserait un suffrage censitaire de fait sinon de droit, conséquence de la désaffection des couches populaires vis-à-vis d’un suffrage universel dont elles ont le sentiment qu’il ne sert à rien. Mais une telle situation ne peut être durable car le peuple est un enjeu décisif pour l’hégémonie culturelle qui est la condition d’une hégémonie politique ultérieure.  Cette lutte idéologique pour « gagner au peuple » est menée des deux pôles à la fois : la droite qui se dit populaire, et la gauche de transformation sociale, en l’occurrence le front de gauche.

C’est, pour ce dernier, un rôle naturel dans la mesure où, au sein de la lutte des classes, sa fonction est précisément de représenter les intérêts des exploités contre leurs exploiteurs, de produire le discours cohérent et argumenté dont le peuple pourra s’emparer pour contrer la représentation du monde que la bourgeoisie voudrait lui imposer. La droite par contre n’adhère pas aux intérêts de classe des couches populaires et pour gagner celles-ci, elle cherchera donc à leur désigner des responsables fictifs de leur situation afin d’occulter les vrais responsables, travail idéologique, au sens marxiste, c’est-à-dire créant un rapport imaginaire à une situation réelle. Elle s’emploiera ainsi à entretenir les sentiments racistes et xénophobes, détournant une colère, bien fondée par une situation profondément injuste, vers des boucs émissaires : les immigrés qui volent le travail des Français, les Roms qui leur font les poches et ces fainéants d’assistés qui pillent la Sécu, sans compter les fonctionnaires pour qui l’argent public est dilapidé. Cette recette est vieille comme la droite antidreyfusarde, colonialiste ou poujadiste, mais ce qui est nouveau, c’est la complète incapacité des formations politiques dites modérées à produire des idées assez fortes pour répondre aux aspirations populaires.

On se retrouve donc à la base avec deux pôles radicalement antagoniques qui mènent une lutte âpre pour l’hégémonie culturelle au sein des couches populaires, ce sont, d’une part le FN et la faction extrême-droitisée de l’UMP, et d’autre part le front de gauche, tandis qu’au sommet on retrouve deux formations de plus en plus compatibles entre elles qui sont constituées de la droite « modérée » et des sociaux libéraux mais qui ont perdu tout crédit auprès des mêmes couches populaires.  Elles sont de plus en plus compatibles entre elles, et ce pour deux raisons : d’une part leur attachement au libéralisme européen rejeté par le peuple, d’autre part leur intérêt politicien à s’unir pour imposer une majorité de circonstance, en dépit du manque d’adhésion populaire.  Elles constituent un pôle mort de la pensée politique, car elles ne produisent aucune idée nouvelle, se réfugient dans le discours mystificateur de l’expertise économique pour ne pas avoir à rendre de comptes clairs de leur action passée ni à justifier leur impuissance à changer le monde. Elles sont devenues ce que Jean-Luc Mélenchon appelle des astres éteints : elles n’émettent plus de lumière mais on les voit encore, car elles disposent de puissants appareils et d’un personnel abondant qui leur est attaché par les postes et prébendes, et ne survivent en apparence que par  des combinaisons tactiques. Cette décomposition idéologique se traduit aussi par les violents conflits de personnes en quête de pouvoir, conflit d’égo qui agitent périodiquement ces formations de plus en plus stériles, sans que l’on discerne avec précision ce qui sépare un Fillon d’un Copé, un Borloo d’un Bayrou ou une Aubry d’une Royal. Et bientôt un Bayrou, voire un Borloo d’un Hollande.

Alors on comprend quelle recomposition politique se dessine : l’intérêt de l’oligarchie économique est de maintenir les couches populaires dans la division et l’abstention pour entretenir le système libéral spoliateur qui fonde ses privilèges de caste. Elle s’accommode donc fort bien d’une extrême droite qui, en les leurrant, les détourne de leur intérêt véritable de classe tandis qu’elle peut opposer à cette confusion une hétéroclite formation centriste mêlant gauche modérée et centre-droit. Ça a échoué partout, conduit la Grèce à la débacle, mis le Portugal et l’Espagne à genoux, mais qu’importe, ils essaieront en France aussi, pour une raison simple : ils n’ont pas d’autre issue pour durer encore un peu. Précisons quand même qu’ils ne pourront essayer que si on leur en laisse le loisir : une part de notre énergie politique, à tous les niveaux, du local au national, dans les instances comme dans la rue, doit être de combattre ce regroupement, de faire obstacle à sa progression, tant dans les idées que dans les urnes. Mais à quel « nous » fais-je référence quand j’évoque « notre énergie » ?  Le Front de Gauche, au premier chef certainement, mais pas seulement : ce serait une erreur politique que de réduire le PS aux sociaux-libéraux qui sont au gouvernement et n’ont rien d’autre à proposer que l’austérité, exactement comme la droite, de même qu’il serait absurde de réduire les Verts au libéral Cohn-Bendit qui vient d’ailleurs de les quitter —en voilà un bon signe ! Des passerelles, tant idéologiques qu’humaines existent entre la gauche du PS et le FdG, ainsi, Michaël Moglia, Président socialiste de la Commission des Finances du Conseil Régional Nord-Pas de Calais, vient de quitter son parti en en dénonçant l’évolution :

