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Que faire ?

Cette question à laquelle Lénine répondait : « un parti révolutionnaire organisé et centralisé », est encore en 2008 une question d’actualité, mais la réponse que semble apporter aujourd’hui le PCF paraît aux antipodes de celle de 1902.

J’ai dit, avec précaution, “ la réponse que le PCF semble apporter” et “paraît” car je ne perçois guère qu’il ait une réponse claire et univoque, ni même que le Parti parle d’une seule voix…

Présenter ainsi le problème met déjà en exergue deux points fondamentaux : le propos et la voix qui le porte. Si l’on voulait compléter le schéma traditionnel de la communication, puisque le travail idéologique est avant tout un travail de communication, on ajouterait : le monde réel -contexte et objet- auquel le message réfère, le canal et le code utilisés pour véhiculer ce message et bien sûr, le destinataire auquel il est adressé.

La problématique d’ensemble peut donc être subdivisée en autant de questions que les points ci-dessus énumérés, à savoir :

Quel message et dans quel état du monde réel ? Qui émet ce message et à destination de qui ? Et enfin quels en sont les supports, les vecteurs ?

La réponse actuelle à cet ensemble de questions me semble se résumer sommairement à “notre visée est l’émancipation de l’humanité et le projet pour y parvenir doit être une élaboration collective avec les gens à l’écoute desquels le PCF doit être”.

Cette formule, pour séduisante qu’elle paraisse, recèle à mes yeux plus de contradictions qu’elle n’en résout : elle présuppose que le but (une humanité désaliénée) est déjà atteint puisque la démarche pour y parvenir met l’accent sur l’élaboration collective, ce qui implique la conscience de l’aliénation actuelle et son dépassement, elle fait du destinataire du message son propre émetteur, voire son vecteur-support, et finalement, demande aux “gens” de produire eux-mêmes et spontanément les réponses que nous ne savons même pas leur suggérer nous-mêmes…

Une des critiques fondamentales que portait le “Que faire ?” de Lénine était justement celle de la spontanéité des masses qui n’étaient pas naturellement révolutionnaires. Je dirai tout de suite qu’il ne s’agit pas de revenir au dogme de l’avant-garde éclairée et du parti-guide qui a forcément et en tout toujours raison, mais que si notre raisonnement devait nous conduire à renoncer, pour cela, à toute orientation claire et surtout à notre rôle d’agent actif externe de la lutte des classes(à ne pas caricaturer en “parti-guide omniscient”), autant dissoudre le Parti tout de suite, car il n’aurait plus aucune raison d’être — en tout cas plus de raison différente des partis bourgeois.

Le message et l’état du monde.

En ce début du XXIème siècle, jamais, peut-être, le capitalisme n’a été aussi fort : il a assis sa domination économique sur la planète entière à travers la globalisation sans qu’aucun contre-modèle ne le concurrence Et si aujourd’hui, le monde est en crise : explosion des inégalités, guerres et terrorisme, épuisement des ressources naturelles, menaces écologiques, malnutrition… jamais, cependant, la richesse n’a été aussi grande, ni aussi concentrée. Régulièrement, le capitalisme est dit “en crise”, mais cette crise ne se solde que par une augmentation de la misère des plus défavorisés et une accumulation à terme toujours plus importante du capital. La crise est le mode d’être du capitalisme, reste que les difficultés qu’il connaît actuellement sont autant d’angles d’attaque dans le combat idéologique que nous avons à mener.

Nous savons, face au constat de la toute puissance de l’argent, délivrer le message de dénonciation mais nous nous avérons incapables de formuler des propositions crédibles pour la transformation de notre société et du monde. Cela est dû, en partie, au fait que le capitalisme, en plus de sa domination économique a imposé, au plan idéologique, ses représentations de l’homme, de la société et de l’Histoire à une immense majorité d’individus qui sont devenus fatalistes et doutent de la possibilité même de changer l’ordre des choses dont pourtant ils sont victimes. Cette impuissance à formuler des propositions est due, en partie aussi, à notre faiblesse politique et nos divisions qui limitent notre autonomie de pensée et d’action de même la recherche d’un hypothétique rassemblement majoritaire à gauche nous empêche certaines audaces.

