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Le PCF, le Front de Gauche, la gauche social-libérale…

Une de l’Huma du 28/12/2012

Dans les billets précédents, j’ai essayé de cerner les données actuelles de la question politique dans notre société : l’aboutissement de 25 années de libéralisme économique de droite comme de gauche a conduit à ajouter au traditionnel clivage entre ces deux camps une forte opposition entre les couches populaires et ce qu’on appellera provisoirement, faute de mieux, les « élites », opposition qui s’avère transversale à l’ensemble du paysage politique ; elles ont aussi conduit à une véritable régression démocratique à travers l’abstention et à la montée de l’extrême-droite.  A l’approche du 36ème congrès du PCF, il paraît nécessaire de faire un bilan et de s’interroger sur ces évolutions afin de ne pas reproduire les erreurs du passé, de discerner les perspectives, les orientations de la lutte idéologique et les stratégies possibles pour parvenir à une réelle transformation sociale, ce qui n’est, à l’évidence, pas le projet de l’actuel gouvernement.

La problématique s’articule, pour la gauche, autour des trois termes qui servent de titre à ce billet et doit se décliner en une série de questions : comment le PCF est-il arrivé à sa situation actuelle ? Quelle place et quel rôle pour lui dans le Front de gauche ? Quels rapports entre le Front de gauche et la gauche social-libérale ? Et, plus tactiquement, quelles alliances possibles —ou non ? opportunes —ou non ?  Cela donnera matière à plusieurs billets, aujourd’hui nous revenons sur une analyse de notre déclin.

1° Où en est le PCF ?

De bonnes âmes annoncent régulièrement sa mort avec une jubilation mal contenue, savourent, élection après élection, au fil de tribunes et chroniques, son déclin et font mine de s’attendrir sur l’époque où il incarnait un fort espoir dans les couches populaires : les seuls charmes qu’ils lui reconnaissent sont ceux, surannés, des défuntes années, pour paraphraser le poète1…  Parfois, cependant, ils s’étonnent en constatant —quelle incongruité !— que le moribond a la peau dure : ainsi, lors des municipales de 2008, après les 1,93% de Marie-George Buffet à la présidentielle de l’année précédente qu’ils voyaient comme le dernier clou de son cercueil, le PCF conservait 800 mairies (dont 27 villes de plus de 30 000 habitants)  et 10 000 élus locaux aux côtés de ses 16 députés.  Ceux qui vendaient la peau de l’ours (de Sibérie, bien entendu) en étaient pour leur compte et la bête était toujours vivante. Ajoutons tout de suite que cela ne signifie pas quelle était en grande forme… Pour mieux comprendre, chiffrons et datons ce déclin. Commençons par notre influence nationale à travers les élections législatives de 1945 à 2008 :

Ce qui apparaît de prime abord, c’est une grande stabilité de notre audience nationale —en gros, entre 20 et 25 %— pendant plus de 30 ans, avec les scores les plus élevés au lendemain de la Libération (plus de 26 % en 1945 et premier parti de France) et les plus bas (autour de 20 %) en 1958 (arrivée du général De Gaulle) et en juin 1968 (après un fameux mois de mai qui avait effrayé le bourgeois…). On distingue ensuite trois étapes dans la chute qui nous amène à moins de 5 % en 2007.  Si les dates coïncident assez grossièrement avec l’effondrement de l’URSS et du modèle soviétique et que celui-ci n’a certainement rien arrangé à nos affaires, il serait erroné d’y voir une relation directe de cause à effet. Le premier décrochage, celui de 1981, est lié, d’une part, à l’arrivée de François Mitterrand au pouvoir au mois de mai avec la dynamique ainsi créée en faveur du parti socialiste, et d’autre part, est la conséquence de la politique peu lisible menée par Georges Marchais à la fin des années 70 quand il a voulu entreprendre la renégociation du programme commun et a ainsi paru œuvrer contre l’union de la gauche par les surenchères qu’il cherchait à imposer.