J’ai la tristesse mais enfin la lucidité, après vingt-trois années de militantisme, dont neuf au sein de la direction nationale du PS, de constater que je me suis trompé. Désormais je comprends à quel point les dirigeants du Parti Socialiste s’accommodent cyniquement d’avoir une aile gauche pesant en moyenne 15% lors des scrutins internes. Des personnalités telles qu’Henri Emmanuelli et Benoît Hamon autrefois, ou telles qu’Emmanuel Maurel aujourd’hui, ont simplement permis de maintenir, en façade tout au moins, l’image d’un vrai parti de gauche. Tel est le rôle d’Arnaud Montebourg au Gouvernement ; tel a été mon rôle dans le Nord. À un parti en pleine dérive idéologique, il fallait ses « idiots utiles ».
Depuis mai, sous le regard d’une Bastille incrédule, qui avait tant besoin de retrouver la foi dans le progrès social, François Hollande et le Gouvernement n’ont fait que reculer… sous les applaudissements de l’appareil socialiste.

[…]

Cela a été dit et répété : le PS a oublié les ouvriers. Mais pas seulement eux. Au fond, vous partagez le diagnostic de Laurent Wauquiez : un parti de gouvernement doit s’adresser aux « classes moyennes » (car au moins elles votent). Les chômeurs, les précaires, les toxicos, les taulards, les prostitués, les paysans, les mères célibataires, les surendettés, les malades, les psychotiques, les handicapés, les sans-abris : les exclus de tous poils et les onze millions de pauvres qui vivent en France ne comptent pas, ou si peu.

On ne peut mieux décrire cette dérive qui a mené le PS à rompre toutes ses attaches ouvrières, à ghettoïser son aile alibi de gauche dans une minorité servant de ministère de la parole à destination des jeunes et du peuple, tandis que sa direction s’embourbait dans la connivence idéologique —et sociale, car ils sont du même milieu d’origine, sortent des mêmes écoles, fréquentent les mêmes cercles— avec les libéraux de tout crin, les médiacrates, les décideurs économiques… D’autant que l’histoire de cette rupture a connu ces derniers jours une brutale accélération d’un poids symbolique considérable avec la reculade devant Mittal. C’est toute la France d’origine et de tradition ouvrière qui s’est sentie trahie : l’Histoire —avec un grand H— retiendra sûrement cet épisode comme le grand tournant du PS français, son « Bad Godesberg » mais aussi la rupture définitive des derniers liens avec la classe ouvrière. Quel symbole de voir un délégué de la CFDT —centrale pourtant bien proche du PS— dénoncer la lâcheté du gouvernement en donnant à voir toute l’émotion et le désarroi des travailleurs trahis !  On sait bien que le virage social-libéral était pris depuis longtemps, que rocardiens, deloristes, strauss-kahniens avaient peu à peu enfoncé leur parti dans la collaboration de classes, souvent au nom de l’Europe, mais un tabou demeurait, lié à l’histoire même de cette formation politique—ce que les journalistes appellent son « surmoi marxiste ». Il est tombé à Florange devant la forme la plus brutale et la plus cynique du grand capital mondialisé, et avec lui s’est écroulée la confiance de la dernière assiette populaire du PS.  Combien de militants socialistes sincères connaissent aujourd’hui une déception, une colère, voire une  véritable souffrance devant de telles évolutions ? Et surtout, combien de temps leur faudra-t-il pour emboîter le pas à Michaël Moglia ?

Alors, oui, il existe une gauche qui peut se retrouver sur une autre politique, d’autant que nombre d’écologistes manifestent aussi leur agacement devant les renoncements successifs du gouvernement et que l’aéroport de Notre-Dame-des Landes devient l’abcès de fixation d’une crise politique qui éclatera tôt ou tard. C’est un haut responsable socialiste (resté anonyme) mais dont France-Inter rapportait l’autre matin les propos, qui a ainsi résumé la situation : « Son putain d’aéroport de merde va nous coûter quatre fois plus cher qu’une nationalisation temporaire ». Et il ne parlait que du coût financier, le discrédit idéologique lié aux deux affaires, lui, ne se mesure plus…

A la question « quelle recomposition » ? Il est certain que le gouvernement s’oriente vers un rapprochement avec les partis du centre-droit, mais il n’est plus utopique d’envisager l’émergence d’une majorité alternative  composée d’une partie des socialistes refusant la dérive et des écologistes en rupture cette fois avec les orientations social-libérales. Y parvenir est le combat à mener aujourd’hui car, nous le savons, l’union est un combat.

La lutte des classe continue, choisis vite ton camp, camarade : il n’y en a que deux et elle n’attend pas !

JPR


 

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