Le contexte est donc celui de la domination économique et idéologique du capitalisme sur la planète, domination telle qu’elle fait obstacle à une prise de conscience par les masses de leur aliénation et qu’une partie de la gauche s’y soumet. Mais cette domination, si elle ne laisse pas entrevoir d’alternative possible, n’en suscite pas moins colère et révolte contre ses conséquences vécues : précarité, appauvrissement, casse des protections collectives, stress au travail, harcèlement… sont le lot quotidien des victimes du capitalisme débridé. Et toutes ces frustrations qu’il engendre créent une forte aspiration au changement, mais celle-ci ne trouve aucun débouché politique. Ainsi peut-elle prendre la forme d’une fugace adhésion à un candidat populiste exhibant une volonté d’action et de rupture ou celle d’un engouement niais pour l’image rassurante d’une dame patronnesse de province, sans que ni l’un, ni l’autre n’envisage de s’attaquer aux causes structurelles profondes de ces frustrations. Cette aspiration peut aussi conduire, par impatience et/ou credo naïf en une “pureté révolutionnaire”, à une position radicale de rejet et d’isolement, position condamnée à rester minoritaire et qui stérilise politiquement par la surenchère une partie des forces, souvent parmi des militants actifs, jeunes ou syndicalistes.

Il y a donc souffrance et attente parmi les victimes du système, mais aussi un grand doute et une forte désillusion à la suite des précédentes expériences de la gauche au pouvoir. Tel est donc le contexte, plein de colères mais sans perspective, dans lequel nous devons faire émerger des propositions pour la transformation sociale.

Et il n’y a guère de chances, répétons-le, que ces propositions émergent spontanément des masses aliénées, pas plus que celles-ci ne se mettent spontanément à vouloir les élaborer avec nous, ! Par contre, nous pouvons espérer, à partir de propositions fortes et claires, créer une dynamique et un débat dans la société. Ces propositions figurent déjà pour l’essentiel dans différents textes du Parti, mais de façon disparate, sans avoir la cohérence d’un programme structuré, sans hiérarchisation, ni agenda. Autrement dit ce n’est pas actuellement un objet précis qui peut être mis en débat à la fois dans l’opinion et avec les formations politiques de gauche, un objet qui devienne un événement politique, agite les idées et oblige à la prise de position des responsables des organisations, aussi bien du côté du PS que de la LCR. Je pense que c’est ce que nous devons élaborer, et quand j’entends MGB (intervention lors du débat «Quel monde aujourd’hui ?») dire que nous devons préciser quelles seraient les réformes que nous mettrions en œuvre si nous étions aux affaires, je crois que c’est effectivement la voie à suivre : lancer cet objet, de façon offensive, comme un pavé dans le marigot politicien actuel, en rappelant de manière méthodique et ordonnée les droits démocratiques et sociaux nouveaux à conquérir, la nécessité du renforcement d’un service public élargi à toutes les missions d’intérêt général, celle aussi d’une meilleure répartition des richesses (tout cela, bien sûr, comme étapes dans le renversement/dépassement du capitalisme, et non comme fin en soi)… Et être capable de dire qu’on les mettra en œuvre quelles que soient les pressions, celles de l’Union Européenne en particulier, bref, créer l’événement politique qui nous remette en scène, qui brise le complot de la mort silencieuse à laquelle nous sommes condamnés tant par les médias que par les institutions, et force l’ensemble de la classe politique à se positionner.

Ces propositions devraient répondre à certaines exigences dont les premières seraient la cohérence et la crédibilité : il ne peut s’agir d’un ensemble disparate à la manière d’un catalogue de revendications syndicales visant à agglomérer divers mécontentements, ni de la seule et lointaine visée d’une société idéale.