Cette baisse de 1981 s’explique donc autant par le grégarisme électoral qui consiste à donner une majorité au président nouvellement élu que par une erreur stratégique de la direction du parti communiste français qui, s’avisant trop tard du risque de laisser à François Mitterrand le leadership de toute la gauche, n’a pas eu une ligne cohérente et claire.  Cette position dominante de Mitterrand était pour une bonne part le résultat non voulu de choix du PCF qui, par deux fois, en 1965 puis en 1974, en avait fait le candidat unique de la gauche. En 1969, c’est Gaston Deferre qui se présentait pour le parti socialiste et il avait avait trouvé en face de lui Jacques Duclos qui, avec plus de 21 % des suffrages, avait terminé largement en tête de la gauche pour laquelle s’alignaient également Michel Rocard et Alain Krivine.  Fort de sa position dominante qu’il croyait conserver, et après la signature du programme commun en 1972 qui était essentiellement son œuvre, le PCF avait opté pour un candidat commun portant ce programme en 1974, mais les institutions de la Ve République, voulues par un homme et pour un homme : le général De Gaulle, ont donné à François Mitterrand, identifié désormais comme candidat de toute la gauche, une position dominante au sein de celle-ci. Dès les élections locales suivantes, qui sont des succès pour l’ensemble de la gauche, cela se traduit par le fait que le parti socialiste passe devant le parti communiste : aux cantonales de 1976 le PS recueille 26 % devançant le PCF 23 %; les municipales de 1977 puis les cantonales de 79 confirmeront cette évolution.  La gauche rassemblée s’incarnait désormais sous les traits de son leader : la question qui se posait alors aux communistes était de savoir jusqu’à quel point ils pouvaient lui céder la direction du mouvement, et si le faire n’était pas abandonner une large part des ambitions de transformation de la société, car, historiquement, ce n’est que dans les périodes où le courant révolutionnaire incarné par le  PCF, a été dominant dans la gauche que des avancées sociales réelles ont pu être réalisées.

Ce dilemme entre la possibilité d’une victoire électorale sur la base du programme commun et le risque de perdre la main sur les orientations du changement au profit des socialistes, explique certainement la ligne confuse du parti communiste à la fin des années 70,  confusion, mal comprise des militants (dont moi-même !) et des électeurs, ce qui ne fit que conforter la montée du PS, d’autant qu’un revirement brutal de stratégie aurait été encore moins compris des masses qui plaçaient leur espoir dans le programme commun.  C’est ainsi que peut s’analyser ce premier recul de 1981.

La seconde baisse, celle de 1986, s’explique tout autrement : ce nouveau suffrage, à la proportionnelle pour la première fois de la Vème République, marque un recul sévère de toute la gauche, rude retour de bâton après le tournant de la rigueur de 1983. C’est aussi pour la première fois l’entrée à l’Assemblée du Front National et avec la victoire de la droite, un nouveau mot apparaît dans le lexique politique : « cohabitation« .

Comment en est-on arrivé là ? En 1983, le choix de François Mitterrand de rester au sein du Système Monétaire Européen avait conduit le gouvernement à renoncer à la politique de progrès social à laquelle il s’était engagé par le Programme Commun ; rappelons comment ce président avait si clairement identifié le problème et si mal choisi la réponse à y apporter, au point que nous en subissons jusqu’aujourd’hui les conséquences :

Je suis partagé entre deux ambitions : celle de la construction de l’Europe et celle de la justice sociale. Le SME (système monétaire européen) est nécessaire pour réussir la première, et limite ma liberté pour la seconde.

Ce renoncement à la justice sociale —ou son report à d’utopiques lendemains qui chanteraient l’hymne européen— explique le départ des ministres communistes du gouvernement, le 19 juillet 1984. Pierre Juquin explique ainsi cette décision :

 Nous ne nous sentons pas le droit moral de laisser croire à des millions de femmes, d’hommes, de jeunes, en proie aux déceptions, aux inquiétudes, que nous pourrions, dans le gouvernement actuel, répondre à leur attente.

Cette absence de réponse aux attentes populaires explique aussi la désaffection d’une partie de l’électorat vis-à-vis de la gauche, tant par la montée de l’abstention que par le recours au vote pour le Front National.  Mais les communistes ont eu beau quitter le gouvernement ils n’en sont pas moins restés membres de la majorité présidentielle —même lorsque Rocard compta jusqu’à 9 ministres UDF dans son gouvernement !— et le discrédit qui a touché l’exécutif les a atteint également, avec d’autant plus de force qu’ils n’étaient plus le moteur de la gauche mais apparaissaient comme une force d’appoint et quand, en juin 1988, elle revint au pouvoir par le jeu de l’alternance, ce fut au profit de la formation qui se posait désormais comme principale : le parti socialiste, parti du président fraîchement réélu à qui il fallait donner une majorité.

De 1986 à 1997, nous allons ainsi nous maintenir à un niveau moyen de 10 % à toutes les élections législatives, et il faudra attendre notre retour au gouvernement, lors de la cohabitation de Lionel Jospin avec Jacques Chirac entre 1997 et 2002, pour… tomber cette fois en dessous de 5 % en 2002 et à 4,3 % 2007. Ainsi, chaque fois que nous avons soutenu des politiques social-libérales ou que nous nous y sommes associés,  nous avons reculé et parallèlement assisté à une montée inquiétante pour la démocratie de l’abstention et du vote pour l’extrême droite.