Elles pourraient partir de la définition de ce que devrait être les droits égaux et inaliénables de tous : accès à l’éducation, au travail et à la santé, ainsi qu’aux moyens nécessaires à la vie comme l’énergie, l’eau, les transports, les télécommunications… Bref, refonder la notion de service public -non pour la seule “défense” de l’existant (ou ce qu’il en reste !) mais par l’exigence de nouvelles avancées contre les logiques de profit qui le détruisent actuellement. Leur impact sur l’opinion serait étroitement lié, non tant au sentiment de justice sociale qui les inspire qu’à leur caractère programmatique qui ouvrirait un champ à l’espoir et obligerait au débat. Y a-t-il tant d’obstacles à une telle initiative ?

Je ne vois pas d’autre façon de se rendre crédible. Mais la cohérence interne du propos n’assure hélas! pas à elle seule la portée et la crédibilité du message: il y a aussi la qualification de son support : le statut social de celui qui transmet le message…

Qui s’adresse à qui ?

Pour prendre un exemple, si un gardien du jardin du Luxembourg entre dans l’hémicycle du Sénat —pour peu qu’il arrive jusque là !— et déclare solennellement « La séance est ouverte », au mieux, il déclenchera l’hilarité. Pour que la parole se fasse acte, il faut qu’elle soit qualifiée pour cela, et même si notre homme est bien plus intelligent que Christian Poncelet, la séance n’en sera pas ouverte pour autant. Nous sommes, encore une fois hélas ! un peu ce gardien de square intelligent mais non qualifié aux yeux de l’opinion : notre faible score à l’élection présidentielle et notre déclin électoral au gré du temps, l’échec du communisme “réel” et la réécriture de l’histoire par l’idéologie dominante, le peu de portée de notre influence dans les derniers gouvernements auxquels nous avons participé et qui ont déçu, tout cela a bien réduit notre crédit en tant que force politique agissante dans la société.

De plus, le combat idéologique — cette bataille que nous sommes en train de perdre dans le cadre de la mondialisation libérale — passe aussi par la disqualification de l’adversaire, et en ce qui nous concerne, nous ne sommes guère épargnés par les nôtres (d’ennemis, bien sûr, à droite comme à gauche, voire de l’intérieur…), qu’il s’agisse de notre place dans les médias où du mépris condescendant des commentateurs qui nous traitent comme des fossiles vivants : nous sommes soumis à une sorte de relégation permanente au sein de tous les appareils idéologiques qui formatent l’opinion et préfèrent un photogénique facteur, révolutionnaire, mais relativement inoffensif, ou, dans nos rangs, les personnalités les plus outrancières. Par ailleurs, nos forces militantes n’ont le nombre ni la vigueur juvénile pour pallier ce manque de visibilité, et, à ces forts handicaps s’ajoute le ravage des querelles internes… Cette crédibilité perdue, seule une initiative forte, pertinente, nous mobilisant tous, de forme un peu provocatrice pour interpeller l’opinion, mais en prise avec le réel pourrait nous permettre de commencer à la reconstruire.

À qui ce message doit-il être adressé ? Si notre interlocuteur « classique » était facile à saisir à travers le concept de classe ouvrière et détenait une identité suffisamment homogène, des valeurs partagées et une solidarité forte liée au travail en commun, il n’en est pas de même aujourd’hui. D’abord par les changements dans la nature même du travail (désindustrialisation, développement des services, individualisation des objectifs…), ensuite par l’apparition du chômage de masse et l’explosion de la précarité, enfin par la rupture du lien social de solidarité de classe au profit de l’individualisme, conséquence des deux points précédents et de la domination sociale des représentations de l’idéologie libérale dominante.