Quelles conclusions tirer de cela ?  Assurément que nous ne devons en rien nous associer à l’avenir à de telles politiques, ni laisser à penser qu’on les laisse faire : nous devons les dénoncer et les combattre. Nous ne devons plus passer aux yeux du peuple pour une simple force d’appoint, caution de gauche d’une politique libérale saupoudrée de timides mesures sociétales, mais cela pose immédiatement un double problème : d’une part la gauche ne peut gagner que dans l’union, et d’autre part, notre implantation municipale qui constitue le noyau à partir duquel nous pouvons nous redéployer est gravement menacée, car cette implantation repose largement sur des listes d’union.  Il faut toutefois nuancer cette menace,  d’une part, le maintien de nos positions aux élections cantonales atteste de l’adhésion populaire à nos élus de terrain, et d’autre part les alliances seront également nécessaires au PS, surtout dans la situation où il sera en 2014, affaibli auprès des couches populaires par la nouvelle politique d’austérité.  Mais aurons-nous intérêt, sur le fond de notre projet et surtout dans le construction de la force populaire qui doit renverser l’orientation de la gauche, à préserver ces alliances du passé qui nous ont finalement coûté si cher en crédibilité ? C’est une question ardue que nous aborderons plus tard, dans un billet ultérieur.

Sur la question des élections locales, un bref historique est également nécessaire. En 1977, le PCF est le parti qui dirige le plus de villes en France : il en compte en particulier huit de plus de 90 000 habitants. Elles ne seront plus que cinq en 1983, trois en 1989 et en 2001 lors de la grande débâcle municipale de la gauche, consécutive aux politiques décevantes du gouvernement Jospin et annonciatrice d’avril 2002, il ne lui en restera aucune. Il conserve cependant 27 villes de plus de 30 000 habitants, villes où il se maintiendra encore en 2008, année où il perd par contre une des deux villes dirigées par un apparenté communiste (Brard), du fait du coup bas de Dominique Voynet qui se fait élire à Montreuil (103 000 h.) avec les voix de la droite en se maintenant  au second tour contre la liste arrivée en tête au premier. Le PS, après quelques tergiversations, avait soutenu Brard, mais des strausskahniens et des fabiusiens figuraient sur la liste sans étiquette de Voynet —ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier, pourrait-on dire… Notons aussi que c’est grâce au même procédé indigne que Jacques Salvator (PS) a pris une autre ville de Seine-Saint-Denis, Aubervilliers (75 000 h.), bastion du PCF depuis la Libération. Méfiez-vous de vos supposés amis…

L’émergence du Front de Gauche après 2009 vient bouleverser les perspectives, tant sur le plan de la lutte idéologique —il marque la renaissance d’une gauche révolutionnaire crédible et capable de rassembler sur des positions clairement antilibérales— que sur le plan stratégique où il impose une nouvelle façon de faire de la politique et également sur le plan tactique où il force à repenser les alliances. Ce dernier point n’étant pas sans risque… Mais ce sera l’objet du prochain billet qui, après ce bilan de l’histoire récente du PCF, « ce monarque plus malheureux que le malheur qui restait roi de ses douleurs » (pour terminer par un autre poète2), ouvrira des perspectives plus optimistes.

JPR

1 Baudelaire, Recueillement.

Aragon, Richard II quarante

2 Commentaires sur

Le PCF, le Front de Gauche, la gauche social-libérale…

  • Michel |

    Pour ce 1er article l’analyse est donc faite à partir des résultats des élections.
    Cela paraît logique les élections sanctionnent une politique, une stratégie.
    Mais nous qui savons que la lutte des classes existe n’avons nous pas un peu trop que les yeux fixés sur les élections? Ne sommes nous pas un peu trop devenu qu’un parti d’élus (comme les autres)ne se battant qu’avec les règles imposées par nos adversaires de droite et gauche?
    Le recul électoral s’appuie sur des pratiques qui ont été les nôtres et qui nous ont vu quitter l’idée des cellules d’entreprises, déserter le mouvement sportif (qui a été mon école de militant), abandonner nos journaux régionaux nos fêtes locales nous mettre même en retrait du mouvement syndical laissant la place à d’autres.
    Tous ces reculs ont souvent été expliqués par des moyens financiers ou humains manquants mais je pense que la raison était plutôt celle de penser que la politique se professionnalisait et qu’il valait mieux la laisser au mains des permanents et élus. Dans les moments de reculs nous nous sommes recroquevillés alors que paradoxalement il fallait peut être se redéployer.
    Voilà quelques lignes pour participer à ce débat que Jean Paul propose.

  • JPR |

    Tu as certainement raison, mais en datant le début du déclin de la période 74-81, on s’aperçoit que c’est une époque où nous étions implantés dans les quartiers et les entreprises, le milieu associatif et les syndicats. Ce n’est qu’en 2000 que la CGT se démarque officiellement du PCF… Si nous avons perdu pied dans les couches populaires et la jeunesse, c’est que nous n’étions plus identifiés comme capables de porter le changement, et du fait que l’élection présidentielle pousse au bipartisme, nous avons été marginalisés progressivement — je ne parle pas seulement du plan électoral, mais surtout du plan idéologique et là, le recul est terrible. Les élections successives ne sont que les témoins objectifs de cette dégringolade. Fort heureusement nous commençons à remonter la pente… que ce ne soit pas pour retomber dans les mêmes ornières !

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