Notre nouvel interlocuteur est donc beaucoup plus difficile à saisir, c’est l’ensemble des exploités, des victimes du système certes, mais, s’ils partagent les mêmes difficultés, c’est à des degrés et niveaux divers (précarité totale des chômeurs et travailleurs pauvres, difficultés d’insertion des jeunes et relégation des quinquagénaires, sentiment de déclassement des couches « moyennes »…). ils ne présentent donc pas l’homogénéité qu’avait la classe ouvrière proprement dite de jadis et ils ne se perçoivent pas nécessairement un destin commun. D’où l’importance, dans notre discours et notre action, de travailler en priorité cette conscience de classe défaillante, de mieux montrer le travail cohérent d’exploitation mené par le capital pour mettre en évidence la nécessité d’une solidarité dans la riposte.

La difficulté que nous avons depuis des années à formuler un projet clair tient pour une bonne part à cette situation qui fait que la voix qui devrait le porter manque du statut social qui lui donnerait un crédit suffisant et que son destinataire n’a pas de véritable unité ni de cohésion de classe.

Cependant, et en particulier depuis l’avènement de Sarkozy, le projet de société que la bourgeoisie cherche à mettre en place, de longue date (Balladur, Juppé, Raffarin…), par touches insensibles et en opposant les différentes catégories de la population, commence à apparaître, en temps qu’objet unique et formé, dans sa redoutable cohérence d’ensemble et à susciter des résistances dont la convergence serait possible. Ce dévoilement progressif de la finalité du puzzle des réformes est dû essentiellement à l’accélération que Sarkozy veut donner à l’ajustement de notre pays aux normes libérales, et il nous offre une possibilité d’intervention, projet contre projet. saurons-nous la saisir ?

Quelles forces pour porter notre projet ?

La dernière question, et non la moindre, est celle du canal par lequel notre projet devra passer pour toucher sa cible… bref, la question de notre capacité militante à nous approprier le message, à en porter les idées, à animer dans la société un débat profond et durable.

Le référendum de 2005 a montré qu’une telle campagne était possible, qu’elle était aussi l’occasion de rencontrer d’autres forces, et que cette rencontre avait soulevé l’espoir d’une alternative unitaire possible. Mais l’échec de cette expérience a aussi gravement fragilisé le Parti et divisé les communistes. Un nouveau projet les ressouderait-il ? Sûrement pas, mais au moins mettrait-il les dissensions au second plan du débat interne et redonnerait-il un horizon aux militants, sur lequel ils pourraient tous se retrouver et se mobiliser.

Une nouvelle démarche du type de la campagne de 2005 est-elle possible ? J’en doute, sauf événement politique majeur (comme l’était le TCE), ou événement politique que nous sachions créer – je pense à la campagne pour le programme commun des années 68-72. Il ne s’agit évidemment pas de rééditer cette expérience, mais pas non plus de refuser de la réexaminer du fait qu’elle s’est soldée par notre échec et l’hégémonie du PS, alors que nous en étions les initiateurs. Nous avions su alors mobiliser notre appareil (qui était dans un autre état, c’est vrai), dans la visée d’un rassemblement majoritaire de la gauche et nous avons réussi à l’obtenir. Si aujourd’hui notre finalité ne peut être un accord entre les formations politiques, elle doit être la proposition à l’ensemble de la population de l’adhésion à un projet de véritable alternative qui ne peut se limiter au seul principe d’une élaboration commune de celui-ci et doit partir de propositions concrètes. Au moment où Olivier Besancenot veut lancer son nouveau parti anticapitaliste, nous devons impérativement offrir un autre débouché, anticapitaliste aussi, mais en prise avec le réel et ouvrant de vraies perspectives de changement, à une jeunesse au sein de laquelle l’idée communiste ne connaît pas le rejet qu’elle subissait des générations précédentes.

Il y a, je pense, un espoir, ténu mais réel, de repartir à l’offensive dans le combat idéologique.

JPR

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